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Full text of "Le procès du chevalier de La Barre"

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LE PROCÈS DU CHEVALIER DE LA BARRE 

BIBLIOTHEQUE 

DE LA PAROISSE S'-PIERRE 

XN LA CATHÉDRALE DE BEAUVAIS 



Marc CHASSAIGNE 



LE PROCÈS 



& 



DU 



CHEVALIER DE LA 




PREFACE 



PAR 



M. Jean GUIRAUD 



PARIS 

LIBRAIRIE VICTOR LECOFFRE 

J. GABALDA Éditeur 

RUE BONAPARTE, QO 
1920 

BIBLIOTHEQUE 

DE LA PAROISSE S'-PIERRE 



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BIBLIOTHECA 
O^aviens'^s 



De 






PRÉFACE 



Quand on monte à la basilique de Montmartre on 
passe devant le monument du chevalier de La Barre 
expirant sur son bûcher et on y apprend que ce jeune 
homme fut tué, puis brûlé, victime des prêtres, pour 
n'avoir pas voulu saluer une procession. On a pré- 
tendu ainsi dresser en face du Sanctuaire National, le 
martyr de la Libre Pensée. 

Claire dans son injurieuse brutalité, cette tentative est 
le résultat d'une série d'erreurs historiques et si elle 
dénote la haine anticléricale de ses auteurs, elle prouve 
encore plus leur ignorance. 

Le chevalier de la Barre n'avait rien de ce qui fait les 
martyrs, même des mauvaises causes, et s'il périt sur le 
bûcher, il est taux que ce soient les prêtres qui Vy aient 
l'ait monter. On le soupçonnait déjà, mais ce livre de 
M. Marc Chassaigne le prouve avec une rigueur irréfu- 
table. 

L'auteur a compulsé tous les actes de la procédure 
engagée contre La Barre devant le Présidial d'Abbeville 
et le Parlement de Paris ; il a étudié d'après les originaux 
les actes qui ont amené ce procès et les circonstances 
au milieu desquelles il se déroula. Il a dépouillé tous 
les ouvrages anciens et modernes qui ont parlé du drame 
judiciaire d'Abbeville et il nous en t'ait connaître les per- 
sonnages, aussi bien ceux qui ont chargé et condamné 
La Barre que ceux qui ont pris sa défense de son vivant 
et après sa mort. Les textes qui ont été mutilés par la 



II PREFACE 

passion des polémiques, il les a rétablis, avec une incon- 
testable impartialité, dans leur intégrité, et il en a fait la 
critique avec le seul souci de la vérité historique et psy- 
chologique. 

* * 

Par arrêt rendu le 4 juin 1766, le Parlement confirma 
la sentence du président d'Abbeville du 28 février précé- 
dent condamnant le chevalier de La Barre à avoir la 
langue coupée et la tête tranchée et son corps réduit en 
cendres dans un « bûcher ardent », pour avoir refusé de 
se découvrir devant le Saint-Sacrsment, pour avoir pro- 
féré des blasphèmes énormes et commis à maintes 
reprises des actes sacrilèges. Il est à remarquer que le 
jugement ne mit pas à sa charge la mutilation du Crucifix 
du pont d'Abbeville, laquelle fut reprochée à son ami 
et complice Gaillard d'Etalonde, condamné à mort par 
contumace par le même jugement. 

Tandis que, réfugié en Prusse, d'Etalonde échappait 
au supplice, La Barre le subit à Abbeville le I e ' juillet 1766. 
Dans un chapitre, d'un intérêt poignant, M. Chassaigne 
raconte cette tragique journée qui commença à cinq heures 
du matin, par le supplice de la question, se poursuivit 
à cinq heures du soir parle lugubre cortège qui conduisit 
le condamné devant l'église Saint-Wulfran où il fit 
amende honorable et sur le Marché du Blé où il fut dé- 
capité; à six heures et demie quand fut allumé le bûcher 
qui consuma le corps du supplicié et se termina à trois 
heures du matin alors que les flammes éclairaient la nuit 
de leurs derniers refiels et quelques heures après lors- 
que ce qui avait été le chevalier de la Barre n'était 
plus qu'un tas de cendres qui fut jeté au vent. 

Quelque opinion que l'on professe, on ne peut pas ne 
pas être ému en lisant le récit tragique de cette mort subie 
avec courage parce jeune homme de vingt ans. M. Chas- 
saigne se laisse aller à cette émotion et il nous la com- 
munique par son récit à la fois sobre et pathétique. 
« L'approche du supplice, dit-il du chevalier, l'avait 
parfois dégagé de ses fanges et de ses niaiseries ; toute la 



PREFACE III 

fierté de sa jeune âme ardente était venue animer son 
jeune corps vigoureux et souple et qui allait périr. 
Il s'était avancé vers la mort à pas fermes, « souriant en 
quelque sorte », sachant bien, après tout, qu'il n'avait 
rien fait de vil, comme il eut marché en chantant à 
l'assaut. Ce fut sa préoccupation dernière de mourir avec 
élégance. Plus tard, ceux de sa classe, les hommes et les 
femmes, s'en iront, avec le même sourire aux lèvres, 
offrir aussi leur tète à l'échafaud révolutionnaire et la 
même populace battra encore des mains. Qu'il y avait 
de jolie vaillance, élégante et bien française, sous les 
dehors légers de cette jeunesse futile ! » (p. 209) 

Nous avons tenu à citer tout ce passage pour montrer 
l'esprit qui anime l'œuvre de M. Chassaigne. Ici son 
impartialité se change presque en sympathie pour l e 
coupable. Parce que, s'il vécut mal, La Barre sut bien 
mouiir, M. Chassaigne va jusqu'à ne plus trouver vils 
les actes dont ailleurs il signale avec raison la répugnante 
grossièreté. 

Cette émotion devant le cruel supplice d'un con- 
damné brillant de jeunesse, d'élégance et de courage, 
nous la partageons ; mais faut-il, pour cela, transformer 
en martyr le supplicié dWbbeville et voir en lui un héros 
de la Pensée? Les documents réunis et commentés par 
M. Chassaigne mettent les choses au point en nous mon- 
trant quel pauvre héros et quel lamentable penseur fut 
le chevalier de La Barre. 

Un chapitre de ce livre, et non l'un des moins 
attachants, nous retrace son enfance et sa jeunesse, après 
nous avoir présenté ses parents et ses ancêtres. Il était le 
descendant d'une famille qui ne manque pas d'éclat grâce 
à ses alliances avec âa grands personnages et aux actions 
de plusieurs de ses membres, mais qui, à la naissance de 
La Barre, était tombéedans la plus profonde décadence. 
Elle avait été ruinée par son père, un incapable, dont 
M. Chassaigne retrace le portrait aussi pittoresque que 
navrant. Grandissant dans le dénuement, privé de l'affec- 
tion d'une mère qu'il n'avait pas connue, négligé par son 



IV PREFACE 

père, adopte moralement sinon matériellement par le 
curé de son village, le chevalier de La Barre ne reçut 
ni éducation ni instruction. Orphelin à dix-sept ans, il 
fut recueilli comme une épave par sa cousine, Ma- 
dame Feydeau, abbesse de l'abbaye cistercienne de Wil- 
lancourt à Abbeville. Grande dame plus que religieuse, 
moins assidue à l'office divin qu'aux réunions mondai- 
nes et philosophiques, elle n'eut pas même l'idée de don- 
ner à son jeune cousin l'éducation qui lui manquait et il 
ne tarda pas à se lier avec tout ce qu'Abbeville comptait 
de libertins, à l'esprit perverti par les sarcasmes irréli- 
gieux de Voltaire et aux mœurs prématurémentcyniques. 

A dix-huit ans, il se complaisait clans les lectures les 
plus obscènes et ses moindres propos s'émaillaient des 
expressions les plus ordurières. Auprès de jeunes gens 
de son âge, il faisait profession de l'impiété la plus 
grossière, n'ayant à la bouche que le blasphème et ne 
cherchant qu'à scandaliser par des actes sacrilèges. 
Chez lui nulle pensée, nul doute provenant d'un pro- 
blème philosophique ! Son irréligion était celle d'un 
ignorant ; elle procédait moins d'erreurs intellectuelles 
que de cette haine féroce que son sadisme lui inspirait 
pour tout ce qui était noble et sacré. 

On a trouvé dans sa chambre les livres qui faisaient 
ses délices. Sans doute il y avait un exemplaire du Dic- 
tionnaire philosophique de Voltaire, celui qui fut brûlé 
avec lui sur le bûcher d'Abbeville; mais il l'avait peu lu. 
Incapable de le comprendre, il prenait ses auteurs favoris 
parmi les chansonniers les plus grivois, ses livres de 
chevet parmi les ouvrages les plus obscènes. C'étaient le 
Portier des Chartreux, Thérèse philosophe, La Tonsure 
des Carmélites, ouvrages « horribles pour l'obscénité », 
écrivait au procureur général le président du Parlement 
d'Ormesson. « Quand il passait devant la tablette où 
se trouvaient ces livres et qu'il y avaitf quelqu'un dans 
la pièce, il faisait sa plus profonde génuflexion, guet- 
tant du coin de l'œil une question. Alors il répondait 
qu'on s'agenouille bien devant le tabernacle. C'était son 



PREFACE V 

sanctuaire à lui, ces jolis livres tout pleins de gravures 
peu vêtues qui nourrissaient sa fièvre en ayant l'air de 
la calmer (p. 43) ». 

Ce culte de l'obscénité eut pour contre-partie une 
vraie monomanie du sacrilège. Profaner les objets bénits, 
mutiler les statues des saints et les Crucifix, tourner en 
dérision les cérémonies du culte, les mystères et les sacre- 
ments, surtout celui de l'Eucharistie, étaient ses joyeux 
passe-temps, surtout quand il pouvait scandaliser des ca- 
marades qui n'avaient pas atteint le même degré de per- 
version. 

Et voilà l'homme dont la Libre Pensée a voulu faire 
un martyr ! Pour être un martyr il faut avoir un idéal, 
une foi, une conviction et mourir pour elle. La Barre est 
mort sans doute, mais quel était son idéal, quelle était sa 
foi? Il n'était en réalité qu'un fanfaron d'impiété, un 
esprit dévoyé, une âme corrompue et, pour tout dire en 
un mot, un gamin perverti. C'est ce qui ressort d'une 
manière évidente des textes commentés par M. Chas- 
saigne; tout homme, je ne dis pas croyant, mais simple- 
ment de bonne compagnie en tombera d'accord. 

* * 
Si le chevalier de La Barre n'a pas été un martyr, 
même de la Libre Pensée, a-t-il été au moins une « vic- 
time des prêtres » et doit-on repprocher à l'Eglise le 
cruel supplice de ce jeune homme de vingt ans? 

On l'affirme en alléguant le discours que prononça 
Mgr de la Motte, évêque d'Amiens, à la cérémonie de 
réparation ordonnée par lui après la profanation du 
Crucifix d'Abbeville. Mais on oublie que si d'Eta- 
londe fut poursuivi pour cette mutilation sacrilège, elle 
ne fut nullement visée dans la sentence qui condamna 
La Barre. D'autre part, publiant le texte intégral du dis- 
cours de l'Evèque, M. Chassaigne fait remarquer que 
les historiens qui ont fait du jeune chevalier une victime 
de PEgWse n'ont donné de ce discours qu'une édition 
volontairement tronquée. 

« Combien n'est-il pas douloureux, s'était écrié Mgr de 



VI PRÉFACE 

la Motte de voir des chrétiens qui ne doivent ce titre pré- 
cieux qu'aux mérites du Dieu crucifié, porter l'ingrati- 
tude jusqu'à l'outrager môme dans son image sur la 
Croix ! 

« Ils se sont rendus par là dignes des derniers sup- 
plices en ce monde et des peines éternelles en l'autre ; 
mais parce que nul péché n'est irrémissible auprès de 
votre miséricorde, ô mon Dieu, quand elle est sollicitée 
par les mérites infinis de N.-S. Jésus-Christ, nous récla- 
mons cette même miséricorde et ces mêmes mérites 
pour obtenir la conversion de ceux qui ont commis 
une si grande impiété. 

« Faites grâce, ô mon Dieu ! Changez leurs cœurs de 
pierre en cœur de chair, afin que reconnaissant leur 
noirceur, ils viennent se /oindre à nous pour la pleurer 
et la détester. » 

Transformer en un appel à la justice, en un cri de 
mort, cette invocation à la miséricorde divine, n'est-ce pas 
travestir complètement les paroles de l'évêque? Après 
avoir proclamé que le crime du sacrilège mérite les der- 
niers supplices en ce monde et les peines éternelles dans 
l'autre, Mgr de la Motte demandait aussitôt à Dieu la 
conversion de ses insulteurs et par conséquent leur vie 
en ce monde et dans l'autre et à la justice la miséricorde 
et le pardon. Voilà ce que tout homme de bonne foi 
verra dans ces paroles que la passion anticléricale a tra- 
vesties en les interprétant à contre sens. 

S'il y avait dans leur signification le moindre doute, 
il serait levé par le récit des démarches que multiplia 
dans la suite l'évêque d'Amiens en faveur de La Barre. 
Au lieu de le dénoncer aux rigueurs de la justice, il fit 
tout ce qui était en son pouvoir pour l'en arracher. 
Le 28 février 1766, le présidial d'Abbeville avait con- 
damné à mort le chevalier lequel avait fait appel aussi- 
tôt au Parlement de Paris. Celui-ci confirma la sentence 
le 4 juin suivant. Or, le 27 juin, le procureur général 
du Parlement, Joly de Fleury, reçut cette lettre : 

« Je vous supplie, Monsieur, de suspendre autant qu'il 



PREFACE VII 

se pourra l'exécution de la sentence d'Abbeville contre les 
accusés d'impiété. Nous travaillons à obtenir du Roi que la 
peine de mort soit changée en prison perpétuelle. Il est cer- 
tain que rien ne souffrira du délai que je prends la liberté 
de vous demander. Le public serait content d'un enfer- 
mement et il suffirait pour empêcher que le nombre 
des impies n'augmente. » 

Cette lettre était de l'évêque d'Amiens. Il ne se con- 
tenta pasde l'écrire, il multiplia les démarches pour l'ap- 
puyer. Le procureur général lui ayant répondu qu'il 
n'était pas en son pouvoir d'accorder le sursis demandé, 
Mgr de La Motte s'adressa directement au Roi et intéressa 
à sa généreuse initiative ses collègues de l'épiscopat. Un 
chroniqueur qui écrivait jour par jour les événements qui 
se passaient à Abbeville, a noté cette intervention : <( On 
sollicita le Roi de donner sa grâce à La Barre. L'évêque 
d'Amiens écrivit en sa faveur. Le clergé de France qui 
était lors assemblé à Paris la lui demanda et même les 
princes du sang ». La première phrase vérifiée par le 
texte même de la lettre de Mgr de la Motte que nous 
venons de donner, nous prouve que le chroniqueur était 
bien renseigné et que nous pouvons ajouter foi à sa 
seconde affirmation. 

Par son renom de sainteté, l'austérité de sa vie, 
le désintéressement qui lui avait fait jadis refuser l'ar- 
chevêché de Paris, le soin avec lequel il résidait dans 
dans son diocèse loin de la Cour, Mgr de la Motte s'était 
acquis un grand prestige-auprès de Louis XV, du Dauphin 
et des filles du roi. Aussi sa lettre produisit-elle une réelle 
émotion dans le monde des magistrats. Le président 
d'Ormesson manda aussitôt au procureur général d'atten- 
dre « si le roi voulait bien avoir égard à la demande de 
l'évêque d'Amiens » et le vice-chancelier Maupeou décla- 
rait que sans doute elle serait examinée par le roi clans 
le Conseil des dépèches. 

La grâce aux initiés paraissait si probable que le 
procureur général Joly de Fleury prépara l'ordre de 
surseoir à l'exécution ; il écrivit cette lettre qu'un exempt 



VIII PREFACE 

de police se tenait prêt à porter à son substitut d'Abbe- 
ville, Hecquet : « Je vous prie de faire sureoirs l'exé- 
cution de l'arrêt du Parlement du 4 de ce mois con- 
tre Jean-François Lefebvre de la Barre et autres 

jusques à ce que vous ayez reçu de mes nouvelles. 
Ainsi vous ferez partir, aussitôt la présente lettre reçue, 
l'exécuteur de la haute justice et vous aurez agréable de 
faire part de ce que je vous marque à M. le lieutenant- 
criminel de votre siège. La personne qui vous remettra 
ma lettre est un exprès que je vous envoie pour faire 
surseoir à l'exécution de l'arrêt ; mais cela ne doit pas 
vous empêcher de faire garder très soigneusement les 
prisonniers dans vos prisons ». 

La nouvelle de ce sursis probable produisit une grande 
émotion à Abbeville parce que l'on connaissait les dé- 
marches que multipliait l'évêque d'Amiens. Même lorsque 
eut été envoyé l'ordre d'exécution et que fut affiché sur 
les murs de la ville le programme de la tragique jour- 
née, on croyait encore qu'un coup de théâtre viendrait 
de Paris. 

« Pendant que de ses vœux, de son ennui impatient, 
tout ce public bruyant, qui avait un peu bu, réclamait 
qu'on en finît; pendant que la foule brutale se disputait 
les bonnes places, sur le Parvis ou sur le Grand Marché, 
qu'elle amusait ses loisirs trop longs à contempler l'écha- 
faud, dans le petit clan des Douville et des Gaillard (les 
amis de La Barre) on s'agitait aussi. On attendait tou- 
jours le bienheureux exprès qui, infailliblement, allait 
arriver au galop de Versailles, apportant la grâce 
royale. Si seulement l'exécution pouvait être remise au 
lendemain ! On pressentit Duval, Hecquet qui résistèrent. 
Mais ils n'osèrent point se montrer complètement intraita- 
bles ; on décida d'attendre jusqu'au soir pour accomplir 
l'irrévocable. M. de Framicourt qui était jeune, ne pou- 
vait tenir en place. Afin de gagner du temps, des minutes 
précieuses, il marchait « éperdu » au travers de la ville, 
traînant à sa remorque les bourreaux, « ne croyant pas 
trop faire pour les retarder encore » (p. 202). 



PREFACE IX 

A cinq heures du soir, l'exprès n'était pas arrivé et 
alors commença l'exécution qui devait durer une heure 
et demie M. Chassaigne nous en raconte les tragiques 
péripéties avec une émotion contenue, mais pénétrante. 

L'évèque d'Amiens avait échoué dans ses démarches, 
maison voit combien elles turent pressantes et comment, 
jusqu'au moment suprême, on crut à leur succès, à 
Abbeville comme à Paris. Les documents que publie 
M. Chassaigne prouvent donc d'une manière irréfutable 
que bien loin de poursuivre d'une haine cruelle ce 
jeune écervelé qui lui vouait une haine grossière, 
l'Eglise avait mis tout en œuvre pour le sauver. 

La Barre a donc été exécuté malgré les prêtres qu» 
furent ses seuls défenseurs auprès du roi. \ oilà ce que 
doit proclamer l'histoire vraie en face des affirmations, 
aussi fausses que passionnées, de l'anticléricalisme. 

A la place de l'évèque d'Amiens, qu'ils négligent, les 
ennemis de l'Eglise présentent Voltaire comme le grand 
et noble défenseur de La Barre. Qu'y a-t-il de vrai dans 
leurs affirmations? 

Voltaire fut poursuivi avec le chevalier. Mais sa si- 
tuation était moins tragique, puisque tout ce qu'il risqua 
ce fut de voir, non pas sa personne, mais simplement 
ses livres brûlés sur le bûcher. On avait trouvé, en 
effet, son Dictionnaire philosophique, au milieu de la 
littérature légère et des livres obscènes qui faisaient les 
délices du jeune libertin, et le tribunal d' Abbeville avait 
institué le procès du Dictionnaire en même temps que 
celui de La Barre, mais en laissant parfaitement tran- 
quille la personne de Voltaire, trop puissante à la Cour, 
auprès de la noblesse et de la haute bourgeoisie pour 
qu'on osât la poursuivre. 

Tel n'était pas le sentiment de Voltaire; dès qu'il sut 
que son Dictionnaire philosophique était mis en cause 
avec La Barre il fut saisi d'une frayeur intense. «En ces 
mois tragiques de l'été 17()(), écrit M. Chassaigne, la 
peur, une peur incoercible s'était emparée de son esprit, 



X PREFACE 

assiégé d'images changeantes et toujours trop vives... 
Quand il connut la diatribe de Pasquier (au Parlement) 
contre les philosophes, il lui parut qu'il n'y avait plus de 
sûreté pour lui dans sa retraite plaisante de Ferney » 
(p. 245). 

Dans ses lettres à ses amis, il traitait les juges de La 
Barre de « Busiris » et de « cannibales », dont la bar- 
barie « ferait frémir des sauvages ivres ». Mais il se 
gardait bien de le dire en public et de faire la moindre 
démarche en faveur de l'accusé avant et encore moins 
après sa condamnation. 

Il ne pensait qu'à une seule chose, se mettre lui- 
même à l'abri, en plaçant la frontière entre sa personne 
et les juges d'Abbeville et de Paris. Il annonçait qu'il 
allait faire une saison à Rolle, en Suisse, et sa frayeur 
était telle qu'il augurait fort mal de cette cure impro- 
visée. « Sûrement, écrivait-il à d'Argental, le 1 er juil- 
let 1766, les eaux lui faisaient mal. On ne pouvait pas 
digérer avec de pareilles émotions.» Bientôt Rolle lui 
parut encore trop près de la France et il fît part à ses 
amis de son intention de se réfugier à Clèves, sur les 
terres du roi de Prusse, et ce qu'il y a de comique dans 
l'affaire, c'est qu'il présentait ce voyage comme une 
preuve de sa sérénité d'esprit !« Je me laisse si peu 
abattre, écrivait-il, le 21 juillet, à Damilaville... que je 
prendrai probablement le parti d'aller finir mes jours 
dans un pays ou je puisse faire du bien (à Clèves) ». 
« Tronchin, son médecin, qui le vit en ces jours de dé- 
faillance, écrit M. Chassaigne, avait beau lui représenter 
« l'absurdité de sa crainte que la France ne vint, pour 
une imprudence, saisir un vieillard sur un territoire 
étranger pour l'envoyer à la Bastille », nulle considéra- 
tion ne le pouvait rassurer et le médecin finit par s'éton- 
ner « qu'une tète organisée comme la sienne se déran- 
geât au point où il le vovait. « Eh bien oui, mon ami, je 
suis fou î » fut sa seule réponse. « J'avoue, écrivait-il à 
Richelieu (19 août 1766) que la tempête qui a fait périr 
ce pauvre fou de chevalier de la Barre m'a fait plier la 



PREFACE XI 

tète... » — « Le mal est que ces imputations parviennent 
au roi... Les sages, dans les circonstances si funestes 
doivent se taire et attendre. » 

Quand il attendait ainsi dans le tremblement, pendant 
le procès et après la condamnation et L'exécution de La 
Barre, Voltaire ne pensait nullement à défendre « ce 
jeune fou ». Au lieu de se compromettre le moins du 
monde en sa faveur, il n'avait qu'un souci : se sauver 
lui-môme du danger que lui représentait sa couardise 
et ne rien perdre des grâces du roi. 

S'il en voulait alors à quelqu'un, ce n'était pas aux 
« Busiris » du Parlement, mais à La Barre lui-même, 
cause innocente, mais trop réelle de son anxiété et du 
trouble qu'elle jetait dans sa vie si confortable de Ferney. 
Au lieu de plaindre le supplicié d'Abbeville et encore 
"moins de le défendre, il lui en voulait et s'exprimait avec 
sévérité sur des incartades qui avaient eu de si lâcheuses 
conséquences pour le pauvre jeune homme sans doute, 
mais encore plus pour lui-même \ ol taire î Car son pro- 
pre repos touchait plus le patriarche de philosophes que 
la mort du jeune « écervelé ». « Quelle fureur a pris ces 
insensés, écrivait-il à d'Alembcrt et à Damilaville, après 
la condamnation de La Barre et de ses compagnons, de 
jouer les Polyeucte en plein dix-huitième siècle! Ce 
« jeune fou » de La Barre avait bien besoin en vérité de 
posséder dans sa chambre le Dictionnaire philosophi- 
que et surtout de répondre aux magistrats ù qu'il a puisé 
son aversion pour nos saints mystères dans les livres 
des encyclopédistes et de plusieurs philosophes de nos 
jours! » (Chassaigne, p. 246). Et à M. d'Argens il écri- 
vait, le 1 er juillet 1766, que c'était Yimposture la plus 
absurde et la plus ridicule. « Deux jeunes étourdis que 
la démence et la débauche ont entraînés jusqu'à des pro- 
fanations publiques ne sont pas gens à lire des livres de 
philosophie. S'ils en avaient lus, ils ne seraient pas tom- 
bés dans de pareils excès. Ils auraient appris à respec- 
ter les lois et la religion de notre pays. » — Tachez, 
écrivait-il le même jour à d'Alembert. d'approfondir un 
bruit si odieux et si dangereux ! 



XII PREFACE 

Ainsi dans les jours qui précédèrent et suivirent 
l'exécution de La Barre, Voltaire écrivait à tous ses 
amis des lettres destinées à être communiquées aux 
personnages officiels pour désavouer ce pauvre jeune 
homme qu'il traitait de fou et d'écervefé. 

Ah ! le beau défenseur de ce prétendu martyr! 

Rendons cependant cette justice à Voltaire : il défen- 
dit La Barre et d'Etalonde huit ou dix ans plus tard, quand 
à le faire, il n'y avait aucun danger à courir et une belle 
réclame à se faire sur le dos de ces « fous » et de ces 
« écervelés » qui avaient eu la sottise de jouer les « Po- 
lveucte ! » 

Si donc, le 28 juin 1766, le procureur général donna 
ordre de surseoir à l'exécution de La Barre et si, le 
1 er juillet jusqu'à 5 heures du soir, on attendit à Abbeville 
l'exprès apportant de Versailles la grâce royale au con- 
damné que réclamait l'échafaud, ce ne fut pas à cause des 
démarches du patriarche de la Libre Pensée, mais à la 
suite des appels à la miséricorde adressés au roi par 
l'évêque d'Amiens. 

Pourquoi ces appels ne furent-ils pas entendus? Ce 
fut pour la raison qui avait dicté aux juges d'Abbe- 
ville et de Paris une sentence dont la rigueur nous 
étonne ; car elle n'était nullement en harmonie avec 
l'esprit public du dix-huitième siècle. 

M. Chassaigne nous le dit dans une page où il décrit 
fort bien la psychologie des parlementaires de 1766 qui 
condamnèrent La Barre alors que pour la plupart ils 
étaient des sceptiques et au fond des amis des philosophes. 
«Dans sa grande majorité, la France demeurait chrétienne 
et catholiqne, seulement par une vieille habitude elle n'ai- 
mait pas !es jésuites ; elle avait applaudi à leur suppres- 
sion. Mais l'alliance du Parlement avec les matérialistes, 
déistes et athées l'inquiétait. Alors, en grande pompe, 
dans la Cour du Mai, l'on brûlait YEsprit ou YEmile, 
ou bien Y Encyclopédie et l'on dénonçait, avec quelle 
énergie ! « ce projet conçu, cette société formée pour 



PREFACE XIII 

soutenir le matérialisme, pour détruire la religion, pour 
inspirer l'indépendance et nourrir la corruption des 
mœurs. » 

Bref, quand le Parlement avait pris quelque arrêt 
contre l'Eglise, sur l'influence des philosophes, il sentait 
le besoin, par un jeu de bascule, de frapper quelque 
grand coup sur les athées pour montrer d'une manière 
éclatante son orthodoxie. En un mouvement alterné, il 
persécutait tour à tour les « ultramontains », pour satis- 
faire les philosophes, les jansénistes et les gallicans, et 
les « libertins » de pensée et de mœurs pour rassurer les 
croyants, gallicans ou jansénistes, et surtout le roi pro- 
tecteur de la religion. 

Or en 1766, cette politique opportuniste dictait plus que 
jamais les arrêts du Parlement. Quatre ans auparavant, 
de connivence avec les philosophes, les gallicans et les 
jansénistes, il avait aboli la Compagnie de Jésus, puis 
confisqué ses biens, et chassé ses membres de ses collè- 
ges et de ses résidences par des arrêts qui s'étaient suc- 
cédé les années suivantes. Ne fallait-il pas, pour enlever 
à ces mesures le caractère irréligieux que leur repro- 
chait l'ensemble de l'épiscopat, faire preuve d'une recru- 
descence de zèle pour la religion et fermer la bouche aux 
protestations de l'Eglise de France par des sentences 
contre l'impiété ? 

Précisément en 1765, l'Assemblée du clergé avait 
dénoncé au Roi l'audace de la philosophie et protesté 
contre la dispersion des jésuites et la suppression de 
la bulle Unigenitus qui condamnait le jansénisme ; et le 
Parlement avait ordonné l'abolition de cette délibération 
du clergé et envoyé au feu la lettre de l'archevêque de 
Reims, son président. Il crut nécessaire d'enlever au 
clergé tout prétexte de protester au nom de la religion, 
en faisant lui-même une surenchère d'orthodoxie. Il pré- 
senta à Louis XV des remontrances où il disait : « Votre 
Parlement, Sire, n'oubliera jamais ce qui est dû à 
l'Eglise et à ses ministres... l'Eglise est la colonne de ht 
vérité. » Or M. Chassaigne fait remarquer que ces deela- 



XlV PREFACE 

rations furent faites en avril 1766, que le conflit avec 
l'Assemblée du Clergé datait de septembre 1765, et que 
par conséquent l'affaire de La Barre s'encadre entre les 
attaques du Parlement contre l'Eglise de France et les 
protestations de zèle religieux qu'il crut nécessaire d'ex- 
primer au roi. 

Tout s'éclaire donc ! la rigueur du Parlement dans le 
jugement qui condamna définitivement La Barre ne lui 
fut inspiré ni par l'Eglise de France, avec laquelle il se 
trouvait précisément en conflit, ni par son propre fana- 
tisme, puisque beaucoup de ses membres étaient ga- 
gnés aux idées des philosophes, mais avant tout par 
le désir de se faire du supplice de La Barre un argument 
contre les reproches de déisme et de matérialisme que 
lui adressait l'épiscopat. 

Le jugement condamnant La Barre fut donc un acte 
d'opportunisme politique beaucoup plus qu'un acte de 
fanatisme ; en tout cas, l'Eglise de France n'y eut au-* 
cune part, puisque ce fut en réalité une manœuvre di- 
rigée contre elle par les robins du Parlement. 

C'est pour des raisons analogues que Louis XV resta 
sourd aux supplications de l'évêque d'Amiens en faveur 
de La Barre. Sa conscience n'était pas en paix depuis 
que, cédant à la pression de M me de Pompadour, de Choi- 
seuil et du Parlement, il avait sanctionné la suppression 
de la Compagnie de Jésus. Son fils, le Dauphin, par sa 
protestation muette, lui avait reproché d'avoir ainsi ca- 
pitulé devant les rancunes de sa maîtresse et les haines 
des ennemis de l'Eglise conspirant ensemble contre les 
Jésuites ; or les sentiments bien connus de son fils le 
tourmentaient particulièrement dans cette année où il 
venait de le perdre. D'autre part, le vice-chancelier de 
Maupeou, alors dans les meilleurs termes avec les parle- 
mentaires que, quatre ans plus tard, il devait disperser, 
se fit auprès du roi le défenseur de l'attitude rigou- 
reuse que la politique avait fait adopter au Parlement et 
il lui persuada que le serment, qu'au jour de son sacre 
il avait prêté de défendre l'Eglise, lui faisait un de- 



PREFACE XV 

voir d'envoyer à l'échafaud le sacrilège La Barre. Et 
Louis XV r fut cruel... mais par faiblesse à l'égard du Par- 
lement et du vice-chancelier, et pour calmer les scrupu- 
les d'une conscience troublée. Où voit-on trace de fana- 
tisme religieux dans une décision qui fut prise malgré un 
évoque d'une piété touchant à la sainteté et sous l'in- 
fluence d'un ministre dont le libertinage d'esprit con- 
finait à l'incrédulité ? 

Est-ce à dire que parmi les juges qui condamnèrent 
si durement La Barre il n'y a pas eu de fanatiques ? 
Il est difficile de l'affirmer ; car nous ne savons pas 
comment se sont partagées lesVoix quand fut votée la 
sentence. « Quelle majorité condamna La Barre, se de- 
mande M. Chassaigne (p. 174) ? Voltaire sur ce point a 
varié. Il fut admis d'abord que l'arrêt passa de cinq 
voix. « Il y avait vingt-cinq juges. Quinze opinèrent à 
la mort et dix à une correction légère. » — « C'est une 
chose abominable que les plus terribles supplices dépen- 
dent de cinq radoteurs qui l'emportent sur les dix con- 
seillers du Parlement les plus éclairés et les plus équita- 
bles. » (Voltaire à Damilaville, 14 juillet 1766). « Mais 
quand il fut par la suite constant que la mort du 
chevalier avait été plus qu'un crime, une faute, on 
découvrit que deux conseillers seulement firent passer 
1' « abominable» arrêt. « D'Hornov le sait, d'Hornov me 
l'écrit î Quoi î deux voix de plus suffisent pour donner 
deux enfants innocents au supplice des parricides ! » 

« Pour nous qui n'avons pas les lumières de M. le 
conseiller d'Hornov, ajoute M. Chassaigne, nous confes- 
sons avec modestie que nous ignorons comment dans le 
secret des délibérations les suffrages se répartirent. » 

Mais, s'il veut des fanatiques, Voltaire lui-même qui 
connaissait bien le Parlement, nous dit de quel coté 
ils se trouvaient. Après avoir traité de « Busiris » et de 
« cannibales » les juges qui avaient condamné La Barre, 
il ajoutait dans ses lettres confidentielles à ses amis : 
« L'Inquisition est fade, en comparaison de vos jansé-- 
nistes de la grand'Chambre et de Tournelle. » (Voltaire 



XVI PRÉFACE 

à d'Argental, 16 juillet 1766). Ainsi ces mômes jansé- 
nistes qui, quatre ans auparavant, avaient condamné les 
Jésuites, condamnaient en 1766 l'impie La Barre. Tou- 
jours le môme balancement signalé tout à l'heure ! Tou- 
jours cette entente au sein du Parlement, des jansénistes 
et des philosophes frappant tour à tour les catholiques et 
les athées ! 

Ce jeu ne trompa point les vrais catholiques qui ne 
cachaient pas leur désapprobation d'une aussi rigou- 
reuse sentence. « Le nonce du Pape, Mgr Colonna Pam- 
phili, archevêque de Colosses, déclara très haut qu'à 
Rome, le tribunal de l'Inquisition aurait tout au plus 
condamné nos écervelés à un an de prison (Chassaigne, 
p. 220). » 

Après cette étude, serrée et impartiale, qu'a faite 
M. Chassaigne des actes de la procédure et des docu- 
ments contemporains provenant des sources les plus 
diverses, que reste-t-il de l'affirmation qui est colportée 
depuis cent ans et s'est matérialisée dans le monument de 
Montmartre ? Une pure légende fabriquée progressive- 
ment et propagée par un anticléricalisme dépourvu de 
sens critique. 

Loin d'être une « victime des prêtres», le chevalier 
de La Barre n'a été défendu que par eux du supplice 
que lui infligea un Parlement en majeure partie com- 
posé de philosophes et de jansénistes. 

Loin d'être un martyr de ses libres opinions, La 
Barre n'a été qu'un garçon mal élevé, dont l'âme avait 
été pervertie, dès son jeune âge, par l'obscénité ej le 
sadisme du sacrilège. Ce serait, en définitive, un per- 
sonnage fort peu intéressant s'il n'avait été mis en évi- 
dence parla cruauté d'un supplice courageusement subi 
et si l'irréligion n'avait pas tenté de faire de lui un de 
ses martyrs. 

En le prouvant d'une manière irréfutable, M. Ghas- 
saigne a rendu le plus grand service à la vérité histori- 
que et ne voulant faire que des recherches scientifiques, 
il a du même coup écrit une belle œuvre apologétique. 

Jean Guiraud. 



CHAPITRE PREMIER 
La mutilation du Crucifix 



Le nom du chevalier de la Barre est dans toutes les mémoi- 
res ; mais que sait-on de lui, si ce n'est qu'à vingt ans il est 
monté sur l'échafaud ? Sans le connaître, on lui dresse des sta- 
tues ; sans le connaître, on lui jette encore la pierre. Son procès 
célèbre est ignoré, même des historiens. Et pourtant les pièces 
en subsistent dans les dépôts d'archives. Dès 1766, il a « fait 
l'objet de tous les entretiens et des papiers publics pendant un 
long temps (1) ». Voltaire affirme (2) que « depuis Archangel, 
Jassy, Belgrade et Rome on nous reproch[ait] La Barre comme 
Rosbach ». Mais pas plus aujourd'hui qu'en ce pluvieux soir 
d'été où sa tête est tombée aux battements de mains de la foule 
sur la Grand'Place d'Abbeville. « on n'a jamais su au vrai les 
détails de cette horrible catastrophe (3) ». Certes nous n'avons 
pas la prétention d'apaiser des conflits éternels. Mais puisque le 
nom sonore du chevalier de la Barre et son titre fringant sont 
devenus une arme que les partis se rejettent, il nous a paru 
qu'il y aurait profit pour l'histoire et profit pour les partis eux- 
mêmes en lutte, s'il nous était permis, en faisant connaître les 
faits qu'on ignore, d'émousser cette arme aux mains des combat- 
tants de bonne foi. Dans la mesure où se sont offerts à nous des 
documents sûrs, nous nous sommes efforcé de rechercher qui 



(1) Requête de Douville Maillefeu et de Saveuse afin d'être autor.- 
publier leur acquittement (Devéritï:). %ecueil intéressant, p. g\). 

(2) Lettre à Condorcet du 25 novembre 1774. 

(3) Corresponihiiice (h 1 Grimm. lettre du 15 juillet 1766. 



2 CHAPITRE PREMIER 

doit en définitive porter la responsabilité contestée du supplice 
de La Barre. 

On sait, du moins en général, l'incident « étrange (i) » qui 
fut, non Tunique cause sans doute, mais l'occasion de « cette 
funeste catastrophe ». Dans la nuit du 8 au 9 août 1765 un 
crucifix fut mutilé sur le Pont-Neuf d'Abbeville; c'était un 
Christ de bois, pas très grand, peint en blanc, dressé sur le 
parapet, et tel qu'en se haussant un peu, on touchait aisément 
ses jambes avec la main. 

Il y avait de cqs crucifix une quinzaine au moins dans Abbe- 
ville (2), exposés à la vénération au travers des rues, sur tous 
les ponts, les uns très anciens comme cette Croix aux Varlets, 
datant du treizième siècle, près de laquelle s'exposaient les do- 
mestiques sans condition ; d'autres tout neufs, bien propres et 
bien peints, rappelaient les dernières missions des Jésuites. 

Le Christ du Pont-Neuf était dans le quartier l'objet d'une 
grande vénération. La veille encore, Marie-Madeleine Leulier(3) 
avait conduit le petit Miannay, l'enfant des regrattiers du coin, 
baiser avant de se coucher les pieds divins. Elle n'avait rien 
remarqué de nouveau. — Du plus haut du pont, le Crucifié 
continuait de bénir, avec ses bras tendus, les deux ports, celui 
d'eau douce où venaient s'arrimer les gabarres d'Amiens et 
celui de mer où montaient avec le flot les navires du Nord. Le 
Pont-Neuf, entre les deux, parmi les mâtures, était le centre de 
la petite ville marchande. 

Mais le matin du 9 août, quand Marie-Madeleine passa sur 
le pont pour aller à la messe de huit heures à Notre-Dame, un 
désastre apparut à ses yeux épouvantés : l'image divine, hier 
encore intacte et vénérée, se montrait profanée, percée de coups, 
des coups portés volontairement avec une épée ou un couteau 
de chasse. Les jambes surtout, mieux à portée du sacrilège, 
étaient toutes tailladées, mais le corps divin non plus n'avait pas 
été respecté. Alors Marie-Madeleine s'en fut éperdue, et c'est 

(1) Linguet, Mémoire â consulter, publié par Devérité, op. cit. p. 43. 

(2) Dfvérité, Recueil intéressant. - Pour ce qui a trait à la topographie 
d'Abbeville. on peut consulter : Louandre. Histoire d'Abbeville; Prarond, 
Topographie d'Abbeville. 

(3) Cf. déposition de M lle Leulier — Arch. Nat. 



LA MUTILATION DU CRUCIFIX 3 

elle sans doute qu'entendit la femme Miannay (i), criant : « Eh 
mon Dieu, quel malheur ! On a massacré le Christ qui est 
sur le Pont-Neuf ! » 

Toute la ville connut la nouvelle. On se pressa sur le pont, 
des femmes surtout qui demeuraient là stupides, hébétées, répé- 
tant sans fin elles aussi : « Eh mon Dieu, quel malheur ! » On 
comptait les blessures faites à l'image sacrée : trois à la jambe 
droite, de plus d'un pouce de long chacune et profondes de 
trois ou quatre lignes ; puis, au-dessous du cœur, à gauche, un 
coup de pointe carrée, un coup qui sur un corps d'homme 
aurait été mortel; enfin, trois autres coupures plus légères en 
dessous. Le bois mis à nu, déchiqueté, tranchait beaucoup sur la 
couleur blanche dont le Christ était peint, « ce qui augmentait 
l'impression faite sur le peuple. » Du flanc divin entr'ouvert, 
n'allait-il pas couler du sang, comme il avait coulé dix-sept siè- 
cles plus tôt sous la lance d'un soldat romain ? Calais (2), le 
plaqueur, qui passa par Là dans l'après-midi, tenant un pinceau 
rempli de peinture de petit gris, crut bien faire, pour calmer 
l'émotion, de barbouiller la meilleure partie des coupures, afin 
qu'on les vit moins. Seuls, dans la consternation générale, trois 
commis des aides, qui s'en allaient vers deux heures à leur 
bureau sur le quai, parurent prendre le sacrilège en plaisan- 
tant (3); ils passèrent en répétant par trois fois : « On a abattu 
la patte du bon Dieu ». Le propos fut entendu, mais on était si 
consterné que nul ne protesta. On gémissait, les plus calmes 
priaient : « Fasse le ciel que les prières puissent apaiser le Sei- 
gneur et détourner de dessus les têtes ce qu'un crime si noir 
mérite ! » 

Le lendemain 10 août, à 11 heures du matin, M. Duval de 
Soicourt, assesseur remplissant l'office de lieutenant criminel, se 
transporta sur le Pont-Neuf (4), assisté de M e Jean-Baptiste- 
Antoine Marcotte, procureur en la sénéchaussée, qui faisait 
fonction de greffier. La descente des gens de loi passa inaperçue. 



(i) Déposition de Jeanne Bachelier, femme Miannay, Arch. Nat. 

(2) Déposition de Calais. Arch. Nat. 

(3) Déposition de Jeanne Bachelier, femme Miannay. 

(4) Le procès-verbal de transport tst au début de la procédure d'Abbeville. 
Arch. Nat. 



4 CHAPITRE PREMIER - 

Ils allèrent ensuite au cimetière proche l'église de Ste-Catherine, 
où l'on disait qu'une croix avait aussi été profanée. Ils n'y 
remarquèrent rien. Le Procureur du Roi porta plainte en raison 
de la mutilation du crucifix; le 13 août, à 8 heures du matin, 
l'information commença. Dans Abbeville, on s'en préoccupait 
assez peu : non pas que le sacrilège fût oublié ; il n'était conver- 
sation d'autre chose ; depuis la nuit fatale on vivait dans une 
fièvre de réprobation, de colère et. d'angoisse. « L'action avait 
été si infâme qu'on ne savait de quels termes se servir pour 
l'exprimer (1). » Mais on était moins soucieux de découvrir le 
coupable que d'apaiser le courroux céleste. Tout le monde se 
sentait atteint et menacé par l'outrage fait à Dieu. On avait 
honte et peur, on se jugeait vaguement complice du sacrilège, 
tant que par une expiation publique on n'aurait pas désarmé la 
vindicte d'En-Haut. Rien n'apparaissait si urgent qu'une répara- 
tion solennelle où toute la ville, d'une seule âme fervente, par- 
ticiperait. On pressentit M. de la Motte, évêque d'Amiens (2). Il 
hésita beaucoup. 

Car Abbeville était une pieuse cité, mais un peu jansé- 
niste. Certes, elle avait sa collégiale Saint Wulfram, église 
insigne et royale, toute pleine de reliques, où 24 chanoines 
priaient Dieu dans les stalles du chœur. Mais jusqu'en cette 
troupe choisie s'était infiltré le poison des mauvaises doctrines. 
Une dame Aliamet l'avait rapporté de Paris, où elle s'était 
couchée sur le tombeau du Diacre en 1732. Son mari, parfait 
convulsionnaire, s'élançait du fauteuil où la goutte le tenait à 
cinq ou six pieds en l'air. Et depuis ce moment, ce fut en Pon- 
thieu la guerre religieuse. Des conventicules jansénistes se 
tinrent rue Saint-Gilles. L'abbé de Silly de Louvigny, doyen de 
la Collégiale, protégé du cardinal de Noailles, appelant et réap- 
pelant de la Bulle, avait été installé d*ns son bénéfice par arrêt 
du Parlement. M. de la Motte fut nommé évêque d'Amiens le 



(1) Livre de raison d'un bourgeois d' Abbeville, publié par la Société d'Emu- 
lation (Mémoires, années 1900- 1902, p. 204). 

(2) Louis-François-Gabriel d'Orléans de la Motte, né à Carpentras le 
13 janvier 16S3. d'une maison originaire de Vicence. A cause de sa naissance 
dans le Comtnt. le Parlement affecta toute sa vie de. le considérer comme un 
étranger. 



LA MUTILAT. ON DU CRUCIFIX 5 

25 août 1733. Sa famille avait, eu des procès a Carpentras avec 
les Jésuites et la Compagnie fat soupçonnée d'avoir nui à son 
élévation ; mais le nouveau prélat ignorait la rancune. Jeune 
encore, il était grand vicaire d'Arles, connu pour sa piété, lors- 
que le Concile d'Embrun l'envoya à Castellane administrer le 
diocèse de Senez après la déposition du fameux évoque appelant 
Soanen (i) Avec beaucoup de patience il ramena ses ouailles à 
la doctrine catholique. Et déjà une légende de sainteté se for- 
mait autour de sa dévotion. Quand il était en prière dans les 
églises, on s'approchait de lui par derrière et l'on coupait des 
morceaux de sa soutane pour s'en faire des reliques. Devenu 
évêque d'Amiens, il entreprit d'évangéliser son diocèse ; il 
envoya des Lazaristes dans les campagnes et chaque année il 
ordonna dans une de ses villes une mission de Jésuites. 

Ce fut cà Abbeville en 1736 (2). Le prédicateur était un 
Canadien, le Père Duplessis. M. de la Motte, comme c'était son 
usage, envoya son aumônier inviter de sa part MM. du Présidial 
et de l'Hôtel de Ville au sermon et à la procession d'ouverture. 
Aussitôt les deux corps, réunis sur convocation d'urgence, de 
décliner l'invitation par délibération régulière. La mission n'en 
eut pas moins de succès. Pendant plusieurs jours on vit par les 
rues des cortèges de filles tenant à la main de petits crucifix ; 
des jeunes gens vêtus à [la romaine portaient des thyrses, en- 
tourés de rieurs, d'autres des croix ou des drapeaux. Enfin le 
19 juillet sortit une procession générale où cette fois les auto- 
rités assistèrent. Mais les relations avec l'évêque n'en demeu- 
rèrent pas moins tendues. 

Des affaires de refus de sacrements en 1747, en 1752, à 
l'occasion desquelles M. de la Motte fut traité en criminel d'Etat 
par le Parlement, entretinrent l'animosité. Elle éclata quand 
l'évêque voulut faire passer aux Jésuites le collège de la ville, 
où enseignaient des Dominicains sous la surveillance du chapi- 
tre. Le plus grand désordre régnait, parait-il, dans cette maison. 
Mais, 7 au seul nom de Jésuites, tout ce qui se piquait de lumières 

(n Jean Soanen, le « Prisonnier de Jésus-Christ ». né à Rio in. le 16 jan- 
vier 1647. mort à l'Abbaye de la Chaise- Dieu le 25 décembre 17.JO. 

(2) Pour l'histoire des luttes religieuses, on peut consulter Louandre, 
Histoire d'^ibbeviilc. 



6 CHAPITRE PREMIER 

se soulève, conduit par un sieur Michault, procureur fiscal. Le 
vicomte de Melun (i), commandant pour le Roi, est en tête 
des opposants. En 1754, M. de la Motte achète l'abbaye d'Epa- 
gne pour établir un petit séminaire. Le Roi accorde des lettres 
patentes. Mais le Parlement, avant de les enregistrer, ordonne 
une enquête sur place. Hormis le chapitre, tout le monde pro- 
teste, corps de ville, présidial, élection. M. de la Motte aban- 
donna son projet ; il trouva seulement les gens d'Abbeville fort 
« étranges » de combattre une fondation, qui était si manifeste- 
ment à l'avantage de leur ville. Une seconde mission en 1748, 
qui rencontra la même faveur chez le peuple, fut aussi mai 
accueillie des magistrats. 

M. de la Motte était un prélat rempli de mansuétude, mais, 
tout de même, il avait ressenti fortement ces avanies répétées, 
et, quand on vint en 1765 le supplier au nom des habitants de 
réparer l'outrage fait au Christ, il exigea l'engagement que cette 
fois toutes les autorités assisteraient à la cérémonie d'expiation. 
"L'engagement fut pris; M. de la Motte promit son concours. Il 
est certain qu'il y eut alors des négociations auxquelles parti- 
cipèrent les notables d'Abbeville; sans doute l'assesseur criminel 
Duval de Soicourt fut du nombre de ceux qui sollicitèrent 
l'évêque. C'était son rôle à double titre, comme magistrat 
important du Présidial et comme « maïeur » en exercice (2). 
Mais il n'apparaît de rien que ses instances aient revêtu dans un 
but personnel une forme particulièrement pressante. L'abbé 
Dargnies (3), qui fut le grand vicaire de M. de la Motte, écrit 
que « M. d'Amiens n'avait [avec Duval] aucune relation et 
qu'il n'en a formé à cette occasion aucune avec lui ». Selon 
toute vraisemblance, les « lettres sur lettres » qu'aurait en- 
voyées Duval à l'évêque, n'ont existé que sous la plume acerbe 
de Voltaire (4). 

(1) Louis-Gabriel, Vicomte de Melun, Prince d'Epinoy. pair de Domp- 
vast. Seigneur de Tours, Helancourt, connétable héréditaire de Flandre, lieu- 
tenant général des aimées du roi et commandant pour S. M. dans Abbeville. 

(2) C'est précisément au cours de ces pourparlers que les pouvoirs de 
maire de M. Duval prirent fin. Le Collège électoral, composé des Maïcurs de 
Bannières, était élu chaque 24 août par les corporations. 

(3) Histoire de M. de la Motte, t. II, p. 191. 

(4) Dans le Cri du Sang innocent. 



LA MUTILATION DU CRUCIFIX J 

Il faut avouer pourtant que M. «Je la Motte était déjà inter- 
venu dans une affaire criminelle instruite par l'assesseur d'Abbe- 
ville : comme il s'agit, cette fois aussi, d'un sacrilège, le procès 
vaut d'être conté. En 1745, la nuit du Mardi-Gras (1), on 
célébrait un mariage dans l'église Saint-Georges. Des gens un 
peu gris entrèrent sans avoir été priés. De propos en propos un 
coup de canne fut donné. Le coupable, nommé Deraine, se 
cacha. Duval instruisit son procès. On ne pensait pas qu'il s'en 
pût tirer à moins des galères, quand M. de la Motte envoya son 
grand vicaire au juge pour le supplier de ne point pousser 
l'affaire dans sa rigueur : l'homme en fut quitte pour un beau 
cierge de cire blanche, du poids de deux livres, qu'il alluma et 
plaça lui-même le 5 mars à la Grand'Messe sur un chandelier 
devant le crucifix de la grille du chœur. C'est sans doute le seul 
« précédent » qui existe au procès du chevalier de la Barre dans 
les rapports de Duval avec l'évêque d'Amiens. 

Quand on apprit que M. de la Motte consentait à venir le 
8 septembre, jour de la Nativité de la Vierge, pour opérer la 
réconciliation de la ville avec Dieu, on se sentit comme sou- 
lagé (2). Les vêpres étaient annoncées seulement pour deux 
heures un quart, mais on était venu bien plus tôt, et, quand 
MM. de l'Hôtel-de-Yille entrèrent dans Saint-Wulfram, l'église 
se trouvait pleine. Une foule recueillie, patiente, emplissait les 
nefs, attendant l'heure fixée. Avec peine le maïeur, les échevins, 
puis MM. 1 du Présidial se frayèrent un passage au travers du 
grand monde de l'allée du milieu pour entrer au chœur par la 
grille et gagner leurs stalles entre les chanoines, comme il était 
de coutume. 

Le sermon fut prêché par M Lendormy, théologal d'Amiens, 
qui se rit admirer de tout l'auditoire. Il parla de la dévotion 
due à la Très Sainte Croix. Sa conclusion charitable et chré- 
tienne fut que l'Eglise ne souhaitait pas la punition des coupa- 



(1) Praroxd. op. cit.. tomel. p. 317. 

(2) Sur cotte cérémonie on peut consulter: Ms. SlFFAlT; Livre de raison 
d'un bourgeois à\Ahbevïl\t y p. 189 ; Abbé Dargnies, Vie de M. de la Motte, t II, 
p. 186 et suiv., Abbé Delgove, p. 402 et suiv., Devérité. %'cueil intéres- 
sant, p . -43. 



8 CHAPITRE PREMIER 

bles en ce monde, mais qu'il fallait prier pour la conversion des 
criminels et pour le salut de leurs âmes. 

Alors les cloches des quatorze paroisses s'ébranlèrent, em- 
plissant la vallée, enveloppant la ville de leur funèbre glas. La 
procession sortit par les rues consternées. En tête marchait tout 
le clergé, sans chape, mais les curés avaient leurs étoles, les uns 
violettes, d'autres rouges. Puis venaient les religieux. Il y avait 
les Cordeliers, les Minimes et les Carmes et les Capucins, tous 
chantant Miserere. Ensuite le Sénéchal, M. de Monchy (i), 
venu tout exprès de la campagne, s'avançait d'un côté avec le 
Présidial, et tout l'Hôtel de Ville suivait de l'autre côté. Un 
détachement de la Cinquantaine avec ses officiers maintenait 
l'ordre. Et puis encore toutes les confréries, toute la ville en 
deuil par ses représentants suivait le cortège, et la presse était si 
grande qu'on n'avait jamais rien vu de semblable : mais tout ce 
monde recueilli, consterné, psalmodiant. 

Tous les regards se portaient sur l'évêque. M. de la Motte 
s^vançait, chargé d'ans et de sainteté, sans voir personne, en 
grand habit de chœur. Deux chapelains de Saint-Wulfram soute- 
naient par devant sa robe dont la queue était portée par trois 
domestiques. Il passait grave, indifférent à cette pompe, absorbé 
dans ses prières, tout pénétré de componction. 

Quand on arriva sur le Pont-Neuf, l'émotion s'accrut. Le 
Christ était là, tout blanc, les blessures de la jambe et du côté 
très visibles sous la peinture. « Un énorme silence régnait » sur 
la foule angoissée. Alors on vit l'évêque se prosterner, tête nue, 
la corde au cou, une torche ardente à la main, aux pieds du 
crucifix. « Il ramassa toutes ses forces pour prononcer au nom 
de tout son peuple l'amende honorable qu'il avait lui-même 
composée. Sa voix que son âge de 84 ans avait presque éteinte? 
se fit néanmoins entendre; elle ne fut interrompue que par des 
sanglots et par des soupirs. » 

Pénétré, ô mon Dieu, des outrages que vous ont faits quelques 
impies en frappant l'image sainte de votre Corps adorable, cloué à 

(1) Benoît-Alexandre de Monchy, chevalier. Marquis de Monchy. Baron 
de Visme. vicomte de la Queute. Capitaine de cavalerie, installé Sénéchal de 
Ponthieu, en remplacement de son père, le 4 Février 1745, mort à Fonciè- 
res le 6 septembre 1768. Cf. R. de Belleval, les Sénéchaux de Ponthieu. 



LA MUTILATION DU CRUCIFIX 9 

la croix pour le salut de tous les hommes, je vous en fais ici une 
amende honorrble en réparation d'honneur. 

Combien n'est-il pas douloureux de voir des chrétiens qui ne 
doivent ce titre précieux qu'aux mérites d'un Dieu crucifié, porter 
l'ingratitude jusqu'à l'outrager même dans son image sur la croix ! 
Ils se sont par là rendus dignes des derniers supplices en ce 
monde et des peines éternelles en l'autre ; mais parce que nul 
péché n'est irrémissible auprès de votre miséricorde, ô mon Dieu. 
quand elle est sollicitée pir les mérites infinis de N.-S. Jésus- 
Christ, nous réclamons cette même miséricorde et ces mêmes 
méiites pour obtenir la conversion de ceux qui ont commis une si 
grande impiété. 

Faites grâce, ô mon Dieu ! Changez leurs cœurs de pierre en 
cœurs de chair, afin que, reconnaissant leur noirceur, ils vien- 
nent se joindre à nous pour la pleurer et la détester ; que si mal- 
heureusement ils endurcissent leurs cœurs jusqu'à ne plus écou- 
ter votre voix, daignez recevoir en dédommagement de leurs 
outrages l'hommage de notre adoration, ainsi que celui d'un 
amour tendre et constant que nous vous promettons aux pieds de 
ce Christ même qui a été outragé. C'est dans ces sentiments que 
moyennant votre sainte grâce nous voulons vivre et mourir pour 
n'être jamais séparés de vous ni dans le temps, ni dans l'éternité. 
Ainsi soit-il. 

Il faut reproduire le morceau tout entier, si long qu'il soit, 
parce qu'il est d'usage d'en détacher une seule phrase, celle qui 
a trait aux derniers supplices mérités par les sacrilèges dans ce 
monde (i ). Quand même cette phrase trop souvent citée aurait 
été plus tard reprise, exploitée mal à propos afin de justifier 
après coup le procès du chevalier de la Barre, il suffit sans 
doute de la replacer au milieu du développement dont elle fait 
partie pour qu'elle perde complètement la signification redou- 
table qu'on lui veut attribuer. Pas plus que le prédicateur dans 
son sermon, Pévèque dans la formule de l'amende honorable ne 
réclame un supplice. Il constate que le sacrilège est un grand 
crime; il ne demande pas que le criminel soit châtié, ni dans ce 
monde, ni dans l'autre. Pour ce monde, comme après tout c'est 
chose secondaire, il n'insiste pas. Mais il faut prier pour que le 
pécheur se convertisse et ne meure point dans l'impénitence, 

(i) Cf. Cruppi. Linguct. p. 75. Les mots: derniers supplices en ce monde 
soin impiimés en italique. 



10 CHAPITRE PREMIER 

afin qu'il soit sauvé pendant l'éternité. Voilà tout le sens de ce 
discours prétendu sanguinaire,, où je ne trouve qu'un appel à la 
miséricorde divine, une exhortation à la charité. Rien au monde 
qui soit plus chrétien, rien, il est vrai, de moins « philosophi- 
que ». Et je conçois sans peine qu'un tel langage se soit trouvé 
plus tard pour Voltaire, même pour un Devérité (i) inintelligible. 

Il fit sur les auditeurs d'Abbeville une très grande impres- 
sion. Quand l'évêque se releva, le serrurier du chapitre détacha 
le Christ de la croix; puis on le plaça, étendu, sur un brancard 
que deux prêtres revêtus de chapes violettes portèrent au milieu 
de la procession. On alla ainsi jusqu'à l'église Sainte-Catherine, 
et là, devant le Christ du cimetière qui, décidément, avait été 
couvert d'immondices, M. de la Motte recommença avec la 
même ferveur l'amende honorable. On rentra enfin dans 
l'Eglise collégiale « au milieu d'une multitude pénétrée d'une 
horreur religieuse et d'une sainte tristesse. » Le crucifix fut dé- 
posé dans une chapelle de l'église Saint-Wulfram. L'évêque 
accorda 40 jours d'indulgence à ceux qui près du Christ outragé 
réciteraient cinq Pater. Ainsi la Chapelle devint l'objet de la 
vénération publique. De toute la région affluèrent des pèlerins 
vers ce sanctuaire de grâces. « Rarement on le visitait sans le 
trouver éclairé de quelque luminaire d'offrande et c'est là que 
la plupart des citoyens venaient prier Dieu quand ils se propo- 
saient d'obtenir quelque faveur particulière. » 

Cependant les paroissiens de Saint-Jacques obtinrent de 
M. le Maïeur la permission de planter sur le Pont-Neuf une 
croix nouvelle. On fit une quête à cet effet, et, moyennant 
54 livres, le sieur Dutrilleur, sculpteur, vendit un beau crucifix 
tout neuf qui fut mis en place de l'autre le Vendredi 4 octobre, 
à 10 heures du matin. 

(1) Louis Alexandre Devérité, né à Abbeville le 26 novembre 1743, fils 
de libraire, avocat, puis imprimeur et surtout écrivain. Linguet avait pris 
pension chez sa mère pendant son séjour à Abbeville. Il est l'auteur de tra- 
vaux historiques et particulièrement du « Recueil intéressant ». l'ouvrage le 
plus complet publié jusqu'à ce jour sur l'affaire du Chevalier de la Barre. Mort 
le 31 Mai 18 18. — S'il prend moins nettement que Voltaire à partie le 
« jésuitique évêque d'Amiens, fanatique et diseur de bons mots... qui s'est 
bien repenti de la catastrophe exécrable dont il a été la cause ridicule», il ne 
manque pas du moins d'insinuer (p. 12) que la cérémonie d'expiation 
« échauffa » très fâcheusement les esprits — ce qui est, semble-t-il, prendre 
l'effet pour la cause. 



CHAPITRE II 
La famille Lefebvre de la Barre 



Dans la foule qui se pressait rue Notre Dame(r) au passage de 
la procession expiatoire, peu de gens prirent garde au chevalier 
de la Barre, un frêle garçon qui, depuis trois ans déjà, logeait au 
couvent de Willancourt, chez sa cousine Pabbesse. 11 n'avait pas 
vingt ans (2), étant né le 12 septembre 1745, au château de la 
Barre, en la paroisse de Férolles, près de Brie-Comte-Robert. 
Son nom, inscrit dans l'acte baptistaire, est François-Jean Lefeb- 
vre, fils du légitime mariage de messire Jean-Baptiste-Alexandre 
Lefebvre, chevalier, seigneur de la Barre, avec Madame Claude 
Charlotte La Niepce, son épouse. 

Xous aimerions nous figurer ce jeune homme aux allures un 
peu inquiétantes d'orphelin mal élevé; mais il faut convenir que 
nous ne possédons aucun document graphique ni aucune des- 
cription précise de sa personne ou de ses traits. Et pourtant nous 
l'imaginons infailliblement sous l'aspect d'un adolescent mince 

(1) Ms Siffait (Bibliothèque Municipale d'Abbevillei. 

(2) Pour tout ce qui concerne le château de la Barre ou la famille Lefeb- 
vre, on lira avec beaucoup de profit les monographies publiées dans le Bulle- 
tin de la Société d'Histoire et <f 'Archéologie de 'Bric- Comte - Robert (muyccs 
1 899-1900-1908). par M. G. Drouin, le très érudit et très aimable proprié- 
taire actuel de la Barre. Notamment M. Drouin a dépouillé avec soin les 
archives des notaires ; il a retrouvé les partages et les inventaires successifs, 
qui lui ont fourni les renseignements les plus précis sur la fortune de la 
famille Lefebvre. pendant quatre générations. Nous lui avons emprunté tout 
l'essentiel du présent chapitre. 

Férolles dans la Brie française. On y compte 39 feux. Cette paroisse est a 
une lieue N.-N.-E. de Brie Comte Robert et 4 et 1/3 S.-E. de Paris (Expilly). 



12 CHAPITRE II 

au regard vif dans la figure pourtant douce, presque féminine: 
une manière de Chérubin joli, élégant, un peu débraillé. Ainsi 
l'ont représenté les sculpteurs sur les monuments élevés à sa 
mémoire. Nous lui décernerons l'éloge qu'il eût préféré en 
disant que, de la tête aux pieds, dans sa redingote blanchette, 
comme sous sa chemise tragique de supplicié, c'était un gen- 
tilhomme. 

Non pas que les Lefebvre, ses ancêtres, fussent d'une race 
très antique. Mais, ambitieux, ils s'étaient vite poussés à la for- 
tune, aux emplois; de bonnes alliances leur conféraient un rang 
honorable dans la robe et, depuis un siècle, ils avaient inscrit 
leur nom eu place décente dans les marges de l'histoire. 

C'est d'abord Antoine Lefebvre, conseiller au Parlement, 
maître des requêtes du Palais, qui, de compte à demi avec son 
fils, acquit par sentence de décret du 31 juillet 16381a terre et 
seigneurie de la Barre « sise proche et en la paroisse de Férol- 
les, ses appartenances et dépendances », pour la somme de 
18.096 livres 13 sols et 4 deniers. 

Le 4 juillet 1652, Antoine, prévôt des marchands de Paris > 
était assiégé dans l'Hôtel de Ville par les émeutiers soulevés 
contre le Mazarin. Depuis le matin, on tirait sur les officiers 
municipaux; plusieurs étaient morts et déjà les Frondeurs met- 
taient le feu à la maison de Ville. A ce moment la Grande Made- 
moiselle apparut. « Elle entra dans un petit bureau, fit venir le 
prévôt, l'assurant qu'il ne luy seroit fait aucun déplaisir. Où 
estant, elle luy fit voir la lettre de son père, par laquelle il vou- 
loit avoir la démission de prévôt, dont il ne put se dédire. » An- 
toine alla dans son château de la Barre méditer sur les révolu- 
tions. 

Son fils est ce lieutenant-général dont Voltaire énonçait le 
grade volontiers dans tous ses écrits sur le Chevalier de la Barre. 
Curieux personnage, en son siècle surtout, que ce « maître des 
requêtes, transfiguré tout d'un coup en homme de guerre »! (1). 
Ce tutur général des armées sur terre et sur mer débute paisible- 
ment au service du roi comme intendant du Bourbonnais; mais, 
pour des causes que nous ne savons pas bien, le démon des 

(1) Mémoire à CoJbert de Ai. de Clodoré, gouverneur révoqué de la Marti- 
nique (Bib. Nat. Z Thoisy, 89). 



LA FAMILLE LEFEBVRE DE LA BARRE 13 

aventures saisit un jour ce robin de carrière et de race. En 1662, 
La Barre présente à Colbert un projet de colonisation de la 
Guyane, puis, fort de l'appui royal, il interesse à ses vues 
des capitalistes et fonde avec eux une société pour l'exploita- 
tion de « l'Ile de Cayenne et terre ferme de l'Amérique ». 

Comme instigateur de l'entreprise, La Barre met à la voile à 
la Rochelle le 26 lévrier 1664, investi d'un commandement par 
Louis XIV. Arrivé le 1 1 mai suivant à Cayenne, il y séjourne 
13 mois. Au retour, il reçoit delà bonté du Roi « toutes les 
caresses et toutes les marques d'estime que de plus grands servi- 
ces auroient pu lui faire espérer » (1). 

Entre temps, sous l'impulsion énergique de Colbert, la petite 
société de Cayenne s'amplifiait démesurément, absorbait les sei- 
gneuries des Antilles pour devenir la Compagnie Royale des 
Indes Occidentales. Antoine de la Barre se trouvait en Hollande 
pour le service de cette compagnie, « dont il étoit l'un des prin- 
cipaux associés », lorsqu'après des hostilités sourdes, la guerre 
fut enfin déclarée en 1666 entre la France et l'Angleterre; guerre 
fort oubliée, dont les histoires font à peine mention, car le Roi, 
en vue de ses conquêtes futures dans les Pays-Bas, était préoccupé 
surtout de ménager ses ennemis. La lutte fut à peu près circons- 
crite aux Antilles. 

La Compagnie des Indes conféra à La Barre le commande- 
ment des lies Françaises, sons le bon plaisir du Roi qui lui per- 
mit de lever quatre bataillons de cent hommes chacun, incorpo- 
porés aurégimeut de Poitou. La Barre s'embarqua le 26 mai 1666 
sur le vaisseau « le Florissant » avec une escadre que la tempête 
dispersa. Il arriva seul en vue des Antilles, et, comme les offi- 
ciers des troupes royales montraient peu de satisfaction d'être 
placés sous les ordres d'un maître des requêtes, Louis XIY tout 
d'un coup l'improvisa lieutenant-général, ce qui ne diminua pas 
les murmures. La Barre fit de son mieux et s'ii fut, semble t-il, 
un amiral médiocre, il eut du moins l'honneur de rendre Vains, 
par son activité, par «on courage certain, les grands préparatifs 
anglais. Quand fut conclue la paix de Bréda, non seulement 
nous n'avions perdu aucune des Iles Françaises, mais même nous 

(1) Lffebvre de la Barre, Description de la France éqmnoctiale^ p. 8. 



14 CHAPITRE II 

occupions la partie anglaise de Saint-Christophe, d'où les efforts 
violents de l'Angleterre n'avaient pu nous déloger (i). 

Colbert d'ailleurs et le Roi furent satisfaits sans doute des 
services de La Barre, puisqu'en 1682 il fut nommé gouverneur du 
Canada en remplacement du Comte de Frontenac (2) : c'est 
l'apogée de sa fortune; mais il faut convenir que dans ce poste 
important, il réussit assez mal. 

Cavelier de la Salle venait justement d'explorer la Louisiane. 
A peine arrivé à Québec, La Barre fait sur lui les plus fâcheux 
rapports. Il l'accuse d'avoir excité contre nous la tribu des Iro- 
quois qui mettent en péril la colonie. Il le traite de «vagabond 
tranchant du souverain au fond d'une baie ». La Salle rentre en 
France, plaide sa cause et la gagne. 

Cependant La Barre se flatte, à force de cadeaux et de 
caresses, d'avoir gagné l'amitié de ces dmgereux Iroquois. Il 
s'embarque sur le Saint-Laurent avec ses mille hommes de 
troupe. Les Peaux-Rouges le surprennent sur les bords du lac 
Ontario, et la petite armée souffre a tel point de misère et de 
faim qu'une baie en a gardé le nom d'Anse de la Famine. 
Pour sauver ce qui lui reste de soldats, Antoine accepte les 
conditions des Iroquois vainqueurs, qui nous contraignent 
d'abandonner à leur vengeance les Illinois, nos Alliés. 

L'année suivante, en 1685, La Barre est remplacé par le 
Marquis de Denonville. Il rentre, la santé ruinée, à Paris dans 
son hôtel de la rue des Blancs Manteaux et meurt le 
4 mai 1688. 

Ses deux filles sont bien mariées, l'aînée, Marguerite, à 
Thierry Sevin, Chevalier, Seigneur de Quincy, conseiller du 
Roi en ses conseils, Président de la Seconde des Requêtes. La 
deuxième, Jeanne, avait épousé le 21 décembre 1682 Antoine 



(1) M. de la Barre a rédigé ou du moins inspiré une apologie de sa con- 
duite aux Antilles, qui fur. publiée sans nom d'auteur en 1671 sous le titre de 
Relation de ce qui s'est passé dans les isles et terre Jerme de Y '^Amérique, pendant ta 
dernière guerre avec V Angleterre. 

(2) Louis de Buade. comte de Frontenac, avait servi sous Turenne. Il s'était 
fait de nombreux ennemis par son caractère difficile. — Sur le séjour malheu- 
reux de la Barre au Canada, cf. F. X. Garneau, Histoire du Canada, $ e édi- 
tion, Paris, 191 3, chiip. III, p. 314 et suiv. 



LA FAMILLE LEFEBVRE DE LA BARRE 15 

François de Paule Lefèvre d'Ormesson, conseiller au grand 
Conseil., Maître des Requêtes, qui devait jusqu'à sa mort, en 
17 12, parcourir à Rouen, en Auvergne, à Soissons, la carrière 
des Intendances. 

Le fils, François, fait plus modeste figure. C'était, à ce 
qu'il semble, un homme pieux, sage, rangé, dépourvu d'ambi- 
tion, un bon père de famille, tout à fait l'inverse de l'aventu- 
reux Maître des Requêtes. Il avait épousé au Havre, en 1685, 
la fille d'un simple Capitaine au régiment de Navarre Marguerite 
Dumont, presque pauvre avec ses 18.000 livres tournois 
de dot. Quand il eut deux filles en 1697, François prit sa retraite; 
il ne possédait encore que le grade de Capitaine de Vaisseau et 
la Croix de Saint-Louis. Pourtant en souvenir de son père, il 
avait été nommé un moment gouverneur pour le Roi « de l'Ile 
de Cayenne et terre ferme de la Mérique ». Louis XIV le récom- 
pensa de ses services honorables par une pension de 1.000 li- 
vres sur les Trésoriers de la Marine. Alors François délaissa son 
hôtel de Paris, rue Geoffroy-l'Asnier, et même l'Eglise Saint - 
Gervais, sa paroisse où, en vertu de 23 contrats successivement 
passés avec la Fabrique, les Lefebvre avaient leur banc bien placé 
dans la nef et faisaient dire une messe basse à perpétuité par 
un chapelain à leur nomination. Il s'établit à la Barre et il eut 
beaucoup d'enfants. Un garçon d'abord, Jean-Baptiste Alexan- 
dre, né en 1701, puis des filles qui devinrent rel'gieuses, Fran- 
çoise et Marie Félicité à Pont-aux-Dames, la grande abbaye 
bernardine; deux autres, Angélique et Louise, au couvent des 
Dames Administratrices de l'Hôtel-Dieu de Melun. Une seule 
se maria, Anne Antoinette, qui épousa André Denis (ij Feydeau, 
écuyer du Roi, Seigneur d'Estréelles, de la grande famille 
ministérielle des Brou et des Marville, mais issu d'une branche 
cadette. Disons tout de suite que de ce mariage deux filles 
naquirent, Jeanne, qui épousa en Normandie Charles Le Fèvre. 
Marquis du Quesnois, et Anne Marguerite, religieuse comme 
ses tantes à Pont-aux-Dames, qui devint en 176 1 abbesse de 



(1) Les prénoms André Denis sont donnés par la Chesnaye-Desbois (art. 
Feydeau), M. Drouim écrit Charles Simon Feydeau, Il n'y a pas de doute en 
tout cas sur l'identité du personnage. 



l6 CHAPITRE II 

Willancourt à Abbeville. C'est auprès d'elle qu'habitait le Che- 
valier de la Barre à l'époque du sacrilège, 

François Lefebvre mourut le 28 février 1727, laissant à ses 
deux enfants demeurés dans le siècle une fortune importante : 
d'abord 108.127 livres en biens fonds, y compris le domaine 
de la Barre prisé 54000 livres. Le château patrimonial, objet des 
soins de trois générations, était une belle résidence avec sa 
chapelle neuve, sa nombreuse bibliothèque et ses salles bien 
garnies, tendues de tapisseries. 

Les rentes constituées sur les aides et les gabelles, les com- 
munautés, formaient un principal de 259.471 livres 10 sols, 
qu'eurent à se partager Jean-Baptiste Alexandre Lefebvre et 
M me Feydeau. 

Etrange partage ! « Pour se former un revenu plus considé- 
rable que le produit réel des biens et effets qui luy étoient 
échus », Alexandre fit donation à sa sœur d'abord des sommes 
qu'elle lui devait pour soulte et retour, puis encore des princi- 
paux et arréragés des rentes et enfin de tous ses droits dans la 
succession paternelle, moyennant une pension, sa vie durant, 
de 3.800 livres et la jouissance du château. 

Il fallut au jeune homme plusieurs années pour qu'il s'aper- 
çût qu'il avait fait un sot marché. Alors, sous prétexte qu'il se 
voulait marier, il demanda à sa sœur de revenir sur la donation 
consentie. M me Feydeau y gagnait trop; elle refusa; La Barre à ce 
moment accomplit le seul acte d'énergie qu'on relève dans sa 
vie assez longue ; il obtint des lettres de rescision et menaça de 
les faire signifier. La sœur s'étonne d'abord de rencontrer cette 
résistance imprévue, et puis elle cède « pour donner à son frère 
les marques de son amitié et éviter entre eux toute contestation ». 
Un partage plus égal de la succession est signé devant Hachette 
et son collègue, notaires à Paris, le 4 avril 1733. 

Alors M. de la Barre envisage l'avenir sous les plus riantes 
couleurs. Et d'abord il n'est plus pressé de se marier. A quoi 
bon s'encombrer de devoirs quand on est jeune, bien né, et 
qu'on possède en rentes constituées tant de bel argent liquide ? 
Pourtant le 29 janvier 1738, il se marie enfin, à l'âge de 36 ans, 
contraint apparemment par une volonté plus forte que la sienne. 
Il épouse à Férolles Claude-Charlotte La Niepce, âgée de 29 ans, 



IA FAMILLE LEFEBVRE DE LA BARRE IJ 

fille de Messire Charles La Niepce, écuyer, et de Marianne Clé- 
ment ; mariage peu brillant, mais d'apparence convenable ; la 
nouvelle dame de la Barre est fille d'un Directeur des Aides. 
Pourtant les témoins du marié sont un prêtre de campagne, Mes- 
sire Jean Baptiste Travet, desservant la paroisse de Grez en Brie, 
et Denis Goujon, le fermier de la Barre Du côté de la mariée 
un procureur de village et un maître d'école. Il n'est pas néces- 
saire de chercher longtemps les motifs d'abstention de la famille 
Lefebvre et des châtelains de la région. Quarante-huit heures 
après la cérémonie nuptiale, le 31 janvier, M nie de la Barre met- 
tait au monde un fils, Antoine Jean Baptiste, tenu sur les fonds 
baptismaux par les enfants de son jardinier. 

Et maintenant c'est dans le nouveau ménage la ruine qui 
s'installe, plus accablante chaque jour. Les La Niepce, avec leurs 
faux airs de nobles, font en réalité des affaires, de mauvaises 
affaires. Une sœur, Françoise, est pourvue d'un syndic en la per- 
sonne du sieur Pierre Houssemaine, bourgeois de Paris, « direc- 
teur des droits des autres créanciers». Afin d'essayer de la sau- 
ver, Claude Charlotte, qui a bon cœur, a signé des billets à 
ordre pour une grosse somme et elle a obtenu de M. de la 
Barre — de lui elle obtient tout ! — qu'il s'en porterait caution. 
Alors les créanciers se tournent contre lui qui paraît un peu 
solvable ; le malheureux, sans pouvoir se défendre, est traîné de 
commandements en saisies: redoutable procédure où les domai- 
nesse perdent. A la fin voici qu'on pose les affiches d'encan. Le 
pauvre châtelain, le cœur serré, voit en sortant de chez lui, sur les 
pilastres imposants du portail blasonné, les sinistres placards qui 
s'étalent. Par sa faute à lui, le dernier de la race, on va vendre 
la terre et seigneurie de la Barre ! 

Il se révolte à cette pensée. C'est qu'il l'aime comme une 
personne, son beau château gris à cordons de briques, avec en- 
coignures de pierre, la Barre, depuis un siècle à ses ancêtres, où 
lui-même avait toujours vécu, dont il connaissait depuis sa nais- 
sance tous les recoins, les meubles familiers, le grand château gris 
avec sa large avenue de vieux ormes, ses riantes terrasses baignées 
par le soleil, et le vaste parc, presque un bois, où il avait tant 
joué, enfant. Ah ! s'il avait gardé sa part dans les rentes constituées 
delà succession paternelle! Mais les deniers liquides sont loin. 



l8 CHAPITRE II 

Alors pour payer la dette criarde, le malheureux fait argent de 
ce qu'il peut. Soulevé d'un sursaut d'énergie qui l'épuisé, il par- 
vient à sauver le domaine et même il l'entretient; il passe des 
contrats avec le .couvreur, avec le charpentier. Mais tous les huis- 
siers du pays sont désormais assidus au château de la Barre. Les 
procédures s'amassent avec leurs frais ruineux. C'est en 1756 la 
fabrique d'Ozouer-la-Ferrière qui réclame treize années de la 
rente de quatre livres que M. de laBrrre lui doit. C'est un sieur 
Destor qui donne après poursuites, en 1746 et 1747, quittance 
de 694 livres 9 sols et 6 deniers à valoir sur sa créance. Cène, 
grosse liasse de 25 pièces qu'on trouve dans l'inventaire est une 
procédure à la requête de {Maigret, marchand de vins à Paris, 
dans laquelle figure une première sentence du 18 septembre 1748, 
mise à exécution pour la somme de 147 livres d'intérêts seule- 
ment. 

De temps en temps une rare aubaine permet au pauvre sei- 
gneur d'oublier pour un jour ses créanciers qui le traquent ; 
mais les expédients dont il use rendent ensuite sa misère plus 
pressante et font son dénuement sans remède. Ainsi en 1759, il 
rapporte de chez M e Brisseau, notaire à Paris, 5400 livres. Mais 
pour parvenir à toucher cette grosse somme il a fallu qu'il 
donne à bail pour neuf ans sa ferme de la Barre et qu'on lui ait 
versé par anticipation tout le fermage à courir, de sorte qu'il 
n'aura plus rien à prétendre pendant ces neuf années. Cependant 
des enfants naissent, une fille qui mourra jeune, ainsi que le 
frère aîné, et puis deux garçons encore, Jacques François et 
François Jean, celui qui deviendra trop célèbre. Ils étaient bien 
petits au décès de leur mère en 1754. Elle fut inhumée dans la 
chapelle de la Vierge en présence de ses fils seulement, « le sei- 
gneur de la Barre absent pour dissiper sa douleur». 

La douleur acheva de le désemparer ; et, désormais, il traîna 
sa vie jusqu'en l'année 1762, où il s'éteignit un jour d'hiver, le 
6 février, âgé de 60 ans. Contre la misère il y avait longtemps 
qu'il ne se défendait plus. C'étaient ses créanciers maintenant qui 
s'étaient lassés de le poursuivre. Il devait à tout le monde : 
444 livres de rentes constituées au boucher de Lésigny, 400 li- 
vres à un marchand de vins de Bourgogne; 35 livres 15 sols 
pour fourniture de morue; au sieur Chéron, hôtelier de l'Hôtel 



LA FAMILLE LEFEBVRE DE LA BARRE ï^ 

de Chelles à Paris, 158 livres ; à un chapelier 10 livres 20 sols ; 
au sieur Goujet, marchand tailleur à Paris, rue de la Tissande- 
rie, 1033 livres pour ouvrages et fournitures. 

Le pain qu'il mangeait, il ne Pavait pas payé. Jolliveau, le 
fermier de la Barre « nonobstant les saisies -arrêts qu'il a entre 
les mains», lui avance 38 livres en marchandise de blé Le curé 
Jouffroy, le fermier Destor se réunissent pour ensemencer en 
blé 4 arpents de terre et en avoine dans le parc du château. 
La communauté des habitants de Férolles lui laisse, sans rien 
demander, la jouissance des communaux, pour laquelle il devrait 
paver par an 60 livres. Et le curé non plus n'exige pas la rente 
de 36 livres a laquelle il a droit. 

Du fermier aisé au plus humble du village, tout le monde, 
jusqu'à la femme Goureau qui lui fermera les yeux, conspire 
autour du vieux seigneur pour qu'il ne manque pas tout à tait 
du nécessaire. Et lui, il vit ces dernières lamentables années, 
tout seul dans son château qui tombe. Rien ne le distrait de son 
incurable ennui, hors le vin de Bourgogne peut-être que le sieur 
Jacqueson lui livre à crédit, hormis aussi ses livres et son fusil. 
Des livres, on en trouva 16 après sa mcrt sur une tablette de 
bois blanc dans la salle de compagnie, « 16 livres de différents 
formats, reliés en veau, traitant différentes matières ». C'étaient 
les mieux aimés sans doute, tenus, à portée de la main. Et dans 
une armoire de bois blanc, il en restait 60 encore, épaves de la 
bibliothèque. 

Les jours de beau temps M. de la Barre décrochait son fusil à 
gibier ou son canardier et, plongé dans ses souvenirs, s'en allait 
par les bois, tout seul, en quête d'un lapin qu'il pourrait man- 
ger sans grossir ses dettes. 

C'est dans cette atmosphère de morne et pesant ennui, de 
misère quotidienne, que grandissent les deux garçons, Jacques 
Fiançois et François Jean Lefebvre, chevaliers de la Barre. Qui 
prenait soin d'eux ? Les longues soirées d'hiver, tandis que le père, 
au coin d'un maigre feu, relit pour la centième fois un livre 
familier, on les imagine qui rôdent dans le château désert où 
le vent soufile par les carreaux fêlés, où la grande tapisserie de 
Judith dans la chambre du rez-de-chaussée, toute déchirée main- 
tenant et pourrie, s'agite effroyablement. Par endroits, dans les 



20 Chapitre ii 

salles trop vastes quelques restes de meubles, ici une commode 
vide, ailleurs un placard qui contient encore 8 draps de toile 
blanche « usagés et troués ». Au dehors, les murs tombent, les 
terrasses s'effondrent, les parterres sont un champ, le parc un 
fourré, et les petits chevaliers, vêtus comme des sauvages, n'ont 
pas d'amis. 

Pourtant ils sont nobles, et l'ainé, quand meurt son père, 
en 1762. est qualifié de garde du corps du roy. Mais sans doute 
il l'est seulement en expectative et c'est un titre honorifique qui 
ne signifie rien. Le plus jeune est le plus à plaindre. Il avait 
9 ans à la mort de sa mère, et depuis il vagabonde. 

Au moment du procès on disait dans Abbeville (1) qu'il avait 
été recueilli par un curé de campagne et ensuite mis en pension 
chez un fermier. A défaut de documents certains nous pouvons 
accepter cette tradition tout à fait vraisemblable. Le curé était 
celui de Férolles sans doute, le bon Messire jouffroy, à qui M. de 
la Barre ne payait pas sa rente. Il dut apprendre à l'enfant ce 
qu'il savait lui-même, peu de chose, des mots latins que le petit 
ne comprenait pas, « son catéchisme au mieux et même son évan- 
gile chaque semaine». L'élève ne fait guère honneur à rensei- 
gnement du maître. C'est que peut-être, malgré leur bon vouloir 
réciproque, ils n'avaient pas l'esprit de même qualité. L'enfant 
sans doute questionnait, voulait comprendre. Et le digne prêtre, 
embarrassé, se réfugiait dans le mot à mot du texte inintelligi- 
ble. Le petit chevalier devait servir la messe. Et toute sa vie, il 
semble bien qu'il ait gardé des choses religieuses une conception 
d'enfant de chœur. La religion pour lui n'était pas un corps de 
doctrines traditionnelles ni la communion fervente des âmes 
avec Dieu, mais un ensemble un peu confus de gestes réglés, de 
génuflexions, de formules récitées ; c'étaient des bénédictions sur 
les Saintes Espèces, rites incompréhensibles, dont il conserva 



(1) Cf. Ms Siffait. On peut supposer que ces détails ont été répandus 
dans le public à Abbeville par le P. Bocquet. confesseur du Chevalier de la 
Barre, qui. comme nous le verrons, fit part à toute la ville de ses conversa- 
tions avec le condamné. Le P. Bocquet lui-même a pu ne pas très bien com- 
prendre ou ne pas exactement répéter les confidences du Chevalier, ce qui 
explique que les faits soient rapportés par le ms. Siffait avec des inexactitudes 
de détail, mais sous une couleur d'ensemble vraie. 



LA FAMILLE LESEBVRE DE LA BARRE 21 

toujours la nostalgie, qu'il transposa plus tard pour son usage, 
pour le plaisir de taire scandale. La religion, dans ce village 
perdu de la plaine briarde, parut à son esprit orgueilleux une 
chose très humble, une croyance de gens simples. N'était-elle 
pas toute mêlée de superstitions, de cultes anciens rendus à des 
sources, à des statues miraculeuses, près desquelles on menait 
les malades en voyage? Et toujours on obtenait l'intercession des 
saints par des formules que le prêtre révélait à ses ouailles. 
Ainsi décidément la formule était le grand point. Cela révoltait 
l'enfant raisonnable et fier. Il dira plus tard à son confesseur, le 
Père Bocquet, qu'il n'avait rien cru de ce que le curé lui ensei- 
gnait. 

Sans doute aussi il allait à la ferme; les bourgeois d'Abbé- 
ville furent encore bien informés sur ce point ; car la ferme était 
plus gaie que le château. Il y avait i.ks animaux plein les éta- 
blés, il y avait des femmes aussi pour raccommoder les culottes 
avariées; enfin on y trouvait d'autres garçons pour jouer. Et ces 
garçons, avec lesquels il fallait bien parfois échanger des coups, 
étaient tout de même respectueux pour le petit Monsieur du 
château. Il avait, ce chevalier mal vêtu, des cousins à Paris qui 
étaient évèques, ministres. Que le Roi le voulût, il deviendrait à 
son tour évêque ou ministre comme eux, ou général dans les 
Amériques comme son grand'père. Et peut-être bien qu'un jour 
il faudrait saluer bas et monseigneuriser ce petit M. Jean qui 
mordait de si bon cœur les tartines. 

Fut-il même donné en pension aux fermiers? Je ne crois pas, 
car M. de la Barre, qui ne pouvait payer personne, eut contracté 
envers eux une dette que l'inventaire ne mentionne pas. Mais à 
coup sûr, l'enfant vécut assez parmi les paysans pour rapporter 
de cette fréquentation un très solide orgueil de classe et la con~ 
il êTaït . ;-nu";::: lime > d ' une race t0 - rp différente 
de rien q couraient. 

M le la Barre fut iiihuf2 é < l Fér °ï ] 

de sa femme, dans la chapelle de la Viei 

Quand ils - * le l'église, les petits chevaliers se trou- 

vèrent tout sei le monde. Jean, le plus jeune, n'avait pas 

tout à fait dix Aucun parent près d'eux, pas un ami. 

Ils étaient mineurs • on les émancipa, et on les pourvut d'un 



22 CHAPITRE II 

curateur en la personne du sieur Pierre Guillaume Guibert, 
bourgeois de Paris. Puis le 15 avril 1762, à neuf heures du ma- 
tin M e Dauvergne, notaire royal au grenier à sel de Brie, com- 
mença l'inventaire « des biens meubles, effets, titres, papiers », 
dépendant de la succession de leur père. Les petits Lefebvre se 
présentent entre un praticien et un huissier à la Connétablie et 
font l'interminable aveu des dettes paternelles. Pourtant dans 
leur détresse un appui leur vient d'où ils étaient loin de l'atten- 
dre. C'est leur cousine Anne Marguerite Feydeau, l'abbesse 
nouvelle de Willancourt, qui les mande près d'elle à Abbevjlle. 
Les deux orphelins font, le cœur un peu serré, le tour du 
domaine qui malgré tout leur reste, puis sous leur blason qui 
s'effrite (1), la grande porte, aux ferrures rouillées, s'ouvre une 
dernière fois. Les deux chevaliers, en mince équipage, se met- 
tent en route pour la vie, pleine de promesses et d'inconnu. 



d) Les Le Febvre portaient : d'azur au chevron d'or, accompagné en chef 
de deux étoiles et en pointe d'une fleur de souci, feuillée et tigée. le tout d'or. 
Les seigneurs de la Barre portaient en plus sur la pointe du chevron un châ- 
teau d'or. 



CHAPITRE III 



Abbeville en 1762 



L'abbaye royale de Willancourt s'élevait un peu à l'écart sur 
la chaussée Marcadé, après les Minimesses. Les bâtiments étaient 
beaux, ayant été construits au début du siècle par l'abbesse 
d'alors", M me de Rambures, qui leur avait consacré plus de 
ioo.ooo livres, au moyen des dots des religieuses. 

Les vergers plantés dans les marais s'étaient changés en un 
parc somptueux, enclos de haies vives. La chapelle s'honorait de 
posséder le corps de la vierge Sainte Colombe, fille d'un consul 
romain ; en sorte que l'abbaye était tenue pour l'une des plus 
belles qui tussent dans la province aux filles de Saint-Bernard. 

M me Anne Marguerite Feydeau la gouvernait depuis le 
23 août 1761. Willancourt, de l'ordre de Citeaux, valait d'après 
l'Almanach Royal 8.000 livres. 

La nouvelle abbesse était une femme du monde accomplie. 
Elle recevait bien et elle aimait à recevoir. La petite ville pro- 
vinciale admirait, à défaut de vertus chrétiennes, ses façons qui 
étaient d'une grande dame, sa politesse nuancée, son enjoue- 
ment exquis, comme si, dans les plis de sa robe bien coupée, 
cette fille de bonne maison eût apporté un air de Versailles 
jusque dans le lointain Ponthieu. Abbesse de cour, je ne crois 
pas qu'elle l'ait été, mais elle tut sûrement une abbesse mondaine, 
telle que cette époque aimable en a trop compté, plus mondaine 
en tout cas qu'il ne plaisait à son respectable évêque, M. de la 
Motte. Très vite elle noua des relations dans les châteaux du 
voisinage. Ainsi elle entretenait un commerce d'amitié avec 



24 CHAPITRE III 

M n,e de Dompierre d'Hornoy fi), la nièce de Voltaire, qui allait 
devenir la Marquise de Florian. Mais surtout les hommages 
masculins ne lui déplaisaient pas. Non que ses mœurs fussent 
mauvaises ou simplement douteuses; il ne semble pas qu'elle 
ait encouru sur ce point précis amcun reproche positif; mais elle 
avait naturellement la tête un peu légère et, comme elle craignait 
fort de s'ennuyer, que ses dévotions étaient vite faites, il fallait 
bien remplir le temps qui coulait lentement à son gré dans cette 
pieuse maison. Alors, pendant que les sœurs priaient, à genoux 
dans la chapelle sombre, M me l'Abbesse ouvrait sa porte à des 
gens d'esprit, qui lui contaient les nouvelles avec un peu de 
galanterie ; seulement, au début, elle prit soin de les choisir assez 
vieux. 

Le plus assidu se trouvait un voisin, qui avait 50 ans bien 
sonnés. M. Charles Joseph Dumaisniel, seigneur de Saint-Léger 
et de Belleval, était bon gentilhomme, de grand loisir. Sans 
doute il avait hérité de la charge de lieutenant en l'élection 
de Ponthieu qui, sans beaucoup de travail, lui donnait figure 
de Magistrat (2). Deux audiences par semaine, le lundi et le 
jeudi à dix heures, étaient vite expédiées. Quant à l'administra- 
tion de la taille dans les 186 paroisses du ressort, c'était affaire 
aux huit conseillers élus qu'il avait sous sa conduite. Depuis des 
années, la présidence de l'élection restait à vendre; en attendant 
qu'un acquéreur improbable survînt, M. de Belleval en faisait les 
fonctions, qui lui donnaient de l'importance. Il marchait dans 
les cortèges en tête de sa compagnie; à lui revenait l'honneur de 
recevoir M. l'Intendant d'Amiens dans ses tournées, et certes, 
après le sénéchal et les présidents du Présidial, il tenait le pre- 
mier rang parmi les notables de la ville. On l'avait nommé 
Maïeur en 1757. Enfin il était riche, de plus fort bavard; il 
s'arrêtait pour parler aux femmes qui prenaient l'air sur le 
pas des portes; elles, en retour, l'allaient consulter quand elles 

(1) Philippe-Antoine de Claris, seigneur de Florian, chevalier de Saint- 
Louis, épousa le 7 mai 1762 Marie-Elisabeth Mignot, veuve de Nicolas- 
Joseph de Dompierre. — Hornoy (Somme), sur un plateau se rattachant au 
Ponthieu, chef-lieu de canton, arrondissement d'Amiens. Beau château du 
dix-septième siècle (Joanne). 

(2) Almanach de Tonthicu, 



ABBEVILLE EN I762 2) 

avaient besoin d'un conseil. Sur la chaussée Mareadé, il connais- 
sait tout le monde, depuis le fils de la fruitière jusqu'à M me l'Ab- 
besse. Nul comme lui ne s'entendait à colporter les bruits insi- 
pides qui naissent du désœuvrement ; au besoin il les créait, 
car il avait l'esprit fertile. A Will. incourt, il était chez lui près 
de M me Feydeau. 

Faut-il ranger aussi parmi les intimes de l'abbesse M. Duval 
de Soicourt ? Belleval et lui étaient,, semble t -il, fort liés, du 
même âge à peu près, de même condition. Les Duval se succé- 
daient dans les charges du présidial comme les Dumaisniel dans 
la lietitenance de l'élection. Seulement Duval, malgré l'ancien- 
neté honorable de sa famille, avait eu le malheur de naître rotu- 
rier ; aussi attendait-il avec un peu d'impatience l'occasion qui 
mettrait en relief son zèle et son assiduité. Nul en eftet dans 
Abbeville n'était plus exact à remplir sérieusement tous les 
devoirs de juge. Depuis Tannée 1739 qu'il avait pris ses provi- 
sions, c'était sans conteste le magistrat le plus ponctuel, toujours 
prés -nt, enfoncé dans ses grosses et ses liasses. Il était scrupu- 
leux à l'excès, de ces gens que leurs scrupules incitent à entrer 
jusque dans le menu détail de l'affaire dont ils s'occupent, obser- 
vateur attentif des précédents, des formes, à cheval sur la lettre 
des ordonnances, pointilleux, méticuleux, ergoteur, retors, 
infiniment roué (1). Ses collègues admiraient la maîtrise dont il 
dirigeait les informations, savait forcer les inculpés à l'aveu, 
mais surtout ils trouvaient commode de se décharger sur son 
activité complaisante des devoirs qui les gênaient. Son chef 
direct et son cousin, Becquin (2), le lieutenant criminel, avait à 
Nampont une résidence qu'il lui déplaisait de quitter ; il allait 
aussi fort souvent à Paris pour ses procès et, pendant ce temps 

(11 Ses ennemis sont d'accord avec lui pour constater son « exactitude ». 
Quant à sa tournure d'esprit, elle nous est surabondamment révélée par les 
copieux mémoires dont il harcela par la suite le Procureur Général. — V. son 
apologie par lui-même (Dossier Joly de Fleury, f° 145). 

(2) Philippe Becquin, seigneur des deux Xampont, lieutenant criminel par 
provisions du 21 juillet 1741. Son père avait acquis cet oîhcc en 1693, 
moyennant 23.000 1. — Nempont vers Môntreuil en Picardie (aujourd'hui 
Ne m pont Saint -Finiiin, Pas-de-Calais) sur la rive droite de TAuthie, comptait 
40 feux. Presque en face, de l'autre côté de la rivière, Nempont en Ponthieu 
«(Nampont Saint-Martin, Somme) comptait 50 feux. 



26 



CHAPITRE III 



là, c'était Duval, son assesseur, qui faisait ses fonctions. Il con- 
tinua quand Becquin mourut. Longtemps aussi il avait rempli 
l'office de lieutenant général civil : tout po.,te vacant lui semblait 
revenir comme de droit; il était par habitude et par goût le 
présidial à lui seul. 

D'ailleurs il avait de qui tenir. Son père était mort dans la 
chambre du conseil, en rapportant un procès. Son aïeul maternel 
et trois de ses oncles avaient été aussi conseillers au siège. 

Pourtant les années s'ajoutant aux années, M. Duval résolut 
de se retirer. Mais il voulait de sa charge un bon prix. Malgré 
l'annonce insérée dans TAlmanach, son notaire, M e Devismes, 
ne lui transmettait aucune offre acceptable. L'assesseur se conso- 
lait, pensant qu'à la fin il obtiendrait ce titre d'écuyer, but 
suprême de sa vie. Justement le Roi venait d'anoblir dans le 
voisinage le lieutenant criminel de Montdidier et le lieutenant 
général de la Sénéchaussée de Boulogne... Ainsi l'on continuait 
de voir tous les jours errer dans le Château des Comtes (i) ou 
dans l'Hôtel Gruthuse (2) la silhouette affairée du vieux juge, 
ruminant ses ambitions ou ses enquêtes. Etait-ce, ainsi que le 
peignent les Mémoires des Sanson, un petit vieillard chafouin, de 
mine colérique et futée, toute pointue? Ces mémoires sont apo- 
cryphes et l'on ne saurait s'y fier, mais comme *le portrait 
s'ajuste bien au personnage ! 

Duval avait pourtant des chefs, dont le nom précédait le 
sien sur l'Almanach. Du premier inscrit nous ne dirons rien. Le 
sénéchal ou bailli d'épée, au nom de qui se rendait la justice, ne 
la rendait pas; c'était un fantôme de magistrat, dont la fonction 
se bornait à conduire des cortèges. 

Le premier président, M. de Buissy(3), joignait à sa charge 

(1) La Cour Ponthieu, principal château des comtes de Ponthieu, était un 
gros donjon transformé en prison. 

(2) L'Hôtel de la Gruthuse, commencé en 1492 par Philippe de Crèvecœur, 
avait été terminé par Jean de Bruges, seigneur de la Gruthuse, lieutenant 
général du roi en Picardie. Il devint en 16 14 le siège de la Sénéchaussée de 
Ponthieu et des autres juridictions d'Abbeville. 

(3) François-Joseph de Buissy, vicomte du Mesnil, pair d'Yvrench, sei- 
gneur d'Acquest, Mons et Béalcourt, premier Président au Présidial d'Abbe- 
ville en 1730, lieutenant général du Sénéchal de Ponthieu, Maïeur d'Abbe- 
ville, mort le 24 avril 1782. 



ABBEVILLE EN I762 2J 

celle de lieutenant générai civil, mais toutes deux étaient à ven- 
dre. Il portait beaucoup de titres et passait cà Abbeville pour une 
façon de grand seigneur, mais fort peu magistrat. Au contraire 
le second président, M. Gaillard de Boëncourt (i), se trouvait 
tout ensemble un seigneur d'importance et un juge. C'était la 
tradition dans sa maison que l'aîné gardât pour lui la charge du 
présidial, tandis que les cadets cherchaient fortune dans l'armée. 
Car ces Gaillard magistrats descendaient d'un capitaine de gens 
de pied, vivant au quinzième siècle (2). Un frère (3) du président 
fut tué au combat de Dingelsing en qualité de capitaine de 
Royal-Infanterie. Un autre, Adrien (4), était rentré à Abbeville 
avec la Croix de Saint Louis. On l'appelait le Chevalier de Boèn- 
court. Il était intime ami de l'assesseur Duval. Le dernier frère, 
André, servait aussi comme Capitaine au régiment de Blaisois. 

Le Président de Boëncourt avait de la fortune. Il habitait rue 
Notre-Dame un bel hôtel, aujourd'hui démoli. C'était sans doute 
un homme pieux; car nous le trouvons dans l'Almanach prési- 
dent de la fabrique du Chapitre et l'un des directeurs de l'Hôpi- 
tal Général ; en tout cas, l'un des 'notables d'Abbeville par sa 
charge, par sa fortune et par ses relations. Il avait en 1761 marié 
son fils aîné, Framicourt (5), à M lle Mannessier de Brassigny, 
fuie du lieutenant général d'épée du Présidial (6). 

Des alliances unissaient en effet toutes ces familles qui 
s'étaient élevées côte à côte pendant un siècle ou deux, par l'ef- 

(1) Louis-Joseph Gaillard, seigneur Je Boëncourt, Framicourt le Grand et 
Motivai, né en 1709, marié le 13 décembre 1732 à Angélique d'Auberville, 
président au Présidial par provisions du 24 mars 173 1. — Framicourt en 
Picardie était à 3 lieues S -O. d'Abbeville, on y comptait 17 feux. Motivai 
(26 feux) était en pays de plaine, fertile en toute sorte de grains (Expilly). 

(2) Lors de la recherche des faux nobles en 17 16. la famille Gaillard prouva 
sa filiation jusqu'à l'année 1483, où vivaient Alexandre Gaillard, écuver, capi- 
taine de gens de pied, et Jean, seigneur de Laleu, son frère. 

(31 Jean-Baptiste-André Gaillard, tué le 13 juin 1743. 

(4) Adrien Gaillard, seigneur de Boëncourt et de Vaux, chevalier de Saint 
Louis, maïeur d'Abbeville de 1772 à 1774. 

(5) Louis Jean-Baptiste Gaillard, seigneur de Boëncourt, Framicourt et 
Morival, marié en 1761 a Madeleine- Charlotte Louise Mannessier de Bras- 
signy. 

(6) Charles-Louis Mannessier, seigneur de Brassigny, Heuzecourt, Saint - 
Acheul et Montigny. 



28 CHAPITRE III 

fort lent des générations. A la Maison de Ville, on obtenait 
d'abord Péchevinnge puis la mairie. Un grand pas, c'était d'avoir 
acquis le titre pompeux, banal au demeurant, de conseiller du 
Roi, avec des privilèges. On échappait à la taille, ^on n'était plus 
tout à fait roturier; on se qualifiait seigneur de quelque lieu et 
Ton vivait noblement. La noblesse arrivait ensuite à son heure. 
En même temps on ménageait son bien. 

Ainsi s'était formée dans toutes les petites villes de France, 
dans celles surtout où siégeaient des tribunaux, bailliage, élec- 
tion, grenier à sel, une aristocratie spéciale, qui avait ses inté- 
rêts, ses mœurs, ses traditions, toute différente de la noblesse 
rurale. A Paris, on était sûr de faire rire en évoquant ces impor- 
tants de province. Que de plaisanteries, depuis Molière, se sont 
abattues un peu lourdement sur Madame la Baillive et sur 
Madame l'Elue ! Il faut convenir qu'au débarqué du coche, avec 
leur train chétif, leurs grands airs, leur habitude d'exiger le haut 
du pavé, ils étaient un peu ridicules, ces seigneurs de bourgade, 
vêtus cà Pavant-dernière mode. Mais aussi n'est-ce pas au soleil 
éblouissant de Versailles qu'il les faut regarder se démener dans 
l'auberge de hasard, dans l'antichambre ministérielle où le moin- 
dre commis les morgue. Rentrons avec eux, chez eux, dans leur 
bel hôtel aux nobles proportions, entre cour et jardin. La porte 
surtout est majestueuse, faite pour le passage des lourds carrosses. 
Combien en reste-t-il de ces vieux logis, dans toutes les petites 
villes de France, cà l'ombre des cathédrales, ou bien dans des fau- 
bourgs tranquilles aux pavés sertis d'herbe ! Personne aujourd'hui 
n'habite plus leurs hauts salon:; abandonnés, trop vastes et trop 
froids. Quelque notaire entasse ses cartons devant les fins lam- 
bris aux trumeaux disparus, à moins qu'un marchand de vins ne 
roule ses futailles sur les perrons ébranlés. — Ilya longtemps 
que les descendants de ceux qui les ont bâties ont délaissé les 
demeures héréditaires, les uns trop pauvres, ruinés, dispersés 
par la Révolution, les autres devenus riches, titrés, trop nobles 
maintenant pour se contenter du séjour de la petite ville déchue. 

C'étaient les charges du Présidial qui donnaient surtout accès 
dans cette aristocratie bourgeoise; aussi furent-elles longtemps 
recherchées. Mais au milieu du siècle les roturiers enrichis 
commencèrent de dédaigner leur modeste éclat. Même les fils des 



ABBEVILLE EN I762 29 

magistrats se laissèrent séduire par des professions plus brillantes^ 
ouvertes à leur nouvelle qualité. Nul n'ayant plus souci de 
confiner ses mérites dans l'ombre discrète du prétoire, les durs 
sièges fleurdelisés demeuraient longtemps sans titulaire. Seuls 
des gens d'âge restaient vers 1760 au Présidial d'Abbeville. 

Deux étaient plus occupés de prier Dieu que de rendre la 
justice aux hommes (1). C'étaient M. Fuzelier, le doyen le 
St-Wulfram et le vieux M. Sanson de Hautmesnil, un octogé- 
naire, qui ne sortait de chez lui que pour aller à la messe. Le 
garde des sceaux, M. Lefebvre (2), seigneur de Villers sur 
Méreuil et du MemiL homme estimable, d'intelligence un peu 
courte, avait une cinquantaine d'années; il était peu contrariant 
et passait fort inaperçu, toujours de l'opinion des autres, parce 
que c'était plus simple que de s'en faire une à soi. Il avait été 
premier échevin en 1745. Un autre Le Febvre, seigneur du Gros- 
riez (3), et M. Blondin (4) moururent secrétaires du Roi, l'un 
près le Parlement de Besançon et l'autre près le Conseil supé- 
rieur de Nancy. 

Il faut, parmi ces magistrats d'un rang modeste, réserver à 
M. Douville (5) une place à part. Non qu'il se distinguât peut- 
être par une assiduité méritoire aux audiences. On a peine à se 
figurer cet esprit très ouvert, curieux et délicat, enfoncé dans les 
minuties de la chicane ou suivant parmi leurs écritures grossoyées 
les arguties des procureurs. Bon pour un Duval, incapable d'éle- 
ver ses pensées au-dessus du métier quotidien, de se complaire à 

(1) Cf. Lettre de Duval au Procureur Général (Dossier Joly de Fleurv, f" 1 56). 

(2) Louis-Charles-Alexandre Lefebvre de Villers, hé à Abbeville le 
14 mai 171 3, conseiller par provisions du 7 octobre 1740. L'un des juges du 
Chevalier de la Barre. 

(3) Charles Lefebvre, écuver, seigneur du Grosriez, des Fontaines, la 
Houssaye et Vercpurt, conseiller en 1742, maïeur d'Abbeville en 1758. 

4) Charles Vilbrode Blondin de Belesme, seigneur de Brutelette et de 
Rougefosse, procureur du Roi en la Sénéchaussée, conseiller au Présidial, né 
le 1 1 novembre 172 1 . 

(5) Jean-Nicolas Douville, né a Abbeville en 17 14, mort en 1780. On 
peut consulter sur lui : LoUANDRE, 'Biographie d'Abbeville (art. Douville), 
Marquis de Bei.levai, Nobiliaire de Ponthku id°) ; V*Almanacb de Ponthieu, 
année 1783 (à la suite du « Voyage pittoresque dans les églises » écrit par 
M. Douville); enfin, M. Crufpi, Lingue t, p. 32, intéressant seulement en ce 
qu'il reproduit les affirmations de M. le comte de Dou\ ille-Maillefeu. 



30 CHAPITRE III 

ces fatras. M. Douville avait la tête mieux faite. Il s'intéressait 
moins à la chétive jurisprudence qu'à la théorie même du droit. 
Il demeurait conseiller au Présidial parce que son père l'avait 
été, que le siège se trouvait dans sa famille et qu'en somme 
c'était un titre honorable à l'estime publique. Il en profitait pour 
concilier les différends plutôt que de les juger. Mais il se prêtait 
à ces fonctions assez humbles avec un peu de condescendance ; 
car il se savait de race ancienne et n'en tirait pas une mince fierté. 
Ses ancêtres, venus de Normandie, s'étaient établis aux bords de 
la Somme vers la seconde croisade. De cette souche vigoureuse 
était issu Pierre Douville, chanoine de Saint Pierre d'Abbeville, 
docteur en théologie j qui fut précepteur du Roi Charles VIII. 
Jean Douville, le père du Conseiller, avait été au Présidial asses- 
seur de robe courte. « Ami des philosophes, ennemi juré des 
jésuites », il aurait, dit-on, fourni les premiers fonds de l'En- 
cyclopédie. Le fils, Nicolas, ne semble pour sa part avoir eu 
aucune relation avec Diderot ou sa secte. Longtemps il était 
resté à Paris, vivant entre la Cour et des gens de lettres. Mais 
plutôt que des philosophes, il avait choisi des poètes, surtout 
des historiens, les abbés Dubos (i) et Expilly (2), Legendre (3), 
M me du Boccage (4), tous esprits libres qui n'avaient point d'ad- 
miration pour le despotisme, mais moins encore de goût pour 
les fantaisies révolutionnaires. Douville entre temps, curieux de 
théologie, devenait docteur en Sorbonne. Même on peut penser 
que la suffisance des meneurs du parti encyclopédique choquait 
son intelligence fine, car il inspira le premier pamphlet de Lin- 
guet, intitulé le « Fanatisme des Philosophes (5) ». 

() L'abbé J.-B. Dubos, né à Beauvais en 1670. mort en 1742, entré à 
l'Académie en 1720, succéda à Dacier comme secrétaire perpétuel en 1722. 

(2) L'abbé Jean-Joseph Expilly, célèbre géographe, né en 1719, mort en 
1793, surtout connu par son Dictionnaire géographique, historique et politique 
des Gaules (1 762- 1770). 

(3) Gilbert-Charles Legendre. marquis de Saint-Aubin-sur-Loire, né en 
1688. mort en 1746, auteur d'éludés sur les Antiquités de la VvCaison de France 
et de la îSConarchie française, 

(4) Marie-Anne Lepage. femme Fiquet du Boccage. poétesse, née à Rouen 
en 1710. morte en 1802. 

(5) Né à Reims en 1736. Simon-Nicolas Henri Lingùet publia en 1764 à 
Londres (Paris) le Fanatisme dis Philosophes, pamphlet dédié à M. Douville de 



ABBEVILLE EN 1762 31 

Des grands démolisseurs, M. Douville se séparait encore par 
son goût très vif pour les choses du passé. Il fournit à Devé- 
rité (1) des notes pour ses histoires locales. Il envoyait des 
articles à h France Littéraire, au supplément de Moréri (2). Il 
aimait par dessus tout les vieilles églises de sa ville natale, qu'il 
a minutieusement décrites dans l'Almanach de Ponthieu. Sa 
collection de tableaux était célèbre. En somme un amateur 
éclairé, érudit, épris de belles-lettres, de belles choses et d'idées 
généreuses. « Avec une conversation très agréable et attachante, 
une sensibilité douce qui se manifestait aisément, il confirmait 
cette maxime qu'une belle figure décèle communément une belle 
âme. » Très soucieux du bien public et de l'intérêt de sa petite 
ville, il avait en fait d'économie politique pris nettement parti 
pour la nouvelle doctrine libérale contre la tradition du Colber- 
tisme (3). 

Le débat entre les deux thèses n'était pas à Abbeville une 
discussion d'école, mais dans ces années-là une question de 
brûlante actualité. Car le privilège de la Manufacture Royale de 
drap des Rames expirait en 1764. Fallait-il le renouveler? 

Fondée par Colbert il y avait un siècle en octobre 1665, elle 
avait merveilleusement prospéré sous la direction habile de 
MM. Yan Robais. Le drap des Rames, « façon de Hollande, 
d'Angleterre et d'Espagne », passait à l'estime de tous pour le 
meilleur qui se fit en Europe, le plus souple, le plus fin. Mais 



Maillefeu. Venu par hasard à Abbeville en 1763. Linguet avait été quelques 
mois précepteur du fils Douville. 

(1) Devérité publia successivement une Histoire du Comte de Ponthieu et 
une Histoire de Picardie dont les éléments passèrent à l'époque pour lui avoir 
été fournis par M. Douville. 

(2) Le Grand Dictionnaire historique de Moreri, paru en 1673, fut au dix- 
huitième siècle l'objet de corrections et suppléments nombreux, fondus dans 
l'édition de Drouet, Paris. 1759. 10 vol. in-f«\ 

(3) M. Douville inspira certainement dans toutes ses parties le Premier 
vit 'moire sur un objet intéressant pour la province de Picardie, publié par Linguet à 
La Haye (?) en 1764, relatif surtout à la navigation de la Somme. A la suite 
de cette publication Linguet fut inquiété par M. Duval, maïeur en exercice, 
vraisemblablement à l'instigation de MM. Van Robais, dont il avait attaqué 
le privilège. 11 prit le parti de quitter Abbeville et se fit inscrire :\u barreau de 
Paris le i2 octobre 1764. 



32 CH APURE III 

en vue d'assurer à la grande fabrique la main-d'œuvre néces- 
saire, le Roi lui avait conféré le monopole du tissage de drap 
dans un rayon de dix lieues, de sorte qu'autour de l'opulente 
manufacture aux bâtiments somptueux (i) toute la petite in- 
dustrie disparut étouffée. Et maintenant la ville se dépeuplait. 
Des maisons nombreuses restaient inhabitées, où les malfaiteurs 
trouvaient un refuge. 

M. Douville était du parti qui désirait ramener les fabricants 
magnifiques sous la loi commune. Or il était de règle, avant 
qu'on renouvelât par lettres patentes un privilège d'industrie, de 
consulter à son propos les notables du pays. Présidial, élection, 
corps de ville s'allaient prononcer. L'opinion de la municipalité 
importait surtout, parce qu'elle était, au moyen d'un suffrage 
compliqué, l'élue des métiers, des 64 maïeurs de bannière. D'où 
certainement des luttes comme ce régime en connaissait, qui 
n'étaient pas, ainsi que les nôtres, d'assez creux débats autour 
d'une étiquette politique (2), mais non moins âpres, car l'enjeu 
en valait la peine. Et, naturellement, il s'y mêlait des questions 
de personnes. Duval de Soicourt, ami très intime de MM. Van 
Robais, tenait assurément pour le privilège. M. Douville avait, 
en vue du relèvement d'Abbeville, tout un plan formé, dont la 
disparition de ce privilège constituait un article essentiel. 

Ainsi des convictions fermes divisaient ces deux hommes. 
Par hasard ils se succédèrent presque à l'Hôtel-de-Ville. M. Dou- 
vilje fut maïeur en 1759 et 1760, Duval en 1764 et 1765. 
D'ailleurs ils se détestaient. Tout dans la nature appliquée, mé- 
thodique, un peu vulgaire, de l'assesseur criminel répugnait à 
l'esprit plus fin, plus large, généreux, de son collègue, épris 
d'horizons moins bornés ; et sans doute M. Douville semblait au 
sage Duval un fantaisiste, un homme à systèmes, utopiste dan- 

(1) La Manufacture des Rames, dont les bâtiments subsistent, passait pour 
une des curiosités de la France. Un portier à la livrée du roi introduisait les 
visiteurs, par un porche imposant, dans une immense cour d'honneur où s'éle- 
vaient les constructions qui avaient coûté plus de 600. oco livres. Là tous les 
van Robais. fils et neveux, habitaient au milieu de leurs 4.000 ouvriers. 

(2) Il est vrai que M. le comte de Maillefeu soutient sérieusement que ses 
ancêtres étaient à Abbcville à la tête du parti « libéral », tandis que M. Duval 
de Soicourt dirigeait le parti « réactionnaire ». Faut-il ajoutet que M. de 
Maillefeu était député de la Somme'.' 



ABBEVILLE EN 1 762 33 

gereux. Puis, comme il est fréquent dans les petites villes où les 
intérêts s'entrechoquent, des griefs personnels s'en vinrent 
exaspérer leur naturelle antipathie. M. Douville avait eu devant 
le Présidial des procès, que par l'influence de Duval il avait 
perdus. 

Peut-être l'incident relatif au mariage Becquin consomma- t-il 
leur haine. Comme il fut, d'après Linguet (1) et même d'après 
M me Feydeau, la cause présumée de la condamnation du Che- 
valier de la Barre, il convient de le rapporter avec quelques 
détails. 

Philippe Becquin, le lieutenant criminel, était mort, laissant 
deux enfants assez jeunes, Charles (2) et Marguerite (3). 
Duval de Soicourt, cousin germain du père, comme leur plus 
proche parent, fut nommé leur curateur, et sans doute il les 
recueillit chez lui. Marguerite Becquin était riche et Duval 
avait un fils (4) d'une trentaine d'années, qui servait dans la 
seconde compagnie des mousquetaires, ceux qu'on appelait les 
Mousquetaires Noirs à cause de la couleur de leur cheval. Que 
se passa-t-il entre les deux jeunes gens ? La fillette se laissa-t-elle, 
comme tant d'autres, éblouir par l'uniforme couvert d'argent du 
grand cousin, habit rouge, plumet blanc, et la subreveste avec la 
grande croix de velours fleurdelisée ? Ou bien est-ce M. Duval, 
le père, qui, trouvant le parti avantageux, pesa sur l'esprit 
docile de l'enfant ? Un projet de mariage fut ébauché, puis 
arrangé entre les deux jeunes gens; et déjà Duval s'apprêtait à 
bénir l'union désirée, quand Marguerite changea d'avis. Sans 



(1) Infra, chap. XI. 

(2) Charles-Philippe Becquin, chevalier, seigneur des deux Narhpont, 
Vercourt, etc. 

(3) Marguerite Becquin de Vercôurt, mariée le 50 septembre 1764 à 
Charles-François Dumaisniel, seigneur d'Omattrc et de Belleval. 

(4) Pierre-Nicolas Duvil de Soicourt, né à Âbbeville le 26 novembre [730, 
Chevalier de Saint Louis, mousquetaire de la garde du roi, du 18 décem- 
bre 1750 au 31 décembre 1775, avec commission de capitaine de cavalerie, 
maïeur d'Abbeville de 1777 à / 78 1 . 

« Craignant qu'on ne le trouble en la jouissance des privilèges qu'il s'était 
acquis par ses longs services ». Pierre Duval obtint le 31 décembre 177s des 
lettres de vétérance. 11 reçut sur le trésor royal une pension de 6:8 livres 
7 soh (dossier 14.665). 



34 CHAPITRE III 

doute elle avait remarqué parmi les amis de son frère un gentil 
cavalier qui l'emporta dans son esprit sur le mousquetaire noir. 
Une explication eut lieu entre le curateur et la pupille, qui fut 
orageuse. Et comme la jeune fille ne pouvait guère décemment 
continuer d'habiter chez M. Duval après cet éclat, elle se retira 
à Willancourt auprès de M me Feydeau. 

Duval n'aimait pas renoncer aux projets qu'il avait une fois 
(ormes. Peut-être aussi désirait-il que le mari futur de M lle Bec- 
quin n'examinât pas d'un regard trop attentif certains comptes 
de tutelle. Il alla voir M me Feydeau. Voulut-il la mettre dans 
ses intérêts, afin qu'elle lui rendit sa pupille soumise et repen- 
tante ? Et fut-il repoussé ? C'est tout à fait vraisemblable. Il se 
compromit assez en tout cas pour qu'il parût nécessaire de lui 
retirer la curatelle. Un conseil de famille se réunit à cet effet, 
qui se tint chez M. Douville ; et peu de temps après se célébrait 
dans Abbeville, en grande pompe, le mariage de D ,le Margue- 
rite Becquin de Vercourt avec Messire Charles Dumaisniel, sei- 
gneur d'Omattre, le fils aîné de M. de Belleval. 

Quand on rechercha plus tard les motifs de l'attitude singu- 
lière de Duval au cours du procès de La Barre, on se rappela ces 
démêlés, dont l'issue datait, d'un an, et Ton y pensa trouver la 
clef de sa mystérieuse et patiente hostilité. Dès le moment du 
mariage, l'assesseur aurait voulu se venger de l'Abbesse, se 
venger de M. Douville, se venger même de Belleval, et la muti- 
lation du Crucifix serait survenue fort à point pour fournir à sa 
volonté de représailles le prétexte attendu. Il est bien difficile, 
après un siècle et demi passé, de scruter avec certitude la 
conscience, au demeurant un peu trouble, d'un Duval de Soi- 
court. Nous devons en principe nous incliner avec déférence 
devant une explication que les acteurs du drame nous ont eux- 
mêmes présentée. Pourtant il faut reconnaître que Duval a 
protesté (i) avec force contre l'allégation de Linguet, et il 
semble bien qu'à les juger sans prévention, les faits paraissent en 
quelque mesure lui donner raison. 

Si les relations de l'assesseur étaient mauvaises avec son 



(i) Mémoire adressé par Duval au Procurent Général. Bibliothèque Na- 
tionale, dossier Joly de Fleury. f° 135. 






ABBLVJLLE E\ Ij6l 35 

collègue Douville, il y avait tant de motifs à leur mutuelle 
inimitié qu'un grief de plus n'y pouvait ajouter beaucoup. 
D'ailleurs — Duval y insiste — du moins dans la forme, on ne 
l'a pas dépouillé malgré lui de son titre de curateur. Il a « de 
son propre mouvement » donné une déclaration de déport. Au 
surplus, tout était rompu entre les deux cousins quand la jeune 
fille s'est retirée à Willancourt. Duval « lui avait dit alors que 
son fils ne lui serait jamais de rien ». L'abbesse, en accueillant 
Marguerite Becquin, avait rempli avec charité un devoir de sa 
charge, dont l'accomplissement fut sans influence sur la suite 
des événements. Duval affirme encore n'avoir jamais sollicité 
M me Feydean, ne lui avoir ni jamais parlé, ni fait parler à 
propos du mariage de la jeune fille. On est plus tenté de le 
croire quand il met ses détracteurs au défi de citer une occasion 
où il aurait marqué « soit par des faits, soit par des paroles un 
ressentiment quelconque ». Il n'était pas, semble-t-il en termes 
mauvais avec l'abbesse, qui encore au début du procès de La 
Barre s'adresse à lui avec une pleine confiance ; sans doute il 
ménageait en elle la cousine d'un garde des sceaux et de plu- 
sieurs ministres. 

Enfin, ce qui est à noter, Duval conserva des rapports 
excellents — beaucoup trop étroits malheureusement — avec 
Belleval, le père du mari préféré, et, quant au jeune ménage, il 
vivait avec lui, selon son expression, « dans la grande amitié ». 
Est-ce donc qu'il dissimulait sa rancune ? Assurément il était 
rancunier et, comme on l'insinue, certains motifs peu avoua- 
bles de règlement de comptes rendaient peut-être cette dissimu- 
lation nécessaire. L'abbesse à ce propos aurait, dit-on, donné au 
jeune Becquin des conseils qui ne pouvaient agréer à l'ancien 
curateur. D'autant que ces démêlés, au courant desquels se trou- 
vèrent tant de personnes, n'avaient pu sans doute demeurer 
secrets. 

Ainsi sous l'apparence calme des rapports inchangés il se 
peut après tout qu'entre l'abbesse insouciante et l'assesseur déçu, 
la guerre ait couvé, toute prête à s'allumer; mais du moins par 
aucun signe extérieur cette menace d'hostilités ne s'était encore 
manifestée. Rien en somme, avant Tété de 1765, ne permet de 
considérer avec certitude M. Duval de Soicourt comme un 



3b CHAPITRE III 

ennemi de M me Feydeau, impatient d'un prétexte qui lui per- 
mît de se venger. 

Il est vrai que le fils Duval, le mousquetaire noir, paraît 
s'être tenu un peu à l'écart de la petite troupe des jeunes gens 
de la ville, bande bruyante et peu sage; il était leur aîné 
puis, de par son service, il fréquentait la Cour. On peut croire 
que son dédain était grand pour ces jeunes garçons de province, 
aux distractions peu choisies et qui n'avaient rien vu. Tous 
pourtant se trouvaient, du moins en théorie, ses collègues ; ils 
appartenaient en expectative à l'armée, à la Maison du Roi. Car 
ils avaient la résolution arrêtée, ces fils de bourgeois, de jeter 
loin la robe paternelle, indigne d'eux, pour devenir des hommes 
d'épée. Le siècle qui s'avance montre dans les provinces une 
poussée furieuse vers la noblesse, la Cour, vers tout ce qui 
brille et qui rapproche du Roi. Bon pour les ancêtres, gens mo- 
destes et crasseux de roture, d'être vaguement conseillers d'un 
Présidial chétif, avec des appointements si petits. On veut plus 
d'honneur et plus de profit ensemble, et l'on s'impatiente et l'on 
piaffe en attendant départir pour Versailles. Les seuls qui échap- 
pent à cette contagion, c'est Dumaisniel l'aîné, le mari de M lle 
Becquin, et son beau-frère Nampont ; encore celui-ci n'a garde 
d'exercer l'office héréditaire de lieutenant criminel, qui tombe 
aux parties casuelles. Quant à Framicourt, le fils aîné du prési- 
dent Gaillard, s'il accepte de rester à Abbeville, c'est qu'il 
compte devenir Sénéchal, une charge d'épée, digne d'un gen- 
tilhomme et qui donne des préséances. Mais son frère Jacques- 
Marie-Bertrand d'Etallonde veut être officier. Même le fils 
Duval s'est entremis auprès de son ami, le marquis d'Estam- 
pes (i), pour lui faire obtenir une lieutenance. Des jeunes 
Dumaisniel, l'un (2) sera capitaine de cavalerie et le dernier, 
Pierre-François, seigneur de Saveuse (3), un enfant encore, 



(1) Louis, marquis d'Estampes, né le 4 décembre 1734, colonel aux Gre- 
nadiers de France. — Dossier Joly de Flcury, f° 147. 

(2) Antoine-Joseph Dumaisniel, capitaine de cavalerie, ch:valier de Saint- 
Louis, gouverneur de Crécy. 

(3) Pierre-François Dumaisniel de Saveuse. dont il sera souvent question 
par la suite, était né à Abbeville le 8 juin 1743. Reçu chevau-léger le 6 sep- 
tembre 1763, sur la proposition de M? de Fontaine Saint-Léger. A fait ses 



ABBEVILLE EX 1 7 62 37 

deviendra Chevau-Léger. Le fils Douville, âgé de 14 ans, est 
reçu gendarme de la Garde du Roi en 1763 (1). Gendarme 
aussi, mais surnuméraire, le petit Moisnel (2), un orphelin, 
dont Belleval est tuteur. Tous ces futurs militaires font, dans la 
ville paisible, un groupe agité, singulièrement indiscipliné, de 
jeunes polissons, pleins de mépris pour les graves bourgeois 
dont ils sont issus. A défaut de plus glorieuse distraction, ils se 
plaisent à faire des niches aux £ens sérieux. Ceux-ci. à bout de 
patience, se vont plaindre au procureur du Roi, Heequet, qu'on 
ait décroché leurs sonnettes, et le digne magistrat à son tour se 
lamente sur les jeunes gens de !a ville, « qui sont si mal 
élevés (3) ». 



preuves le 2 janvier 1764 et ses exercices en 1765. Réformé avec pension en 
1775. Chevalier de Saint- Louis le 20 avril 179L (Dossier de pensions 

n° 14-379). 

(1) Pierre- Jean- François Douville de Maillefeu. né le 28 juin 1748. fut 
reçu dans la Cie des Gendarmes de la Garde le 30 mars 1763. Commandant 
pour le roi à Abbeville de 1786 à 1789. il sollicita' en 1791 la Croix de Saint- 
Louis, qu'il obtint « en considération de 27 années de services ». 

(2) Moisnel, natif d'Abbevillc, reçu Gendarme de la Garde du Roi le 
22 janvier 1765, présenté par M. de Saint-Léger, compagnie de Noailles. 

(3) Bibliothèque Nationale, dossier Jolv de Fleurv. f° 37. 



CHAPITRE IV (*) 

Le Chevalier de la Barre au couvent 
de Willancourt. 



Quand les deux frères Jacques et Jean -François Lefebvre 

(i; Au seuil de ce chapitre, nous devons nu public, si ce n'est des excuses, 
au moins un avertissement. Il se peut que certains lecteurs y trouvent des 
mots ou des faits qui choquent leur délicatesse. Nous les prions de bien vou- 
loir tourner la page. Pour nous, c'est après hésitation que nous avons repro- 
duit ces mots, énoncé ces faits. Sans doute, les rares historiens qui ont 
avant nous pris la peine de lire la procédure d'Abbeville ont montré plus de 
réserve. Les uns par esprit de parti, d'autres par un souci de décence en soi 
digne d'éloge, se sont bornés à faire aux faits du procès, dans un langage 
académique, des allusions très voilées. Ils ont ainsi, sans y prendre garde, 
confirmé la légende qui représente La Barre comme un sujet exemplaire en 
butte à l'hostilité fanatique des dévots. Cette manière de ménager le lecteur, 
pour honorable qu'elle soit, nous a paru manquer de probité. Nous avons 
voulu présenter le Chevalier tel qu'il a vécu, qu'Abbeville l'a connu, que le 
dossier nous le peint. Certes le portrait n'est pas poussé au noir ; mais nous 
nous sommes interdit d'y faire des retouches, qui sont au détriment de la 
ressemblance. Nous n'avons rien dissimulé. Greffier fidèle, nous avons laissé, 
à La Barre lui-même le plus possible la parole, heureux si le lecteur pouvait, 
à travers notre récit sincère, surprendre le son irrévérencieux de sa voix. Ainsi 
sera-t-il permis de se faire comme sur pièces une opinion sur ce Chevalier 
trop célèbre. 

11 a eu le malheur, en un moment critique de sa formation morale, d'être, 
sans instruction, ni éducation, ni appui d'aucune sorte, abandonné sans dé- 
fense a l'influence de dangereux camarades. Où aurait -il puisé la force de 
réagir? A ceux qui seraient tentés de le considérer comme victime de je ne 
sais quelle obsession satanique, nous demanderons s'ils n'ont pas connu, 
même de nos jours, des collégiens vicieux eu des conscrits dépravés, qui, 
plus tard, soumis à d'autres influences, devinrent de très honnêtes gens ? 
Ainsi sans doute serait-il advenu du Chevalier de la Barre. Quant aux mots 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WI1.LAXC0URT 39 

montèrent à Paris, ce samedi de printemps (i) dans le carrosse 
d'Abbeville, j'imagine que beaucoup d'espoir se mêlait à leur 
deuil récent. Malgré l'heure matinale, la rue Saint-Denis étair 
toute pleine de bruit. Pour les deux orphelins qui s'évadaient 
de leur lamentable enfance, c'était l'appel à une vie nouvelle., 
plus lumineuse, que sonnaient dans le clair matin le carillon des 
grelots et le claquement du fouet. Le carrosse entra dans Abbe- 
ville par la Porte de Paris ; et les deux jeunes gens, tout engour- 
dis du voyage, s'en furent à Willancourt, un peu intimidés. 

Mme l'abbesse les loçea « dans une chambre en la cour du 
dehors de la clôture de l'abbaye (2). » Il y avait là tout un grand 
bâtiment sans destination précise. Plus tard, en 1763, M me Fev- 
deau y recueillit pur charité un ancien marchand nommé Beau- 
varlet, qui avait bit de mauvaises affaires. C'est là aussi que 
logeait le père confesseur. On voisinait d'une chambre à l'autre ; 
en hiver surtout, Ton se rendait des visites sous prétexte de se 
chauffer. Beauvarlet avait un vrai talent pour faire des fusées, 
des pièces d'artifice. Les jeunes Lefebvre accouraient au bruit des 
explosions. L'artiste en pvrotechnie était un homme de 45 ans, 
bavard et médisant ; sa méchante langue l'avait fait autrefois 
condamner à Pamende par le Présidial. Quand il se trouvait 
chez le père confesseur, Beauvarlet dénonçait les mauvais pro- 
pos qu'il prêtait au jeune La Barre, et à La Barre il protestait 
que le bon père était un indigne, un être abominable. Au de- 
meurant cet ancien marchand se montrait fort pieux, très plat 
valet de Mme l'abbesse qui le nourrissait. Sa chambre était 
pleine d'objets de religion. 

Les deux chevaliers prenaient leurs repas avec M me Feydeau. 
Leur ignorance se révélait profonde, mais le plus regrettable 
était leurs façons, qui sentaient le village. L'abbesse se hâta de 



mêmes dont nous nous sommes servi, s'il en est qui semblent un peu crus, 
nous supplio-is le lecteur de bien vouloir penser qu'ils sont un reflet extraor- 
dinairement atténué des termes qui s'étalent en toutes lettres dans la procé- 
dure d'Abbeville. 

(1) Nous avons supposé qu'en raison de l'exiguïté de leurs ressources les 
jeunes La Barre se rendirent a Abbeville par le coche, les autres modes de 
transport étant fort coûteux. 

(2) Ms Siffait. 



40 CHAPITRE IV 

les dégrossir. Elle leur choisit des maîtres « pour apprendre la 
danse, jouer du violon, faire des armes » et même « se perfec- 
tionner dans la lecture et écriture (i) ». Quand ils furent un 
peu policés, devenus présentables, on les lança dans le monde- 
M mc Feydeau « leur donnait toutes les semaines le prêt, ce 
qui les engagea à fréquenter aucune jeunesse de la ville ». La 
connaissance fut vite faite avec la petite bande des futurs gens 
d'épée. L'aîné des Lefebvre n'était-il pas lui aussi inscrit aux 
gardes du corps (2) ? C'est dans ces années-là, sans qu'on puisse 
bien préciser la date, qu'il prit effectivement du service, car il 
devint un officier pour de bon. Les deux frères, avec leur titre 
fringant de chevalier, se trouvaient de meilleure race en somme 
que tous les robins du cru ; comme de surcroît ils étaient bien 
alliés, on les admit partout. Eux à leur tour reçurent leurs amis, 
chez l'abbesse. 

Celle-ci était ravie. N'était-ce pas en somme ce qu'elle avait 
espéré en appelant à Willancourt ses jeunes cousins ? Plus de 
gens âgés, trop respectables, auprès d'elle, comme ce vieux bavard 
de Belleval, un galant fané dont on savait les histoires par cœur, 
mais des soupers gais, où le rire sonnait clair, où l'on s'amusait 
franchement (3). L'abbesse, au milieu de ces gamins, avait vingt 
ans comme eux. Elle se consolait parmi leur joie de sa jeunesse 
manquée et tout de même cloîtrée, si peu rigoureuse qu'eût été 
la clôture de Pont-aux-Dames. 

Mais les vieux familiers qu'on écartait furent mécontents, 
Belleval surtout, à qui ses frais de galanterie risquaient de 
demeurer pour compte ; il se fâcha. Le petit chevalier, Jean 
Lefebvre, était celui des deux frères qui lui portait le plus d'om- 
brage ; aussi bien, par le départ de son aîné, il allait demeurer 
seul dans la place. M. l'Elu, à qui l'on n'ouvrait plus guère la 
porte, écrivit ; il se plaignit qu'un vieil ami comme lui fût évincé 



(1) Ms SlFFAIT. 

(2) Jacques Lefebvre avait été reçu garde du corps du Roi en 1760. 11 
passa aux mousquetaires en 1765 ; puis, après la catastrophe de son frère, 
obligé de s'expatrier, il devint capitaine dans la Légion de Saint Domingue 
en 1766. Lieutenant dans le bataillon de Paris en 1768, il fut promu capitaine 
au régiment provincial de Paris le 21 février 1775 (Archives de la Guerre). 

(5) Cf. Louandre, op. cit., t. II, p. 153. 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WILLANCOURT 41 

au profit d'un polisson. La Barre intercepta la lettre et n'en 
goûta pas le contenu. Un jour qu'il croisait M. de Belleval sur 
le pont des Capucins, il l'arrêta et, d'un ton fort haut, lui de- 
manda réparation. Le digne magistrat, un peu interloqué, conti- 
nua son chemin. Mais de ce jour, M me Tabbess: cessa d'être 
visible pour lui (1). 

Belleval, malgré ses 56 ans d'âge, ignorait jusqu'alors sa 
faculté maîtresse ; il était né avec un prodigieux talent pour 
la vengeance. Quand la haine inspirait cet homme médiocre, 
elle développait en son esprit étroit une infernale science de 
nuire. Des deux ennemis que successivement lui procura sa 
déconvenue, il envoya le premier, La Barre, à Péchafaud, et, 
quant au second, plus tard, le respectable M. Duval de Soicourt, 
il sut lui faire un renom d'assassin si bien assis et si solide que 
le bonhomme en est mort et que l'histoire n'en démordra 
jamais. 

Mais comme on di.t s'amuser à Willancoun quand le petit 
chevalier narra sa rencontre du pont des Capucins ! Que de bro- 
carts sur la mine erîarée du vénérable sire ! 11 y avait peut-être 
dans la salle parmi les rieurs son fils Saveuse ou son pupille 
Moisnel, car ces jeunes gens ne se crurent nullement tenus 
d'épouser la querelle de leur père et tuteur. Et comme, pour 
leur compte, ils trouvaient la société de La Barre autrement 
divertissante que celle du vieux Belleval, ils comprenaient sans 
peine la préférence de l'abbesse. Celle-ci laissait dire. On la voit 
a merveille, ne se retenant pas de rire, quand on lançait devant 
elle à table un mot drôle, un peu risqué, sans s'apercevoir 
qu'elle les provoquait précisément par son attitude, par ses pro- 
testations molles et ce faux air de trop jeune maman qui admire 
au fond ses garnements de fils. 

Il est vrai que M me Feydeau a voulu plus tard donner le 
change. Dans une lettre à son cousin, le Président d'Ormesson, 
lettre destinée à être montrée au Procureur général (2), elle a 
prétendu que, jusqu'en janvier 1765, pendant 2 ans 1/2, le petit 
chevalier de la Barre avait été près d'elle un enfant doux, 



(i) Devérité, %\iii'il, p. 59, note. 
(2) Dossier Joly de Fleury, fo 50. 



4^ CHAPITRE IV 

timide et bien sage, faisant son unique société des personnes 
respectables qui la venaient visiter au parloir. Voilà certes un 
édifiant tableau ! Mais prenons garde de nous trop attendrir sur 
ce petit cousin, qui baisse au seuil du cloître les yeux pudiques 
d'une novice. C'est en cette qualité sans doute que M me Fey- 
deau l'introduisit une fois, dûment enjuponné, dans la clôture. 
Ainsi 25 ans plus tard la Comtesse déguisait Chérubin (1). 

Je veux croire pourtant qu'auprès des gens d'âge le chevalier 
sentait de l'embarras. Et certes il n'aimait pas leur compagnie ; 
mais quand il ne pouvait l'éviter, il parlait peu, seul moyen qui 
fût à sa portée de ne pas dire trop de sottises, car son ignorance 
restait cruelle et il était extrêmement vaniteux. Puis, malgré les 
efforts de l'abbesse, ses manières se devaient encore sentir de 
son enfance rustique. Il était un peu gêné. Cette gêne, qui pou- 
vait passer pour de la déférence, lui valait auprès de certaines 
gens une bonne réputation (2). 

Mais que de foucades pour se détendre après ces silences 
forcés 1 II traversait en ce temps-là, à mesure qu'il acquérait 
tout de même des rudiments d'instruction, qu'il prenait le 
goût de la lecture — et aussi qu'il dépassait la puberté — une 
véritable crise intellectuelle et physique. Nous l'avons laissé un 
petit gentilhomme assez vain de sa naissance, plein de mépris 
pour la religion, cette superstition du peuple : tel il fut jusqu'à 
son dernier jour exclusivement. Mais maintenant qu'il va sur 
ses 18 ans, il semble qu'il ait eu la révélation soudaine d'un 
monde insoupçonné : la femme s'empare de son imagination et 
l'obsède. Il avait été chaste sans doute à Férolles. A Abbeville 
même, les témoins qui sont venus si nombreux nous détailler sa 
vie, n'ont pas dénoncé l'intrigue la plus innocente, et pourtant 
ce grand garçon était dévoré d'amour vague, mais nullement 
platonique. Seulement tout se passait dans sa tête et c'était 
d'autant plus grave. Une vague de sensualité, venant des pro- 
fondeurs de l'être, avait envahi son cerveau, médiocrement 
meublé jusque là, submergeant tout. Et comme ce qui l'avait 

(ï) LOUANDRE, Op. Cit., t. II, p. 1 54. 

(2) Tous les avocats — posthumes — du Chevalier de la Barre ont insisté 
sur l.i douceur de son caractère, qui paraît bien, d'après les données de l'ins- 
truction, n'avoir été que de la dissimulation. 



LE CHEVALIER DE LA BARRE a WILLANCC URT 43 

le plus impressionné, qui restait le plus net dans sa mémoire, 
c'étaient ses petites pratiques religieuses d'enfance, il fît du tout 
un extravagant mélange. Le pauvre La Barre, c'est un enfant de 
chœur qui a très mal tourné. 

Il (1) avait sur une tablette de bois dans sa chambre des 
livres et quels livres ! le célèbre Portier des Chartreux (2), Thé- 
rèse philosophe (3,), la Tourière des Carmélites, ouvrages « horribles 
pour l'obscénité (4) ». Quand il passait devant la tablette et 
qu'il y avait quelqu'un dans la pièce, il faisait sa plus profonde 
génuflexion, guettant du coin de l'œil une question. Alors il 
répondait : Qu'on s'agenouille bien devant le tabernacle. C'était 
son sanctuaire à lui, ces jolis livres tout pleins de gravures peu 
vêtues, qui nourrissaient sa fièvre en ayant l'air de la calmer. 

Le mot dans la langue française qui lui semblait le plus 
beau, c'est un mot de trois lettres que ne prononcent pas les 
gens bien élevés. Il le répétait a chaque instant : diable de..., diable 
de... sacré..., f... sacré..., f... Il faisait cette invocation sur la soupe 
de Beauvarlet, sur le vin qu'on servait chez l'abbesse, quand elle 
avait le dos tourné. Il la répétait sur les images de piété. Et juste- 
ment il s'en trouvait une dans l'antichambre du bonhomme Beau- 
varlet. un écriteau portant indulgence plénière. La Barre s'en 
approchait, faisait des gestes avec la main, qui avaient l'air de 



(1) Ce qui suit est tiré, jusque dans le moindre détail, des interrogatoires 
et dépositions envoyés par le juge d'Abbevi'.le au Parlement, dont les pièces 
emplissent deux cartons aux Archivas Nat;oxalis (X- B 1392 et 1393). 
Mais ces pièces ne sont pas cotées. D'autre part le juge d'instruction est sou- 
vent revenu un grand nombre de fois sur le même fait. Il nous a donc paru, 
à notre grand regret, impossible de donner des références précises. 

(2) Le Tor'ier des Chartreux avait été imprimé pour la première fois sous le 
titre d'Histoire de Dom C B..., portier des Chartreux, 1748, 2 parties in-8. Plu- 
sieurs fois réimprimé, tantôt sous le titre d'Histoire de Gouherdon, portier des 
Chartreux, 1772, tantôt sous celui de Mémoires de Saturnin, 1787. L'auteur 
de ce roman célèbre est Jean-Charles Gervaise de ia TOUCHE, né à Amiens, 
avocat au Parlement de Paris, mort en 1782. 

(3) 1 hérèse 'Philosophe, ou Mémoires pont servir à VHistoire du P. Dirrag 
(Girard) et de l\(l!e Eradice (La Cadière), avec l'histoire de Madame Bois- Lau- 
rier, La Haye. 1748. par le marquis d'Akgens, attribué aussi au Commis- 
saire des guerres de MoNTIGKY. 

(4) Lettre du Président d'Ormcsson au Procureur Général (Dossier Joly 
de Fleury, f° 53). 



44 CHAPITRE IV 

signes de croix, et conjurait le saint selon sa formule, ou bien il 
se mettait à genoux et la disait en singeant une prière. 

Cette invocation lui semblait si magnifique qu'il en con- 
seillait l'emploi à son entourage, au valet de chambre La Brie, 
pour bénir les plats qu'il apportait, à Pétignat, un garçon à tout 
faire de l'abbaye, quand il servait la messe. C'était une manie 
sûrement sacrilège, qui prouve Surtout qu'il avait la tête un peu 
brouillée. 

Il continuait d'ailleurs de faire ses Pâques, d'assister à des 
offices. Il avait une petite Pucelle bien reliée, qui ressemblait 
tout à fait à un paroissien. « Pour qu'on s'y méprît, disait-il, 
il aurait suffi qu'on mît dessus : ordinaire de la messe ou heures 
d'Amiens. » C'était, ce livre à couverture trompeuse, l'image de 
sa dévotion feinte... Quand il n'était pas sûr de ses interlocu- 
teurs, il se renfermait dans le silence. Mais avec son entourage 
quelle revanche ! 

L'entourage, c'étaient d'abord les gens de service, les garçons 
du quartier, le fils Tirmont, Pétignat. Avec eux le Chevalier 
sentait l'avantage de sa naissance : sur son rang il n'entendait 
pas raillerie. Un jour il tira dans la cour de l'abbaye les oreilles 
de Pétignat qui s'était permis de rire en le regardant sans vou- 
loir dire pourquoi : l'autre jura de se venger. Mais La Barre 
d'ordinaire se piquait de se montrer bon prince. Il se trouvait 
très flatté qu'on s'adressât à lui, qu'on lui demandât des livres, 
les jolis livres du sanctuaire. Il montrait et commentait les gra- 
vures. Tout le quartier avait accès dans sa chambre. Les parents 
n'étaient pas satisfaits : on lui reprochait de corrompre la jeu- 
nesse du voisinage, et c'était un point acquis sur la chaussée 
Marcadé qu'il n'avait pas de religion. 

Il était à son aise aussi avec les garçons perruquiers qui 
l'accommodaient. Il leur avouait, pour passer le temps, qu'il ne 
croyait pas à la religion, ni aux saints, que tout cela était « de la 
graine de niais ». Et comme à Pâques, La Vallée, l'un d'eux, lui 
disait : « Eh bien, monsieur, vous en avez une bonne pelote à 
porter à confesse », il répondait : « Bon, je ne dis que ce que je 
veux ». La Cour, un autre perruquier, fut tout décontenancé 
d'entendre La Barre traiter le bon Dieu de jeanfoutre (i), puis 

(0 H semble bien que cette fois, comme souvent, La Barre s'est borné à 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WILLAN'COURT 45 

son effet produit, le chevalier ajoutait que « celui dont il parlait 
était un homme de son pays qui s'appelait Bon Dieu ». Il n'était 
pas jusqu'à la pauvre sœur Marie, la tourière, que La Barre 
n'allât taquiner dans sa cellule. Elle y gardait une statuette de 
Saint Nicolas en plâtre; il lui demanda « si elle l'avait achetée 
pour avoir un homme » ; puis, avisant un reliquaire où était la 
Sainte-Face, le chevalier s'informa : « Qu'est-ce que cette grosse 
tête-là ? » et, sur la réponse de la sœur, il voulut prendre le 
reliquaire « en badinant, pour agacer la tourière, comme il 
savait qu'elle aime les tableaux », mais elfe l'en empêcha.... 

Et de quel air avantageux, le ton dégagé, cts sottises 
étaient dites! L'irréligion est alors de suprême élégance. Un che- 
valier de la Barre ne discute pas ; il n'affirme pas même, mais 
il persifle, et dans ce persiflage entre le plus solide orgueil. C'est 
un privilège de noblesse de scandaliser les croquants (i). Par ce 
moyen facile on se montre un esprit libre, net d'entraves, un 
gentilhomme. 

Avec ses camarades, La Barre non plus ne se contraignait 
pas, mais parmi eux il avait trouvé son maître. Gaillard d'Etal- 
londe (2) était le quatrième fils du président de Boëncourt. Par 
sa faconde, son aplomb, il en imposait tellement au timide che- 
valier que c'était lui le chef incontesté, le directeur de conscience. 
Quand on reprochait à La Barre ses vilains propos, il répon- 
dait : d'Etallonde en dit bien d'autres, ou ses chansons : d'Etal- 
londe les sait mieux que moi. M. de Boëncourt, fort pourvu de 
garçons, avait, dès le berceau, destiné celui-ci à l'Eglise. Est-ce 
le risque couru qui donnait au jeune homme cette fougue anti- 
religieuse dont il était possédé ? Toute occasion lui convenait 
pour bafouer les prêtres, leur enseignement et le culte catholi- 
que. « Cela était le sujet de sa conversation ordinaire (3) ». Il 



reproduire une plaisanterie de son grand ami et professeur d'impiété d'Etal- 
londe, à qui revient le mérite de l'invention. 

(1) Cf. Desnoireterrks, Voitairc et J.-J. Rousseau, 6? partie, p. 494. 

(2) Estalonde, en Normandie, diocèse. Parlement et Intendance de Rouen, 
élection d'Eu. On y compte 76 feux. Cette paroisse est située dans une. con- 
trée des plus fertiles à 3/4 de lieue S.-O. de la ville d'Eu (Hxpilly); aujour- 
Etalondes (Seine-Inférieure). M. de Boëncourt y possédait un château. 

(3) Déclaration du Chevalier dans un de ses interrogatoires. 



46 CHAPITRE IV 

avait une façon de verve un peu grosse, qui passait pour de 
l'esprit parmi ses camarades, un esprit facile, corrosif et lourd. 
Mais surtout, à la différence de La Barre, il lui plaisait d'être 
remarqué ; il aimait le bruit, le scandale, n'était jamais si à 
l'aise qu'en public, alors qu'il se voyait le centre des regards, 
qu'il sentait converger vers lui l'attention générale. Tenir des 
propos blasphématoires dans un cercle sympathique, certes il ne 
s'en privait pas ; mais manifester à la ville entière ses haines, « sa 
façon de penser », c'était mieux. Il était crâne en somme à sa 
mauvaise manière. 

Au physique, un garçon assez joli, un peu court, « basset » ; 
mais sa figure annonçait de l'esprit. A cause de son père, 
de sa famille, qui était riche, et de ses manières qui amu- 
saient, de son assurance, de son aisance mondaine, il était reçu 
partout comme l'enfant gâté, « fêté dans toutes les bonnes mai- 
sons (i) ». On lui passait le droit de tout dire. Quand La 
Barre eut rencontré ce brillant sujet, il en fut ébloui. Désormais 
sa vie eut un but prochain : devenir l'élève, l'ami de ce presti- 
gieux d'Etalionde, s'égaler à cet excellent modèle; et pour com- 
mencer, il se mit à copier ses allures et chanter ses chansons. 
C'étaient, ces chansons, l'une des bravades préférées d'Etallonde. 
Deux surtout, apprises on ne sait où, de quelque soldat en go- 
guette, bien ordurières et bien irréligieuses aussi, des chansons 
de corps de garde ou de mauvais lieu. Dans les procédures, 
plus tard, on les appellera la Saint-Cyr et la Madeleine. Traiter 
la Vierge en drôlesse et travestir le paradis en lupanar, c'est tout 
l'esprit de ces productions, pareilles à des centaines d'autres 
chantées à travers les siècles par les adolescents et les soldats. 

Telles quelles, ces chansons charmaient d'Etallonde. Il les 
fredonnait le jour et aussi la nuit dans les rues silencieuses, 
quand il revenait de souper chez son frère Framicourt. Il en fai- 
sait réciter les couplets à ses amis Douville-Maillefeu, Saveuse. 
Mais surtout il aimait aies chanter à tue-tête dans le billard de la 
femme Racine. Tout le monde le regardait. La patronne du lieu, 
craignant ensemble les foudres du ciel et celles de la police, fai- 



( i ) Lettre de Mme Feydeau au Président d'Ormcsson du 14 octobre 1765 
(Dossier Joly de Fleurv, f" 50). 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WILLAXCOURT 47 

sait des signes vains pour l'inviter à se taire, puis elle l'implorait. 
Lui chantait plus fort 

La p du Paradis 

Etait la Madeleine 



A La Barre, le disciple préféré, il avait donné les paroles par 
écrit, et le chevalier dans sa chambre, pendant qu'on le coiffait, 
s'exeiçait à les apprendre, à les chanter aussi bien que son mo- 
dèle. En vain son frère, surpris, lui faisait des remontrances; 
ce frère aîné, plus sage, n'était pas là souvent. 

D'Etallonde à son ami donna autre chose encore,, des livres 
sérieux, des ouvrages de philosophie. Je présume que lui aussi 
avait plus de goût dans le fond pour le Portier des Chartreux ou 
F « ode à Friape du sieur Piron (i) », que pour l'œuvre tout 
entière d'Helvétius ou de Voltaire. D'ailleurs il affectait de trai- 
ter ce Voltaire de cagot. N'avait-il pas la sottise de foire venir 
des prêtres à son chevet quand il était malade ? Pour lui, 
d'Etallonde, s'il avait certes moins d'esprit, jamais on ne lui 
pourrait reprocher cette dégradante faiblesse !... 

Mais afin de soutenir sa réputation de penseur, il lui 
fallait bien de temps en temps lire des ouvrages graves. Il en 
retenait quelques bribes, des boutades bien irrévérencieuses 
contre notre Sainte Mère l'Eglise; et cela suffisait en somme 
pour corser une conversation dont les gravelures faisaient sur- 
tout les frais. 

Pour peu d'esprit critique qu'aurait eu La Barre, il eût vite 
discerné sous la faconde l'ignorance totale de son grand homme, 
une ignorance qui étonna Voltaire à Ferney (2}. Et les plai- 
santeries d'Etallonde, toujours les mêmes, décelaient tant de 
pauvreté ! « Dieu n'existe pas, mais, s'il existe, c'est un jeanfou- 
tre » : voilà la maxime préférée du philosophe d'Abbeville. 
Malheureusement, pour les choses de l'esprit, le pauvre cheva- 
lier manquait de comparaison. D'Etallonde lui semblait avoir 
dans ses propos une grâce inimitable, et, pour faire plaisir à ce 

(1) La même qui empêcha l'élection de son auteur à l'Académie en 17; ;. 

(0 Lettre à Frédéric du 7 décembre 1774. « Sou éducation avait été très 
négligée par son père... Il ne savait pas seulement l'aiithmétique quand il est 
venu chez moi ». 



48 CHAPITRE IV 

maître admiré, il acceptait ses livres, n'osant avouer, ni s'avouer 
peut-être à lui-même que leur lecture ne l'amusait pas beaucoup. 
C'est ainsi qu'il y avait dans le tabernacle, entre les Aventures 
de la Belle Allemande (1) et le Canapé couleur de feu (2), « his- 
toire galante en un volume», des ouvrages «plus épurés», 
Grécourt (3), mais surtout un tome de l'Esprit et le Diction- 
naire Philosophique. Oh ! ce Dictionnaire, égaré là en si sale 
compagnie, que d'honneur on lui fera par la suite, jusqu'à par- 
tager le bûcher du chevalier ! La Barre l'avait-il lu seulement ? 
Gageons, puisqu'il l'a déclaré, qu'il l'avait ouvert quelquefois 
par contenance; même il en avait parcouru des passages peut- 
être avec intérêt. Des phrases lui avaient plu, bonnes formules 
impertinentes à jeter au nez des gens. Puis tout de suite il avait 
laissé le livre en baillant un peu. C'était trop sérieux décidé- 
ment les ouvrages de ce M. de Voltaire, et, comme un enfant 
qu'il était, grand amateur de contes, il s'était plongé de nouveau 
avec délices dans les aventures de Dom B...; seulement parce 
qu'il allait avoir vingt ans, il lui fallait des histoires un peu sales. 
— Quand ils étaient ensemble, d'Etallonde le chapitrait, La Barre 
écoutait avec admiration. C'est dans la procédure ce qu'on 
appellera : échanger des doutes sur des sujets de religion, des 
points de bigoterie qui blessent le sens commun. 

La Barre à son tour se trouva un confident, un disciple do- 
cile, apeuré, le petit pupille du vieux M. de Believal, Mois- 
nel (4), en enfant malingre de corps et d'esprit, orphelin, qui 



(1) La Belle Allemande ou Les Galanteries de 7 hêrèsc, par Claude Villaret, 
ire édition, Amsterdam, 1745, plusieurs fois réimprimé. 

(2) Le canapé couleur de feu, histoire galante, par Fotjgeret de Montbron, 
ire édition, Amsterdam, 17 14, souvent réimprimé. 

(3) J.-B. Joseph Yillart de Grécourt, chanoine de Tours, né en 1684, 
mort en 1743. Ses oeuvres venaient précisément d'être publiées pour la pre- 
mière fois. 4 vol. in-12, 1761-1764. 

Le Dictionnaire philosophique de Voltaire était ?ussi dans toute sa nou- 
veauté. La première édition, comprenant 73 articles, avait été publiée à Lon- 
dres (Genève) en 1764, sous le titre : Dictionnaire philosophique portab'J, in-8 
de 272 pages. Le succès fut tel qu'il parut 6 éditions (augmentées^ dans la 
seule année 1765. 

(4) Charles-François-Marcd Moisnel était cousin éloigné de M. de Belle- 
val qui l'avait recueilli. 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WlLLAXCOURT 49 

avait reçu une éducation très pieuse. Sa chambre était restée 
pleine d'objets de religion, qu'il révérait en cachette. Mais, parce 
qu'il était sans défense, il craignait qu'on se moquât de lui et, 
pour éviter leurs plaisanteries toujours prêtes, il faisait chorus 
avec ses amis. La Barre lui apprenait l'ode à Priape et la 
chanson de Saint-Cyr. Moisnel n'avait pas de mémoire, ou déci- 
dément le texte lui déplaisait, il ânonnait. La Barre insistait et, 
pour l'encourager, lui tapait sur l'épaule en disant : « Nous 
ferons quelque chose de ce jeune homme-là». Il lui prêtait 
aussi des livres (i), les Lettres Philosophiques de Voltaire, 
l'épitre à Uranie, une lettre sur l'Ame. Quelles lectures pour le 
pauvre petit ! Moisnel avait des scrupules, des retours de dévo- 
tion. Ah ! s'il avait pu dans la ville trouver d'autres camarades ! 
Mais il était si seul, si perdu. On s'amusait de lui, on le grisait, 
puis on lui faisait proférer d'énormes blasphèmes qu'il répétait, 
la tête égarée, mais tout de même en tremblant. Quand il s'y 
refusait, La Barre lui faisait honte, s'excitait, redoublait de ju- 
rons, puis il mettait Moisnel au défi de les redire après lui... 

Un jour au Pâtis, dans le cabaret de la veuve Delattre, où 
ils prenaient ensemble une bouteille de vin, La Barre avisa une 
boite couverte d'un verre, où se trouvaient des crucifix et des 
images de sainteté. Le chevalier cracha dans la boite, puis, avant 
remarqué une autre image de saint qui traînait par la chambre, 
il la ramassa, cracha encore dessus, la passa sous sa culotte et 
referma la boite, invitant le pauvre Moisnel, effaré, a faire 
comme lui. Alors, bien timidement, Moisnel cracha un petit 
peu sur le verre, mais/dit-il plus tard, « sans mauvaise inten- 
tion ». 



(1) Les Lettres "Philosophiques huent imprimées pour la première fois en 
Angleterre, eu anglais, en 1733, puis l'année suivante en France sous le 
titre : Lettres philosophiques par M. de V., Amsterdam. Lucas (Rouen) in 8, 
de 387 pages. Plusieurs fois rééditées au cours du dix-huitième siècle. 

VEphre à Uranie,, intitulée d'abord Epilre à Julie, puis Le Pour et le Contre, 
œuvre de la jeunesse de Voltaire paraît dater de 1722, époque de son 
voyage à Bruxelles avec Madame de Rupelmonde. L'Efitre à Uranie n'a été 
admise dans les œuvres de Voltaire qu'en 1772 (T. XII des Nouveaux 
Mélanges). 

Ces ouvrages ne se sont pas retrouvés dans la bibliothèque de La Barre. 
C'étaient sans doute des livres prêtés par d'Etallonde, qu'il repassait ;ï Moisnel. 



50 [CHAPITPE IV 

Une autre fois, il était encore couché, quand La Barre entra 
dans sa chambre. C'était là que l'orphelin gardait les objets qui 
lui tenaient au cœur, des souvenirs de son enfonce choyée. Et 
tout de suite il se dresse inquiet; La Barre découvre à un clou 
une couronne et va poser la main dessus. Moisnel, effrayé, crie 
que cette couronne est bénite, qu'elle a touché au Saint-Sacre- 
ment. L'autre ricane, la jette par terre, la piétine et la pousse 
sous le lit. Puis il aperçoit sur la bordure de la fenêtre une 
image de soie représentant le Saint-Suaire. La prendre et la 
fourrer dans sa culotte est l'affaire d'un instant. Une Imitation 
de Jésus-Christ traînait sur un meuble. Aussitôt La Barre d'un 
ton sévère : « Que fais-tu de ce vilain livre-là ? » Il se met en 
devoir de le déchirer. Moisnel tremble de tous ses membres, car 
l'Imitation appartient à sa tante ; c'est un beau livre à fermoir 
de cuivre. Enfin, La Barre s'en va, laissant l'enfant le cœur 
gros dans sa chambre saccagée au milieu de ses souvenirs pro- 
fanés. 

Cependant, à mesure qu'il fréquentait d'Etallonde et que le 
temps passait, La Barre prenait de l'assurance, s'enhardissait, et 
maintenant c'est avec tout le monde, du moins avec tous ses 
camarades qu'il raille l'église et la religion. A son ami Aliamet 
de Métigny (i) qui lui adresse des remontrances, il répond: 
« Si tu ne te tais pas, je te f... un million de crucifix par le 
visage ». Au commencement de la foire de la Madeleine, il se 
promenait avec Sélincourt (2), un garçon de vingt-deux ans, et 
justement il exposait que la religion est une invention des prê- 
tres pour attraper de l'argent, quand ils arrivèrent sur le parvis 
de Saint-Wulfram. L'autre lui demande « s'il ne craint pas, vu 
les horreurs qu'il profère, que l'église ne tombe sur lui », La 

Barre répond : « Qu'il se f de cela, et qu'à moins que le 

vent ne la pousse, elle ne tombera pas ». Le fait que ces propos 



(1) Nicolas- Antoine-François Aliamet de Métigny, qui se qualifiait d'an- 
cien officier de dragons, n'avait pas beaucoup plus de 20 ans. La famille 
Aliamet, peut-être d'origine turque, possédait à Abbeville une manufacture 
de tissus, dits éternelles et turquoises. 

(2) Jean-Baptiste-Marie Manessier, Chevalier, vicomte de Sélincourt, sei- 
gneur de Catigny, Gaillon, Licrval, Offémont, capitaine de cavalerie, chevau- 
léger de la garde du roi, chevalier de Saint-Louis, mort le 9 août 1816. 



LE CHEVALIER DE LÀ BARRE A WILLAXCOURT J t 

ont été recueillis et plus tard rapportés, montre qu'ils ont frappé 
les auditeurs. Sans y prendre garde, La Barre se créait dans 
Abbeville un renom bien périlleux. 

Dans les derniers mois qui précédent l'attentat du Pont Neuf, 
la petite bande est tout à fait constituée. Il y a dans la ville 
«quatre bons lurons qui donnent le ton » : d'Etallonde et La 
Barre ; nous ignorons les deux autres. Mais qu'ils se soient jamais 
réunis pour discuter entre eux, comme on l'a dit, des sujets de 
religion, l'un faisant l'avocat du diable, l'autre l'avocat de Dieu, 
c'est bien improbable. Car la discussion n'était nullement leur 
fait. — Mais seulement ils ne se contraignent plus. Les incidents 
se multiplient et deux au moins eurent des suites judiciaires. 

Dans la nuit du 20 au 21 décembre 1764 (1) nos jeunes 
gens, rôdant par la ville, ((cassèrent les vitres de plusieurs gros- 
ses maisons » ; celles mêmes de l'assesseur criminel ne furent pas 
épargnées. Duval entama aussitôt une procédure pour venger 
l'insulte faite à ses carreaux et à sa dignité. L'affaire, semble-t-il, 
alla loin. La Barre fut inculpé et, sur la demande de M 1,,£ Feydeau, 
le Président d'Ormesson (2) dut intervenir auprès du procu- 
reur général à Paris. La Barre du reste se justifia assez bien et il 
fut établi par les informations envoyées au Parquet « qu'il n'était 
pas le vrai coupable (3) et qu'on avait un peu cherché à s'en 
prendre à lui des fautes d'autres jeunes gens du pays qu'apparem- 
ment les officiers d'Abbeviile ménageaient un peu trop à cause 
de leur famille ». 

L'incident était à peine clos qu'à son tour le geôlier de la 
prison porta plainte contre l'aîné des frères La Barre et contre 
Douville-Maillefeu. L'un d'eux ayant perdu son couteau de 
chasse sur le Mail (4), le fils du geôlier l'avait trouvé. Les deux 
gardes du corps se présentèrent à la Cour Ponthieu pour rede- 
mander le couteau. Ils avaient bu beaucoup, de sorte qu'ils 

(1) Ms SiFFAIT. 

(2) Louis-François Le Fèvre d'Ormesson, dont il sera souvent question 
par la suite, était né à Paris le 27 juillet 1718. Premier Président du Parle- 
ment en 1788, il mourut le 26 janvier 1789. 

(3) Lettre de M. d'Ormesson an Procureur Général (Dossier Jolv de 
Fleurv, f<> 41). 

(4) Le Mail d'Abbeviile. promenade la plus fréquentée de la ville, s'éten- 
dait sur une partie des anciens remparts. 



52 CHAPITRÉ IV 

.manquaient de patience et, comme on ne leur ouvrait point la 
porte assez vite, ils arrachèrent les cordons de la sonnette, puis 
accablèrent d'injures le digne fonctionnaire, qui demanda ven- 
geance. 

Duval de Soicourt était maïeur d'Abbeville. En cette qualité, 
il écrivit le 12 février au Ministre de la Guerre, duc de Choiseul, 
afin de solliciter des instructions. Le duc répondit le 1 5 : (1) 

m Comme il paroist qu'il n'y a eu que des propos et que 

les deux gardes, qui alors étoient pris de vin, ont depuis receu 
ordre de rejoindre leurs quartiers ou ils doivent être punis, le Roy 
ne juge pas qu'il y ait lieu de donner aucune suite aux procédures 
que vous me marqués avoir été commencées à ce sujet par les offi- 
ciers du bailliage d'Abbeville, en conséquence de la plainte du 
geôlier ». 

Il paraît difficile de tirer de ces deux poursuites aucune conclu- 
sion valable, si ce n'estqu'à Abbeville les jeunesgensétaient brutaux 
et peu délicats dans leurs divertissements. Parce que chaque 
fois on trouve un des frères La Barre impliqué, on peut 
croire d'abord à quelque animosité de la part de l'assesseur 
Duval. Mais à l'examen cette présomption disparaît. Dans la 
première instruction, les officiers du Présidial ont inculpé La 
Barre parce qu'il était étranger, conformément à l'usage, cons- 
tant en province, de favoriser toujours les habitants de la ville 
au détriment des gens du dehors. Mais on eut la surprise qu'un 
Présidentau Pailement et le procureur Général en personne s'en- 
tremirent dans cette affaire de bris de carreaux, précisément à 
cause de l'inculpé qu'on avait cru sans protecteur. Ii est probable 
qu'avant cet incident Duval considérait — non sans cause — le 
jeune chevalier de la Barre comme un assez mauvais sujet, au 
demeurant fort insignifiant. L'intervention du Président d'Or- 
messon, qui arrêta net la procédure, conférait au pensionnaire 
de Willancourt une importance imprévue. L'enfant recueilli par 
charité se révélait cousin d'une multitude de ministres et de 
conseillers d'Etat, tous gens pour lesquels le digne M. Duval pro- 
fessait un respect infini. Et c'est sans doute pour gagner la pro- 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 140. 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WILLANCOURT 5 3 

tection de ces hauts personnages en étouffant l'attaire de leur 
parent qu'il a saisi Choiseul de l'incident du couteau de chasse. 
Les termes de la réponse du duc confirment sur ce point l'allé- 
gation de Duval (i), et rien en somme ne nous empêche de 
croire « qu'il s'attira dans cette circonstance des remerciements 
de la part de MM. de La Barre qui lui parlèrent aussi au nom 
de Madame Feydeau ». 

Le matin du 6 juin La Barre et Moisnel se trouvaient dans 
la chambre d'Etallonde et, comme c'était le jour de la Fête-Dieu, 
on vint à parler du mystère de la présence divine dans le Saint 
Sacrement. D'Etallonde à ce sujet avait entendu raconter que si 
l'on piquait une hostie, il en sortirait du sang. La Barre aussitôt 
de déclarer que pour sa part il ne croit point aux miracles. — Ce 
serait, reprend d'Etallonde, une expérience à faire. — Mais le 
moyen de se procurer des hosties ? Alors le chevalier parle d'un 
mauvais prêtre, enfermé comme fou dans une maison de force à 
Ivernot (2), près de chez lui. Celui-là eût été bien, capable d'en 
fournir. — La conversation semble-t-il en resta là. Les trois 
amis étaient priés à dînera Willancourt chez Tabbesse et, comme 
l'heure pressait, ils se mirent en route. 

Six semaines plus tard, le soir du 28 juillet, tout Abbeville 
se portait vers la rue de la Pointe, afin de voir les danses et les 
feux qu'on faisait en l'honneur de Saint-Jacques, patron de la 
paroisse. Moisnel y alla comme tout le monde après souper; en 
route il rencontra Belleval, le fils aîné de l'élu, et il allait le 
reconduire chez lui quand, en passant sur le pilori, les deux cou- 
sins aperçurent Douville-Mai!lefeu avec un de leurs amis, Blon- 
din de Bréville (3), fils du lieutenant de l'amirauté de Saint 
Valéry. On se mit à causer et, selon leur habitude, ce fut d 'his- 
toires impies. Douville parla d'un jeune homme qui avait pris 
une hostie eons.tcrée, puis l'avait coupée pour voir s'il en sorti- 
rait du sang. .Et, comme rien n'était sorti, il la souilla « s.minis 
effusione » — C'est M. le procureur du roi Hecquet (4) qui veut 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 140. 

(2) Il s'agit sans doure de l'Abbaye d'Ivemeau.x, Abbatia de Hibenuli, de 
l'ordre de Saint- Augustin, située dans la Brie, sur un affluent de l'Yerres. 

(3) Félix-Xicolas Valéry Blondin de Bréville. âgé de vingt ans. 
(4; Lettre au Procureur Général (Dossier Joly de Fleury, F 21). 



54 CHAPITRE IV 

bien nous donner cette traduction latine, le latin étant, comme 
on sait, une langue fort effrontée. — Le couvent des Billettes (i) 
à Paris avait été fondé à la suite d'une histoire de ce genre, la 
profanation d'une hostie par un juif, et, comme dira La Barre, 
« c'était une vieille relation » qui « courait les rues ». De quels 
termes au juste Douville s'est-il servi ? Plus tard, à l'instruction, 
il a prétendu qu'il avait parlé de cette histoire ancienne, « qu'on 
faisait à raison de cela tous les ans une cérémonie à Paris, qu'il 
avait ouï dire ce fait par un officier ou un gendarme de son 
corps ». Mais, ce qui est sûr, c'est que Belleval et Moisnel com- 
prirent tous deux que Douville rapportait un fait récent. Mois- 
nel même en fut si frappé que, le lendemain, ayant rencontré le 
narrateur à la foire de la Madeleine, il lui demanda le nom du jeune 
homme à l'hostie ; Douville alors aurait nommé un officier 
étranger, Moisnel répéta les propos de son ami dans la maison 
de M. de Belleval ; ils y devinrent aussitôt le sujet de toutes les 
conversations. 

Il se peut que, pour donner à son récit un intérêt plus 
piquant, Douville ait transporté dans le présent la vieille légende 
d'hostie profanée, puis, sur l'insistance de Moisnel, il aurait pro- 
noncé un nom quelconque, un peu sauvage, afin que le jeune 
homme ne pût ni l'écrire, ni le répéter. Peut-être aussi, bien que 
ce soit moins probable, à la connaissance de Douville, l'expé- 
rience avait-elle été reproduite par quelque tête légère dans le 
milieu peu dévot des gardes du corps. 

Mais, ce qui montre bien la réputation que déjà La Barre 
s'était acquise parmi ses camarades, le bruit s'accrédita tout de 
suite dans le petit groupe que le chevalier était l'auteur de la pro- 

(i) Cf. Sauval, Histoire et antiquités de la ville de Paris, t. I, liv. V, 
page 626. « Les Carmes dits Billettes. — Le couvent de ces Pères fut autrefois 
la maison d'un juif qui fut brûlé pour avoir voulu percer et brûler la sainte 
hostie qu'une malheureuse femme lui avait apportée de la communion, où 
elle la retira de sa bouche et la vendit à ce juif, qui ne put la dissoudre, ayant 
été trouvée en son entier. Elle fut ponée en l'église de Saint-Jean en Grève 
où elle est honorée. Cette maison fut donnée ou acquise l'an 1290 par Ré- 
gnier Flamrnge, bourgeois de Paris, a qui le pape Boniface VIII permit par 
sa bulle du 16 août de l'an 1295 d'y faire faire une chapelle, où la dévotion 
fut si grande qu'en peu de tems on eut de quoi bâtir un Monastère que l'on 
donna aux religieux du Tiers-Ordre de Saint -François ». 



LE CHEVAIIER DE LA BARRE A WILLAXCOURT 5 5 

fanation. Sans doute on ne l'affirmait pas tout haut ; mais cela 
se chuchotait. D'Etallonde s'en informe à l'oreille de Moisnel 
dans le billard de Racine. La Barre même finit par l'apprendre, 
et un jour, dans la rue, qu'il se promenait avec Aliamet de Méti- 
gny, il reprocha au pauvre Moisnel en termes véhéments de 
faire contre lui courir un bruit si dangereux... 

Il faut retenir en tout cas que dans Abbeville cette imprécise 
histoire d'hostie, transmise de bouche en bouche depuis des 
semaines, défrayait les conversations. Dès avant l'attentat du 
Pont-Neuf « on en faisait (i) des applications indirectes et l'on 
désignait tacitement ceux à qui elle pouvait s'adapter ». Peut- 
être les propos échangés dans la chambre d'Etallonde le matin 
du 6 juin n'étaient-ils déjà qu'un écho de cette préoccupation des 
esprits. Mais si ce sont eux qui donnèrent le branle à l'étrange 
rumeur, elle naquit bi :n aisément, car à peine quelques instants 
La Barre et d'Etallonde parlèrent-ils d'hosties victimes de sévices, 
tant leur hâte était grande d'aller dîner. 

Quand, en route vers Willancourt, les deux jeunes gens avec 
leur ami Moisnel arrivèrent sur la place Saint-Pierre, il était 
il heures et demie. Le prieuré célèbre de St-Pierre et St-Pauî 
s'élevait à droite dans le fond de la place. Par le grand portail 
ouvert le cortège de la Fête-Dieu venait de sortir, des capucins 
en tête, et derrière le dais était visible, porté par des bourgeois 
notables, M. Dargnies de Fresne (2), un avocat, et le chirurgien 
M e Thomas Laurent. Une chaussée pavée, traversant la place en 
diagonale, conduisait vers la rue des Capucins Déjà la tête de 
la procession arrivait près de ce pavé, à huit ou dix pas. La 
foule pieusement s'agenouillait, voyant venir le Saint-Sacre- 
ment. Les jeunes gens étaient en retard; craignant de se faire 
attendre, ils pressèrent leur marche pour passer sur la chaussée 
devant la procession. Moisnel, qui se trouvait entre les deux 
autres, mit d'un ge<te instinctif son chapeau sous le bras. La 
Barre en allait taire autant, mais il voit d'Etallonde rester cou- 



Ci ) Linguet, 'Mémoire à consulter pour le sieur Moisnel, etc., -^^H 
Devérité, Recueil intéressant, p. 50. 

(2) M. Dargnies de Fresne, avocat, hère de l'abbé Dargnies. qui a f, 
plusieurs ouvrages sur M. de la Motte, évèque d'Amiens. 



56 CHAPITRE IV 

vert. Il demande s'ils déferont leurs chapeaux — « Non, sacre- 
dié, passons », répond l'autre, d'humeur maussade, car cette 
procession qui les retarde, l'ennuie. A la hâte, sans' tourner la 
tête, ils contournent les groupes agenouillés qui les gênent, et 
presque courant, s'enfoncent dans la rue des Capucins, laissant 
derrière eux une rumeur de scandale. Moisnel, à qui ses amis 
demandent pourquoi il a tiré son chapeau, répond qu'il a voulu 
ménager sa frisure. Mais il avait des remords. Il passa sans doute 
une mauvaise nuit et le lendemain il reprocha à d'Etallonde de 
l'avoir empêché de se mettre à genoux. L'autre, en ricanant, 
répliqua que pour sa part il ne regrettait rien, qu'il était en 
vérité fort aise qu'on sût « sa façon de penser ». 

Cependant l'attitude impie des trois libertins était commen- 
tée sans indulgence dans Abbeville. Les pires épithètes flétris- 
saient leur superbe, mais on n'était pas d'accord sur leur iden- 
tité. Le petit Hecquet (l), le fils du fabricant de moquettes, se 
trouvant à table chez Métigny, lui reprocha d'être passé couvert 
près du Saint-Sacrement. L'autre répondit que le jour de la 
Fête-Dieu il était chez son frère à Coudé, que d'ailleurs il aurait 
ôté .son chapeau. Alors La Barre, qui était présent, lui demanda : 
« Pourquoi aurais-tu ôté ton chapeau ? Es-tu obligé de connaî- 
tre le bon Dieu ? » 

Mais en public le chevalier était moins glorieux de son facile 
exploit. Quand il lui en était parlé à la salle d'armes, chez 
Nature, en présence de gens qu'il connaissait peu, tels MM. de 
Neuvillette (2), Dumontois (3), il n'osait pas nier tout à fait 
ce que trop de témoins avaient vu, mais il ne Elisait aucune 
apologie de son acte; il insistait seulement sur le désir qu'il 
avait eu d'arriver à Willancourt ce jour-là sans trop de retard 
pour le dîner. 

D'Etallonde était, en propos comme en gestes, plus hardi. 
Son esprit, sur ce point en éveil, lui suggérait sans cesse des 
inventions imprévues, des tours inédits à faire à son souffre- 
douleurs ordinaire, le bon Dieu, afin de satisfaire d'abord sa 



>->{Fctelfre- Alexandre Hecquet, âgé de 17 ans. 
(?) Pierre-Charles- Alexandre Lévesque de Neuvilktte, capitaine de milice, 
âgé de 21 ans. 

(3) Pierre-Remi-Jean Dumontois, écuyer, garde du corps du Roi. 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WJLLANCOURT S 7 

rancune et de maintenir son prestige dans le cercle étonné de 
ses camarades. C'est ainsi qu'il se découvrit une haine implaca- 
ble pour le crucifix du Pont-Neuf, si vénéré des passants. De 
respect pour cette pieuse image il est clair qu'il n'en pouvait 
avoir; c'était un morceau de bois. Mais ce morceau de bois, 
dressé au faite du pont, immuable,, l'agaçait. Il avait, ce Christ, 
dans les nuits calmes de l'été commençant, une façon de se tenir 
si sereine, si majestueuse, si sûre de sa Divinité, tout blanc sous 
le clair de lune, auréolé d'étoiles. Et de le voir toujours là, 
bénissant les mondes de ses bras suppliciés, quand il rentrait, 
lui, d'Etallonde, de ses joyeux soupers, un peu gris, chantant la 
Saint-Cyr, le chapeau en bataille, la canne au poing, il en 
éprouvait une exaspération que chaque jour grandissait. Un soir 
il n'y tint plus et, d'un coup de sa badine, il flagella le Dieu. 

Eprouva t-il un peu d'émotion, un soupçon de crainte, 
quand il entendit dans le silence nocturne le coup résonner sur 
les jambes du Christ ? Il prit en tout cas à ce jeu tant de plaisir 
qu'il s'en fit désormais une habitude. Et chaque fois qu'il pas- 
sait la nuit sur le pont, le Christ était sûr d'être battu. Mais il 
manquait à la joie d'Etallonde que des spectateurs fussent pré- 
sents à la bâtonnade. Un soir donc que le petit Moisnel lui était 
venu rendre visite pour prendre des livres, la conversation ne 
finit qu'à une heure du matin. D'Etallonde vint alors recon- 
duire l'enfant jusqu'au Pont-Neuf; ils se quittèrent en face du 
crucifix ; déjà Moisnel arrivait au bout du pont, du côté de la 
rue de la Pointe, quand il s'entendit rappeler. Se retournant, il 
vit d'Etallonde tore occupé à frapper le Christ avec sa canne. 
Alors, sans répondre à son ami, l'enfant rentra se coucher bien 
vite, tout « pénétré de lui avoir vu commettre cette action ». 

Moisnel, nous le savons, était bavard, il raconta la scène du 
Pont-Xeuf à ses deux cousins. Belleval et Saveuse, qui, à leur 
tour, plus tard, en firent le récit dans des maisons de la ville, 
chez les demoiselles Mannessier, les filles d'un élu. 

Mais bientôt d'Etallonde jugea fade de donner seulement au 
Christ des coups de canne, qui laissaient la victime intacte, et, 
comme il avait l'habitude de sortir le soir avec un couteau de 
chasse, il dégaina. Le couteau faisait sur le bois des marques 
bien plus visibles. Maintenant le jeune homme se pouvait tar- 



5 8 CHAPITRE IV 

guer de ses hauts faits, dont restait la trace. Vers la fin de 
juillet, d'Etallonde se promenait avec Métigny, La Barre et un 
autre de leurs amis à la foire de la Madeleine, qui venait de 
s'ouvrir. Il conta les sévices dont il était coutumier envers le 
crucifix. La Barre depuis ce jour ne passait plus sur le Pont-Neuf 
sans considérer d'un œil curieux la statue divine, Le nombre des 
cicatrices augmentait; bientôt il y en eut trois très visibles sur 
la jambe droite, et le plus grave, c'est que le pied avait un doigt 
coupé. 

La Barre pourtant était plus circonspect que le petit Moisnel. 
Il garda pour lui les confidences d'Etallonde, et même un jour 
que Moisnel lui demandait qui avait fait ces coupures sur la 
jambe du Christ, il répondit « en l'air, en badinant : C'est moi 
qui les ai faites » ; puis aussitôt : « Je ne sais pas qui c'est, je 
crois que c'est d'Etallonde », sans néanmoins l'affirmer. 

Mais si dur était le bois du crucifix que le couteau de chasse 
le piquait à peine et, malgré tous les efforts, endommageait sur- 
tout la peinture. D'Etallonde résolut de faire aiguiser son arme 
tout exprès pour obtenir plus de résultats. Aussi fut- il très fier 
d'annoncer à La Barre le matin du 9 août (1) que la veille, en 
revenant de souper chez Framicourt, il était cette fois parvenu à 
enlever des morceaux « assez considérables » de la jambe, sans 
parler des coups donnés dans toutes les autres parties du corps 
où il avait pu atteindre. Il était venu sous prétexte d'emprunter 
à La Barre son fusil de chasse, mais sûrement le désir de conter 
sans retard sa prouesse l'avait poussé ce matin même à Willan- 
court... 

Au retour de souper, d'Etallonde avait pris une autre habi- 
tude, bien vilaine. Il passait, pour venir de chez son frère, par 
b rue du Mont Sainte-Catherine, étroite venelle, en pente, bor- 
dée d'un côté par le cimetière. Ce cimetière lui-même, planté 
d'arbres, était un lieu fort sombre, écrasé par les hauts murs, le 
haut clocher de l'Eglise Sainte-Catherine. On avait dédié cette 
église à la Sainte, il y avait très longtemps, en reconnaissance du 
secours cu'elle avait donné aux Croisés. Est-ce cette obscurité 

(1) Les charges contre d'Etallonde résultent, outre la déposition de! 
dlles Manessier, des interrogatoires de Moisnel et de La Barre, dont nous re- 
produisons par la suite les passages essentiels. V. notamment infra, p. 92. 



LE CHEVALIER DE LA BARRE A WlLLANCQURT 59 

'opice, la solitude du lieu, qui détermina d'Etallonde à entrer 
ins le cimetière un soir que d'impérieuses raisons lui faisaient 
îercher l'ombre et l'écartement ? Il y avait comme toujours au 
lilieu des tombes une cr^ix. D'Etallonde s'arrêta sur le pas où 
:tte croix était' plantée. Le lieu lui parut si convenable pour cet 
iage imprévu que, toutes les nuits qu'il passait par Là, il lno- 
Drait d'une visite. Il se savait, d'ailleurs, de son invention si 
m gré qu'il s'en ouvrit à Mcisnel, louant fort la commodité de 
mdroit. Moisnel, selon soi habitude, répéta cette confidence ; 
iveuse rapporta le fait à La Barre, et celui-ci s'en trouva si 
larme qu'il se promit pour son compte d'utiliser à son tour le 
is du Crucifix. 

C'est le soir du dimanche 4 août qu'il mit à exécuticn ce 
îssein préconçu. D"abord il avait été voir le fe\i d'artifice qu'on 
fait à l'Hôtel de Ville. Puis, avec M mcs de Beauvert, de Flexi- 
>urt et les D 1!es du Cauroy, il était allé chez M n, ° Douville, 
1 l'on avait dansé jusqu'aux environs de minuit. Alors, en 
trçons bien élevés, Mé.igny et lui offrirent le bras aux D" es du 
luroy pour les reconduire chez elle^. Quand les deux jeunes 
:ns re trouvèrent seuls, c'était à côté du cimetière Sainte-Ca- 
erine. La Barre conduisit son ami au fameux crucifix, donna 
ixemple et fut imité. Métigny se montrait d'ordinaire p!us 
serve; souvent il faisait à La Barre des remontrances; il avait 
ngt-quatre ans et se donnait la qualité d'ancien officier de dra- 
ins. Mais ce soir du 4 août, étant peut-être un peu cris, par 
îe mauvaise fortune il imita le Chevalier dans toutes les so:- 
;es qu'il fit. La Barre prit au hasard dans sa poche un papier, 
, après s'en être servi, le jeta en l'air sur le Christ auquel il 
îmeura collé. Puis les deux compagnons s'en furent vers Wil- 
ncourt par la rue Saint-Gilles. Ils s'amusaient en passant à 
radier les sonnettes. Celle de M. Dumontois avait une chaîne 
1 peu longue ; quand ils l'eurent détachée, ils la jetèrent dans 
boite aux lettres et, comme en passant la sonnette avait accro- 
ié le petit auvent qui protégeait la boîte, ils fourrèrent dans le 
ou l'auvent avec la chaîne et s'en allèrent plus loin continuer 
urs exploits. C'étaient des criminels très jeunes !... 



CHAPITRE V 

Les débuts de l'Instruction criminelle 

au Présidial d'Abbeville 



C'est le 10 août que M. Hecquet, procureur du Roi, port; 
plainte eu forme à M. le Sénéchal contre les auteurs inconnu: 
de la mutilation du Crucifix. 

Fort jeune — il avait été reçu dans sa charge en 176 1 — 
Messire Jean Clément Hecquet de Roquemont sortait d'un 
famille honorable, dont le plus célèbre membre avait été 1 
médecin dévot, Philippe Hecquet (r), grand pilier de couvents 
le Docteur Sangrado de Gil Blas. Sans initiative comme san 
zèle excessif, ce procureur du Roi réalisait en sa personn 
banale un type de fonctionnaire qui mérite l'estime. Il obéissai 
aux ordres de ses supérieurs, indifférent par état aux suite 
éventuelles de leur exécution. Son écriture bien nette, fine 
régulière, décèle l'esprit exact, la conscience en repos. So 
style est banal, sans couleurcômme sans emphase. L'imagination 
ni l'ardeur, ni les scrupules n'étaient ses défauts : en somme u 
excellent magistrat du parquet, dont la plume était serve, qi 
faisait son devoir avec sagesse et correction. — Du val de So 
court avait sur ce procureur un peu terne la triple autorité d 
l'âge, de l'expérience et de la passion; de sorte qu'au Présidi; 

(1) Philippe Hecquet, médecin du Prince de Condé, né à Abbeville 
u février 1661 ; doyen de la Faculté en 171 2. Après une retraite, en 168 
à Port -Royal -dès-Champs, se retira définitivement en 1727 dans le couve 
des Carmélites du Faubourg-Saint-Jacques à Paris, où il mourut en 1737, 
milieu des pratiques de la plus grande dévotion. 



LES DÉBUTS DE ^INSTRUCTION CRIMINELLE 6î 

'assesseur était, sans contrôle de personne, le maître incontesté 
les poursuites criminelles. 

Le mardi 13 août, à 8 heures du matin, l'information com- 
mença (1). Les témoins se présentèrent par douzaines, tant sur 
'affaire était éveillée l'attention publique. iMais ce n'est pas, 
:omme on a dit, la crainte du feu éternel, la peur d'être excom- 
muniés qui les conduisit si nombreux à révélation, car le pre- 
mier monitoire fut fulminé au prône des paroisses seulement le 
limanche 18 (2). Ce jour-Là toutes les dépositions essentielles 
étaient acquises à l'instruction, tous les faits d'impiété versés 
(ans le débat, qui seront mêlés par la suite au procès du Cruci- 
ix. Laissons donc à Devérité (3) son indignation facile contre 
es monitoires, ces « ordres à toutes les servantes, à toute la 
copulation, d'aller révéler aux juges tous les contes qu'elles 
luraient entendus et de calomnier en justice sous peine d'être 
jamnées. » C'était alors un lieu commun chez les philosophes 
le flétrir cette intrusion de l'Eglise fanatique dans le développe- 
ment tout laïc de la procédure criminelle. Il semble toutefois 
}u'en un temps où la presse n'existait pas, mais où l'assistance 
Sait générale aux offices, la lecture au prône, l'affichage aux 
sortes des églises constituaient un mode de publicité efficace 
}u'on n'eût pas abandonné sans dommage. Le Clergé, il est vrai, 
|y prêtait d'assez mauvaise humeur, sous la menace d'amende 
tt de confiscation, édictée par la loi civile. Il lui déplaisait d'in- 
:roduire dans le recueillement des liturgies ces histoires profanes, 
peu édifiantes, des récits de crimes. Depuis la condamnation 
prononcée par Pie V en 1570, les évèques de France n'avaient 
:essé de protester contre l'obligation où le juge civil mettait 
leurs officiaux de lancer ces fâcheux monitoires en matière crimi- 
nelle. La dernière en date de ces remontrances était récente, 
adressée par 1 assemblée du clergé de 1760 (4). iMais l'Etat tenait 
bon. Il n'allait pas de bonne grâce renoncer à un procédé com- 



I : 1 Nous répétons que toutes les pièces — malheureusement grossoyées — 
s'en trouvent conservées aux Archives XationaLfs dans les deux cartons 
X- B 1392 et 1393. 

<2) Ms Sif.fait (Bibliothèque d'Abbeville). 

(3) Cité par M. Cruppi, Linçutt, p. 76. 

141 Cf. Dictionnaire de Droit canonique par Durand DE Maillank. t. III. 



62 CHAPITRE V 

mode, qui lui fournissait en abondance pour ses instructions de 
témoins pieux, inclinés par scrupule de conscience à seconder 1 
justice, décidés par avance à répondre aux questions. 

Mais encore un coup, dans le procès d'Abbeville, il far 
mettre les monitoires hors de cause; il y en eut trois, fulmina 
les 18 et 25 août et le i er septembre sans nulle influence sur 1 
marche de l'instruction. Seules, les deux demoiselles Manne: 
sier (1), les filles d'un élu, firent reproche à Saveuse de n'avo: 
pas rapporté des propos tenus par son cousin Moisnel ; elk 
conclurent : « Vous êtes excommunié — Eh bien ! vous l'eu 
aussi, répondit-il, puisque vous ne les avez point non plu 
déclarés ». Ajoutons, pour être complet, une histoire assez cor 
fuse de cabaretier qui consulta son curé, lequel cabaretier d'ail 
leurs ne savait rien. îl est impossible de découvrir dans les dépc 
sitions autre trace du rôle tant critiqué des monitoires. Au plm 
ils fournirent aux gens un peu bavards une occasion supplém^i 
taire d'échanger des propos sur la grande affaire du jour, prope 
qui n'étaient pas très obligeants pour MM. les impies. 

Il y a, par contre, dans l'information des renseignemeni 
non pas très précis, il est vrai, mais concordants, sur les auteui 
probables de la mutilation du Crucifix. Découverte qui surpren 
et récompense le lecteur, que n'ont pas rebuté les horribles gro: 
soyés du sieur Marcotte.. On a tant lu un peu partout que le 
dépositions n'ont apporté aucune lumière sur les faits du Por 
Neuf, ensevelis dans l'ombre de la nuit. Même M. de Grimm (2 
un peu lourdement, raille à propos du sacrilège « qui, san 
doute, n'avait pas appelé des témoins à son expédition » E 
bien ! n'en déplaise aux gens d'esprit, il y eut cette niut-L' 
dans les alentours du Pont-Neuf, des témoins qui, très prob; 
blement, virent le petit groupe iconoclaste et qui entendirer 
porter les coups. 

C'est d'abord M. Pierre Le Febvre. seigneur de Wadicour 
secrétaire du roi, qui, ce jeudi 8 août, à 11 heures du soi 
remarque sur la petite promenade du Pont-Neuf deux person 



(1) Marie- Madeleine- Félicité et Marie-Elisabeth Mannessier de la Viévill 

(2) Correspondance îii ter aire , philosophique et artistique, du 15 juillet 176 
page 75. 



LES DÉBUTS DE L'INSTRUCTION CRIMINELLE 63 

nés en redingote blanche et chapeau uni, lesquelles marchaient 
tranquillement. Leur taille n'était pas élevée : 5 pieds 3 ou 
4 pouces (1); mais attendu l'obscurité de la nuit et l'ombre des 
arbres, il n'a pu les reconnaître. 

A la même heure, Marie Catherine Layette, fileuse de laine, 
sortait de chez la dame Francière, sa patronne, quand, arrivée 
au coin de la maison du regraitier Miannav, elle aperçut quatre 
jeunes gens, petits, « bassets », qui lui parurent avoir des redin- 
gotes, (( sans pouvoir dire s'ils en avaient tous quatre ». Ils 
venaient de tourner le coin du cabaret de Caillaud pour monter 
vers le Pont-Neuf. Ils portaient des chapeaux sans bord et «ju- 
raient beaucoup le nom de Dieu ». 

Celle qui a le mieux distingué la petite bande suspecte est 
Madeleine Duwanel, une fileuse de laine. Son frère l'avait envoyée 
icheter du tabac en poudre chez un mercier. « Parvenue près 
Je la maison du sieur Miannav, elle vit quatre jeunes gens qui 
ne lui parurent pas bien grands, et dont trois étaient en redin- 
gote blanchette et un avec un habit blanchet tirant sur le bleu- 
itre ». Ces jeunes gens « venaient de la rue des Grandes Ecoles 
ît allaient vers le Pont-Neuf. Ils juraient beaucoup, ce qui 
'effraya et fit qu'elle se rangea contre la muraille auprès de la 
niison qui fait le coin (la maison Miannav) ». Elle vit les jeu- 
les gens monter le Pont-Neuf; après quoi, sortant de l'ombre, 
îlle continua sa route. Quand elle repassa, elle ne remarqua 
"ien d'insolite. 

Voici maintenant les témoins qui ont entendu porter les 
:oups. La [emme Miannay en a nettement distingué cinq ou 
six, « frappés comme sur du bois », qui semblaient venir du 
:ôté du Pont-Neuf, puis, quelque temps après, elle a entendu 
le ce même côté quelqu'un qui jura. 

M ,lc Leulier, sa voisine, a perçu également cinq ou six coups 
lui semblaient portés «comme sur du bois». C'était entre 
n heures 1/4 et 11 heures 1/2. 

Jean Baptiste Ysem bourg, aide-maçon, gardait de la tourbe 
r;r le quai du Pont-Neuf. Il s'était abrité de la pluie sous la 
sorte du bureau des Aides, quand, vers minuit, il a entendu 
Japper plusieurs coups sans pouvoir distinguer où. 

(i) \Sn peu plus d'un mètre soixante. 



64 CHAPITRE V 

Enfin, Jean Lefebvre, macadier, demeurant au bas du Pont- 
Neuf, a de son lit entendu «sur les 11 heures 1/2 plusieurs per- 
sonnes venir ensemble du côté de la rue des Grandes Ecoles ou 
de la rue Sainte-Marie. Un instant après, il a entendu frapper 
plusieurs coups comme sur du bois ». 

Essayons à l'aide de ces données de reconstituer la scène, 
reconstitution, cela s'entend, purement conjecturale, car il nous 
manque bien des précisions, l'aveu des acteurs du drame, qu'un 
jour peut-être on trouvera enfoui dans des archives de famille. 
Le coup, nous le savons, était prémédité, puisque d'Etallonde 
avait fait tout exprès émoudre son couteau de chasse. Avait-il 
donné rendez- vous sur les 11 heures à deux amis, qui l'auraient 
attendu en faisant les cent pas 'ous les arbres de la promenade? 
Et ces deux se trouvèrent-ils ensuite du groupe un peu excité des 
quatre jeunes gens, qui débouchèrent en jurant de la rue des 
Grandes Ecoles ? Impossible de le savoir, mais il faut remarquer 
que les sionalements, vagues il est vrai, donnés par les témoins, 
correspondent. 

Ce qui est sûr, c'est que nos quatre vauriens menaient un 
tel vacarme que la pauvre Madeleine Duwanel se cacha, effrayée, 
dans l'ombre de la maison Miannay. On peut croire qu'avant de 
partir en guerre contre Dieu, ils avaient pris soin de se donner 
du cœur par des libations propices. Ils réveillèrent le quartier. 
Est-ce tout de suite que les coups furent portés ? Question essen- 
tielle à laquelle il faut répondre de façon affirmative, selon le 
macadier Lefebvre. Il est probable qu'arrivés en face du Christ, 
les conjurés attendirent un instant pour s'assurer que personne 
ne les observait. La nuit était sombre; il pleuvait ; aussi peu de 
passants circulaient à cette heure tardive. Ils entendirent s'éloi- 
gner le pas de M lle Duwanel, puis tout retomba dans le silence ; 
alors, d'une belle ardeur, on procéda à l'exécution et l'on repar- 
tit, jurant toujours. 

Qui porta les coups? La Barre (1) a nettement design» 
d'Etallonde ; et d'après lui son ami aurait agi seul. Mais, visible 
ment, le chevalier s'est évertué à ne dénoncer personne, hormi 
ce d'Etallonde trop compromis,, qui avait pris le large, et s 

(l) V. injra, p. 92 , 



LES DÉBUTS DE L'INSTRUCTION CRIMINELLE 65 

déclaration tendancieuse parait bien contredite par toutes les 
dépositions entendues. D'ailleurs, avec le caractère un peu vain 
que nous lui connaissons, n'est-il pas sûr que d'Etallonde a dû 
se procurer des témoins de son grand exploit, qui plus tard pour- 
raient certifier sa gloire ? Il existe encore une raison de penser 
que la scène du Pont-Neuf ne s'est point absolument déroulée 
comme l'a rapporté La Barre. L'historien d'Abbeville, M. Louan- 
dre, homme consciencieux, qui écrivait sous Louis-Philippe, 
déclare (i) « tenir d'un honorable magistrat, le confident intime, 
le plus ancien et le plus tendre ami de l'un des co-accusés, que 
le véritable auteur de la mutilation fut un jeune étourdi, X..., 
qui fréquentait La Barre et ses autres camarades. Loin de quit- 
ter la France et d'avouer à l'Europe sa culpabilité, le Lâche se 
garda bien de révéler son secret ». Il faut souhaiter qu'une 
découverte heureuse en des papiers oubliés révèle un jour ce 
secret, dont M. Louandre parle en termes trop couverts. Sans 
doute n'est-ce pas assez de son témoignage pour innocenter 
d'Etallonde, dont la participation à l'affaire du Crucifix est sûre. 
Il a été sans nul doute l'instigateur du sacrilège contre ce Christ, 
de longue date objet de ses colères ; c'est lui qui a fourni l'arme, 
son couteau appointi tout exprès; il est certainement l'un de 
ces jeunes gens « bassets» à redingote Manchette, qu'ont aper- 
çus les témoins. Mais rien en somme n'établit qu'il ait lui seul 
porté tous les coups. Car ils étaient quatre au moins qui «juraient 
beaucoup le nom de Dieu ». Rien ne prouve que les trois autres 
soient demeurés spectateurs passifs de l'exécution. Quels étaient 
ces autres? Nous n'avons pas le droit de prononcer aucun nom, 
même sous forme d'hypothèse, car l'information — qui est tout 
ce que nous possédons — ne contient aucun renseignement sur 
les amis d'Etallonde. Il y a pourtant lieu de croire, d'après les 
dépositions, que ces mécréants étaient fort jeunes (les témoins 
sont d'accord pour noter leur taille peu élevée) de l'âge peut- 
être de Douville, tandis que Saveuse, son aine, devait être plus 
grand. 

(1) Histoire d'Abbeville et du Comte de Poitthieii, t. II, p. i)6. — Au con- 
traire dans I a /Biographie d'Abbeville, publiée antérieurement, M. Louandre, 

sans dénoncer formellement d'Etallonde, Lusse entendre qu'il a été forte- 
ment soupçonné d'être l'auteur de la mutilation. 



66 CHAPITRE V ' 

Nous n'osons prononcer aucun nom, parce que le juge n'a 
fait aucune recherche des coupables possibles. Il semble qu'en 
présence des dépositions, non pas très précises, mais d'ailleurs 
concordantes et formelles, l'instructeur avait le devoir de s'en- 
quérir qui pouvaient être ce< quatre peu dévots, que leur pré- 
sence à l'heure et sur le lieu du crime rendait pour le moino fort 
suspects. Cette recherche était-elle impossible ? Non pas. Il est 
rare, au début d'une instruction, qu'on possède renseignements 
plus complets. Le nombre des jeunes gens à soupçonner dans 
Abbeville ne devait pas être si grand qu'il fût très malaisé de 
faire une enquête discrète sur leur emploi du temps dans la nuit 
du 8 au 9 août, la semaine précédente. Nul doute que dans une 
autre affaire Duval, vétéran blanchi dans le métier, n'eût ainsi 
procédé. Mais cette fois rien de tel. Officiellement le procureur 
du Roi Hecquet déclare qu'on n'a pas d'indication suffisante 
pour suivre une piste quelconque, et l'on continue d'entendre 
des témoins qui, ceux-ci, ne savent rien des faits et déposent à 
côté. Pendant ce temps d'Etallonde disparaît. 

Dans une matière "si délicate il est difficile d'rffirmer, car 
toute preuve assurément nous échappe. Mais du moins se peut- 
on demander si Duval dès le premier jour ne savait pas la cul- 
pabilité d'Etallonde, s'il n'a pas justement pour ce motif Fait 
avorter l'instruction, en prenant soin de procurer à l'opinion 
nerveuse la satisfaction qu'elle exigeait. D'où les monitoires 
sollicités, l'audition d'innombrables témoins, mesures inofren- 
sives, destinées à donner au public l'illusion que la justice avait 
fait tout le possible par une si minutieuse enquête. Duval avait 
des motifs pour ménager d'Etallonde. Celui-ci était fils du Pré- 
sident de Boëncourt, son chef hiérarchique, homme influent, qui 
sans doute entretenait d'excellents rapports avec Monseigneur 
l'Evèque, que M. l'Intendant considérait. C'était d'habile politi- 
que de rendre service à un personnage jouissant de telles rela- 
tions. Au surplus d'Etallonde ne se trouvait-il pas neveu du 
Chevalier de Boèncourt, ami intime de Duval ? On ne le pou- 
vait traiter en inculpé vulgaire. 

Reste seulement un point, qui est le plus délicat. Comment 
l'assesseur dès le début de son instruction eût-il pu être fixé .sur 
la culpabilité d'Etallonde? Or il était naturel qu'il le soupçonnât. 



LES DÉBUTS DE L'INSTRUCTION CRIMINELLE 6j 

Duval comme maïeur, chef de la police locale, sans nul doute 
avait reçu force rapports sur la manie irréligieuse, nullement 
cachée, du jeune homme. Tenons pour certain qu'il connaissait 
le scandale de la place Saint-Pierre, la façon délibérée dont le 
garçon était passé, chapeau sur le nez, devant le Saint-Sacrement. 
Cr, s'il avait de tels soupçons, la disparition soudaine d'Etal- 
londe, une certaine gêne qui peut-être se manifesta dans l'attitude 
des membres de la famille Gaillard, mille indices rapprochés 
n'cnt-ils pu préciser ses conjectures, les muer en certitude ? 

D'Etallonde en effet fut vite dégrisé. Après la satisfaction 
puérile du début, qui le poussait courant à Willancourt conter 
son exploit, quand il perçut la ville en larmes à cause de lui, la 
toule en prières sur le Pont-Xeuf pour détester scn acte, il com- 
prit tout d'un coup que cet acte était grave, qu'il avait commis un 
crime. Alors il prit peur et sans doute se confessa. Comment osa- 
t-il faire au pieux M. de Boëncourt l'aveu de sa culpabilité (i) ? 
Y eut-il entre le père et le fils une entrevue dernière ? Quelle 
scène à taire ce serait pou; un dramaturge, ce dialogue tragique 
qui rappelle les invectives du Menteur ou celles de Don Juan. 
Le père noble est debout, indigné, maudissant; mais cette fois 
le fils s'humilie; il implore afin de sauver sa vie. Et M. de 
Boëncourt, avec quel suprême dédain où son affection s'épuise, 
lui fait aumône de cette vie. Il confie l'assassin du Christ au 
clergé qui le sauvera par charité, par égard pour son père. Il 
l'envoie d'abord à Etallonde chez le curé qui le cache, puis 
l'abbé voisin du Lieu-Dieu (2) se chargera de le faire passer en 
Angleterre. Mais de ce jour son fils est rayé de sa vie. Cet 
homme que nous verrons pour La Barre, un étranger, prodiguer 
son temps, ses efforts, user ses ressources, son crédit, jusqu'à 
mouvoir sans doute en une suprême démarche l'assemblée du 
clergé, les Evèques de France, il ne fera plus rien pour son fils, 
ne lui donnera rien, argent, ni protection, ni secours. Il l'a jugé 

(1) La tradition d'Abbeville a conservé très net le souvenir de cette « con- 
damnation » prononcée par M. de Boëncourt contre son fils (LoUANDRB, 
op. cit., p. 1)4). 

(2) Abbaye d'homme de l'ordre de Cileaux. en Picardie, située sur la petite 
rivière de Senarpont. Ce monastère est à deux lieue* E.-S.-E, de la ville 
d'Eu (Expilly). 



68 CHAPITRR V 

et condamné sans appel. Il ne le connaît plus. C'est fait assez 
d'avoir sauvé sa tête du bourreau. 

Nul dans Abbeville au premier moment n'accuse d'Etal- 
londe ni La Barre, ni aucun de leurs amis. Toutes sortes de 
bruits couraient, des propos en l'air, des boutades prises au 
sérieux étaient répétées, prenaient corps ; puis les gens rensei- 
gnés les colportaient ; à la fin il se trouvait un témoin pour les 
rapporter au juge. Un jour c'est un mendiant qui déclare dans 
un cabaret qu'à la vérité il ne connaît pas l'homme qui a mutilé 
le Christ, mais qu'il connaît son chien. Aussitôt cette histoire 
de chien de faire le tour de la ville. Le nommé Jean-Josse Ter- 
nisien, bourgeois, vient déposer « qu'il a ouï dire au nommé 
Du Bois, brasseur, qu'un particulier avait dit qu'il connaissait un 
homme de la chaussée d'Hocquet, qui connaissait les auteurs de 
la mutilation ». Parfois les soupçons se posent. On accuse un 
commis de Calais, le plaqueur, qui avait déjà commis des. im- 
piétés à Saint-Valéry. Dans la boutique d'Hocquamberg des 
gens déclarent « qu'ils étaient plusieurs lorsque les coups ont été 
donnés au Christ et que l'un d'eux aurait dit à celui qui frap- 
pait : « Eh bien, as-tu coupé une patte à ce b... là ? » Les com- 
mis aux aides surtout sont suspects. La femme Miannay en a 
entendu trois qui avaient le cœur de plaisanter dans le deuil 
général de la foule dévote. 

Aux premiers jours de septembre, le bruit se répand parmi 
les femmes, dans la Poissonnerie, que les sacrilèges sont décou- 
verts. Le plus coupable, précisément un commis aux aides, s'est 
sauvé. Les deux autres sont restés « parce qu'il n'avaient été 
que témoins de l'action.)) C'est le nommé Polenne, ci-devant 
soldat, compagnon baracanier et Paschal Freville, dit Bacquet, 
le fils, menuiskr. Mais, vérification faite, il est prouvé que ce 
Polenne, le soir du 8 août, n'est pa*s sorti de chez lui. Il a tra- 
vaillé jusqu'à onze heures et à onze heures un quart ii était dans 
son lit. Quant à Freville, il était aussi cette nuit-là bien sagement 
couché. 

En somme, après avoir beaucoup parlé du crime, échangé 
des propos vagues, inquiété plusieurs innocents, on se convainc 
qu'on ne sait rien ; on n'a pas de soupçons. Les monitoiies, 
avec leurs objurgations, tombent dans le vide. On se contente 



LES DÉBUTS DE L'INSTRUCTION CRIMINELLE 6$ 

d'implorer la clémence du ciel pour la ville coupable et l'on 
prépare, en maudissant les impies, la cérémonie d'expiation du 
8 septembre, pour laquelle on attend M. l'Evêque d'Amiens... 

Pourtant dès le premier jour d'enquête, ] e 13 août, Duval 
de Soicourt avait reçu une déposition singulière, celle d'Etienne 
Nature, le maître d'armes chez lequel La Barre allait presque 
tous les jours tirer. On se retrouvait là entre jeunes gens. Mé- 
tigny était un autre habitué. Ce maître d'armes, que M. Cruppi 
qualifie de « providentiel », vint déclarer d'abord « qu'il ne savait 
rien du contenu en la plainte ». Mais il ajoute « qu'il a entendu 
le sieur Gaillard d'Etallonde, le sieur Chevalier de la Barre et le 
sieur Moisnel, étant tous trois dans sa salle d'armes, se vanter 
qu'au temps de la fête du Saint-Sacrement dernière, étant sur la 
place de Saint-Pierre lorsque la procession de Saint-Pierre pas- 
sait, où l'on portait le Saint-Sacrement, ils ne défirent point 
leur chapeau et ne se mirent point ci genoux et qu'ils en rirent 
une sorte de bravade. » Le 26 septembre, Nature répé.a sa dé- 
position dans les mêmes termes. Il fit connaître que se trou- 
vaient dans la salle plusieurs de ses « écoliers », M. de Neuvillette, 
M. de Sélincourt le fils et M. Dumontois, lesquels «blâmèrent 
fort ces Messieurs qui se vantaient de cette action ». 

Quel mobile poussa le maître d'armes à faire cette déclara- 
tion, dont les conséquences furent si graves, qui, de son propre 
aveu, n'avait nul rapport avec les faits de l'instruction ? Obéit-il 
à un scrupule louable de conscience ? Mais les scrupules n'inci- 
tent guère à des dépositions fausses et celle de Nature se trouvait 
sur plus d'un point inexacte. D'Etallonde n'avait jamais mis les 
pieds dans sa salle d'armes, Moisnel même n'y était pas assidu 
et, si La Barre y tint des propos sur l'incident de la place 
Saint-Pierre, ce fut, semble-t-il, sans bravade, au contraire en 
toute simplicité, pour se défendre des reproches qu'on lui fit. 
Nature n'avait nulle raison de charger La Barre, son fidèle éco- 
lier. Il est manifeste qu'il a été poussé à le dénoncer; et nous 
savons par qui : il suffit de rapprocher sa déposition de celle de 
Beauvarlet, le pensionnaire de Willancourt, qui fut entendu le 
17 août. Celui-là non plus, de son aveu même, ne savait rien du 
conttnu en la plainte. 

Il vint seulement déclarer « qu'il y a aux environs d'un mois 



70 CHAPITRE V 

le chevalier de la Barre entra dans sa chambre avec un jeune 
Monsieur qu'il ne connaît point; que ce jeune Monsieur, remar- 
quant un crucifix de plâtre qui est dans sa chambre, lui demanda 
s'il voulait le vendre, que, lui ayant demandé ce qu'il voulait en 
faire, il lui répondit que c'était pour le briser. Là-dessus il lui 
dit qu'il ne voulait pas le vendre; que ce jeune homme à lui 
inconnu était assez gros et basset, ayant un habit blanchet ou 
ou une redingote Manchette, ne s'en souvenant pas bien, qu'il ne 
sait s'il avait une épée ou un couteau de chasse; qu'il ne peut 
nous détailler sa figure, ni la couleur de ses cheveux ». Il est 
clair que, sur le moment, l'incident avait assez peu frappé Beau- 
varlet. S'il en vint déposer, c'est qu'il en fut véhémentement 
sollicité. Car il avait à perdre à dénoncer La Barre, puisqu'il 
recevait de M me l'Abbesse l'abri et le couvert. Cet ancien mar- 
chand savait le prix des choses, et, pour qu'il déposât, Belleval 
dut accepter ses conditions. Mais à M. l'Elu rien ne coûtait en vue 
d'atteindre son ennemi. 

Avec cette clairvoyance admirable qu'à certains donne la 
haine, il avait compris tout de suite le merveilleux parti qu'il 
pouvait contre le Chevalier tirer de cette affaire scandaleuse du 
Crufkix. Et c'est Belleval qui sûrement conduisit Nature, second 
témoin, à l'enquête. Car il lui importait que le nom de La Barre 
fût prononcé dès le début de l'information, non sans doute sur 
le fait de la croix mutilée, mais du moins à l'occasion d'impiétés 
analogues. Si le jeune homme n'avait point positivement frappé 
le Christ du Pont-Neuf, il eût été capable de lui porter des coups, 
et ainsi il avait sa part dans le sacrilège, part très punissable. 
Belleval (i), en discourant avec les commères, dans la chaussée 
Marcadé, mêlait savamment le nom de La Barre à ses récrimina- 
tions sur l'impiété du temps, sur l'attentat horrible du Pont-Neuf. 
Personne ne défendait le chevalier, gentillâtre impertinent qui 
faisait tant le seigneur, qui se moquait des honnêtes gens et qui 
disait de gros mots sur le bon Dieu. Il les paya cher, le pauvre 
La Barre, ses allures fringantes, sa morgue de petit gentilhomme 
trcp sûr de la supérioriré de sa race et de son esprit ! M. de Bel- 



(i)V. notamment lettre de Mme Feydeau au Président d'Ormesson (Dos- 
sier Joly de Fleury, f° 51). 



LES DEBUTS DK L'INSTRUCTION' CRIMINELLE J\ 

levai, au moins, c'était un bon monsieur et qui causait à tout le 
monde. En causant, il s'informait. 

Quand il sut par hasard l'histoire du crucifix de plâtre chez 
Beauvarlet, un irait de lumière jaillit dans sa cervelle haineuse : 
La Barre avait voulu fouler ce Christ aux pieds. Maintenant 
Belleval le tenait. Quel précédent plus net au crime du Pont- 
Neuf? Aussi l'élu ne se donna de cesse qu'ii n'eût tait venir chez 
lui ce précieux Beauvarlet. C'est la femme Tirmont qui négocia 
la rencontre. Elle était enragée contre le chevalier qui avait 
prêté Dom B. . à son fils. Un soir vers 7 heures qu'elle passait 
dans la rue (c'est Belleval en personne qui fit ce récit à l'instruc- 
tion) l'élu à sa fenêtre prenait le frais; Ton causa. Elle lui annonça 
que Beauvarlet ('allait venir consulter, car il était fort embarrassé 
à cause de l'assignation qui venait de lui être donnée. Belleval 
demanda le motif de la citation. (C'est sans nul doute lui même 
qui avait désigné Beauvarlet au juge). « Elle lui répondit que 
c'était pour ces belles affaires par rapporta M. le Chevalier de 
la Barre, cousin de\l niC l'Abbessede Willancourt, qui corrompait 
tous les jeunes gens du quartier, même son fils à qui i. avait fait 
voir chez lui des livres abominables, qu'on appelait Dom B., le 
tableau de 1 amour conjugal et autres; que ce qui faisait la 
crainte du sieur Beauvarlet était l'appréhension de déplaire à 
M me l'Abbesse et qu'elle lui ôte son pain. Un instant après que 
cette femme se fut retirée, ledit Beauvarlet vint le joindre. » 
Belleval sut convaincre l'ancien marchand qu'il n'avait rien à 
redouter des colères de l'abbesse et Beauvarlet déposa. 

Duval enregistra les deux dépositions, celle du maître d'ar- 
mes et celle du marchand, par scrupule, peut-on croire, de juge 
d'instruction, soucieux de tout noter, comme il avait enregistré 
les propos oiseux tenus à la Poissonnerie. Mais il ne semble 
point y avoir attaché personnellement d'importance. Aux autres 
témoins il n'a posé aucune question à propos des faits révélés 
sur le Chevalier de la Barre, et, quand La Barre lui-même, 
entendu le 22 août, eut déclaré qu'il ne savait rien, le juge 
n'insista pas. 

Un ordre d'idées différent occupait en ce moment M. Duval. 
Depuis l'attentat du Pont-Nsuf, l'histoire de l'hostie profanée 
courait de plus belle en ville et, du moins dans le petit 



72 CHAPITRE V 

cercle des Dumaisniel, on établit tout de suite une corrélation 
entre les deux sacrilèges. Le 9 août, quand l'estimable M e Chol- 
let, perruquier, vint accommoder le fils Belleval, il lui annonça, 
comme à tous ses clients, la mutilation du Christ. C'était la 
nouvelle du jour. Il lui dépeignit la foule gémissante sur le 
Pont-Neuf. Belleval « en haussa les épaules et dit à la dame son 
épouse qui était à sa toilette ce qu'il venait d'apprendre. » Elle 
s'indigne : « Cela crie vengeance. Ne pourra-t-on pas les décoi - 
vrir, ces monstres ? » Belleval ajoute : « C'est à peu près comme 
ceux qui disent avoir communié et avoir gardé l'hostie, l'avoir 
piquée et en avoir tiré du sang. » Madame répondit que cela 
faisait frémir. 

Le même jour, M. de Nampont déclarait au sieur Marin, autre 
perruquier, « que cela pourrait (la mutilation du Ckrist) avoir 
été fait par des jeunes gens de cette ville que l'on disait avoir 
profané une hostie. » Sont-ce MM. les coiffeurs qui répandirent 
ce bruit par la ville ? Il est sûr que dès ce moment l'opinion 
commença de s'établir qu'il existait dans Abbeville une société 
d'impies,, lesquels s'attaquaient par système à Dieu, dans son 
image sur le Pont-Neuf, comme dans l'hostie, son corps sur- 
naturel. La mutilation du Crucifix n'était point un acte isolé, 
mais l'exécution méthodique d'un plan sacrilège obstinément 
poursuivi. 

Moisnel, entendu le 14 août, rapporta naïvement sa ren- 
contre, le soir des feux de Saint-Jacques, avec des amis : com- 
ment Douville conta l'histoire d'un jeune homme qui, ayant 
coupé une hostie pour voir s'il en sortirait du sang, l'avait pol- 
luée parce qu'il n'en était point sorti. Moisnel nomma les 
interlocuteurs, Belleval et Blondin de Bréville. Il n'avait, pen- 
sait-il, nul motif de dissimuler, puisque Douville lui avait, dès 
le lendemain, dit le nom de ce jeune homme à l'hostie et que 
c'était un inconnu. Plus prévoyant, instruit par son père, Dou- 
ville fit ce qu'il put pour atténuer la portée de ses propos impru- 
dents. C'était, dit-il, une vieille histoire qu'il avait narrée à ses 
amis. « On faisait à raison de cela tous les ans une cérémonie à 
Paris. » 

Il est permis de se demander pourquoi Duval s'attacha si 
fort à élucider cette question d'hostie profanée, peu passionnante 



LES DEBUTS DE L INSTRUCTION CRIMINELLE 73 

en somme, alors qu'il nous a semblé laisser de côté délibérément 
le principal de l'information. Jusqu'à ce jour l'assesseur avait 
passé dans Abbeville pour assez peu dévot. Il faisait de MM. Van 
Robais, protestants, sa société habituelle. Son catholicisme, fort 
paisible, était d'un fonctionnaire du roi très chrétien. La seule 
accusation qui n'a pas été portée,, à Abbevilie du moins, contre 
lui est celle de fanatisme. Il semble bien, en ce qui le concerne, 
qu'il faut écarter toute explication de sa conduite qui serait tirée 
du zèle religieux. N'a-t-il pas voulu tout simplement détourner 
l'opinion publique de la mutilation du Christ, dont l'auteur ris- 
quait d'être trop aisément connu, en la faisant dévier sur cette 
histoire beaucoup plus vague d'hostie ? On n'aboutirait à rien. 
Il serait alors aisé, après avoir un peu battu les buissons, de 
clore l'information inutile. Tout le monde serait satisfait, les 
gens pieux de l'ardeur déployée par le juge dans la défense de 
notre sainte religion et la famille Gaillard de ce que son nom 
n'aurait pas même été prononcé. 

Ce parti arrêté, il était sage d'en référer tout de suite au 
Procureur Général à Paris, dont le Procureur du Roi Hecquet 
n'était que le substitut. On préviendrait ainsi toute possibilité 
de reproche sur l'orientation nouvelle donnée à l'affaire, puis- 
qu'on aurait l'air d'avoir sollicité des instructions. Hecquet, dès 
le 17 août, écrivit (i) donc à son chef, M. Joly de Fleury (21, 
la lettre que voici : 

Monseigneur, j'ay l'honneur de vous informer que plusieurs 
Particuliers de cette ville ont eus l'insolence et l'impiété de mutiler, 
la nuit du huit au neuf de ce mois, le crucifix qui es' sur le 
milieu du pont neuf de cette ville, et de couvrir d'ordures celui 
qui se trouve dans le cimetière de Sic Catherine. En re (levant) 
plainte de ce fait, et demandant au juge la permission de faire 



(i) Dossier Joly de Fleury, f° 21. 

(2) Guillaume François Louis Joly de Fleury, d'abord avocat général, 
puis en 1740 procureur général en survivance de Guillaume François Joly de 
Fleury, son père, puis, après la démission de ce dernier, titulaire en 1746. 
Bon fonctionnaire, Joly de Fleury, dont le nom maintenant va sans cesse 
revenir, était loin de posséder le rare mérite et la vaste érudition de son père. 
Sur ce dernier v. l'article Joly dans Moreri. 



74 CHAPITRE V 

in(former), j'ay appris qu'on débitent que plusieurs jeunes gens se 
vantoient d'avoir commis des impiétés encore plus grandes, j'en ai 
fait mention dans ma plainte, sans les Désigner autrement, j'ap- 
prends dans le moment par l'information, qu'on a oui dire sur la 
fin du mois dernier, qu'un jeune homme ayant entendu parler de 
l'histoire d'un juif qui avoit piqué une hostie dont il étoit sorti du 
sang, avoit voulu voir si effectivement il en sortiroit ; qu'en con- 
séquence il avoit communié, avoit gardé l'hostie et l'avoit piqué ; 
et que voyant qu'il n'en sortoit pas de sang, il avoit jette l'hostie 
à terre, l'avoit couverte de crachats et l'avoit même pollué seminis 
effasione, disant que, puisqu'il n'en sortoit pas de sang, il ne 
croyoit pas à (la) présence réelle. 

(Ce) crime est si énorme que je crois devoir vous en faire part, 
je fais continuer (l'infor)mation. Si je viens à découvrir le cou- 
pable, j'aurai l'honneur de vous (le ma)nder. j'ay celui d'être avec 
respect... Hecquet. 

Joly répondit le 22 août (1). Cette réponse lui coûta beau- 
coup d'efforts, car le brouillon de sa main est tout raturé et 
chargé de renvois. 

Ecrire au pr(ocureur) d'Abbeville. 

j'ay receu vostre lettre au sujet des particuliers qui se sont 
livrés aux excès et autres impiétés les plus criminelles. Vous devés 
continuer d'en faire informer et de faire touttes les diligences 
nécessaires pour faire découvrir et arrêter ces particuliers et leur 
instruire le procès dans la plus grande rigueur de l'ordonnance, 
vous aurés agréable de menvoier a fur et a mesure copie des 
procédures. 



Le 30 août, nouvelle lettre d'Hecquet (2) : 

J'ay l'honneur de vous envoyer l'extrait de l'information faitte 
à ma Requête au sujet des excès et des impiétés criminelles dont 
je vous ai rendu compte dans ma dernière lettre, il y a eu près de 
quarante témoins entendus dans l'information. .. Si je ne découvre 

(1) Dossier Joly de Fleury, f» 28. 

(2) Ibid., f° 30. 



LES DEBUTS DE L INSTRUCTION CRIMINELLE 75 

rien par la voye du monitoire. dont la 3° publication doit se faire 
Dimanche prochain, il faudra nécessairement arrêter toute pour- 
suite. 

Vous verres par cet extrait qu'elle est la Lournure qu'a donné a 
sa déposition le S r Douville De M dllefeu gendarme De la garde 
Du Roy ; quoique le S r Moisncl son ami dise positivement avoir 
appris de luy le nom de l'auteur du crime en question. Vous y 
verres que la plupart de nos jeunes gens poussent les choses au 
point de se faire une gloire de leur impiété. Si je ne peux rien 
découvrir relativement aux excès dont j'ay rendu plainte, au moins 
l'information pourra telle nous mettre dans le cas de reprimer 
l'insolence de trois jeunes gens qui ont affectés de ne point se 
découvrir devant le S. Sacrement, le jour de la fête-Dieu dernière. 

La réponse du Procureur Général est tout à fait intéres- 
sante (i). 

[sans date] Ecrire au Pr. d. R. dabbcville. 

J'ay receu vostre lettre et la copie des informations qui y étoit 
jointe au sujet des impiétés attribuées à des personnes de vostre 
ville les délits paroissent cei tains mais les auteurs ne nous sont 
pas indiqués par les informations, ainsi je pense comme vous que 
si les monitoires ne nous donnent pas de nouvelles indications des 
noms des coupables il faut attendre quil en survienne, le lems 
les fera peut eslre découvrir, et je ne doute pas que vostre zèle ne 
vous y fasse parvenir. 

Ceci veut dire en style administratif poli que, faute d'indica- 
tions suffisantes sur le nom des coupables, il n'y a plus en effet 
qu'à clore l'information, en attendant qu'un hasard tout à fait pro- 
blématique procure des renseignements nouveaux qui — peut- 
être — permettront de la rouvrir un jour avec chance de succès. 
Ainsi le tour était joué. L'affaire du Crucifix, qui avait tant ému 
l'opinion, s'acheminait vers un classement dans les règles. Quant 
à l'incident de la procession non saluée, il parait au Procureur 
général si mince qu'il n'y fait même pas allusion dans sa réponse. 
L'insolen :e des trois jeunes gens sera for: bien réprimée par une 

(i) Dossier Jolv de Fleury, f° 29. 



/ 6 CHAPITRE V 

verte semonce ou quelques jours de prison : correction légère 
qui relève de la police locale plutôt que du Parquet de Paris. 

Le dernier monitoire fut lancé au prône le I er septembre, 
sans plus de succès que les précédents dimanches. Hecquet allait 
recevoir la lettre du Procureur général et d'accord unanime 
l'affaire serait classée. Mais quelqu'un veillait qui, depuis 
15 jours, à côté du juge, guettait les progrès de l'instruction. 
M. de Belleval ne s'accordait pas de repos. Allait-il laisser échap- 
per La Barre ? Quelle occasion perdue ! Quand retrouver des 
circonstances si favorables, la ville entière soulevée de religieux 
émoi, détestant les impies ? Le vieil homme se multipliait, ne 
plaignait ni son temps, ni sa peine, ni son argent sans doute. 
Sur la chaussée Marcadé il avait vu tout le monde, entendu tous 
les familiers de l'abbaye, les gens de service, recueilli tous les 
propos de la malveillance générale contre le Chevalier. Il y 
mêlait de son cru des insinuations, des perfidies trempées d'eau 
bénite, et l'opinion se trouvait maintenant accréditée dans ce 
faubourg que La Barre était un sacrilège, un corrupteur de la 
jeunesse,, capable de tout. Pourquoi ne pas étendre à la ville 
entière cette propagande aisée, qui avait si bien réussi autour de 
Willancourt ? De tout ce que les langues méchantes lui dirent 
sur La Barre, vrai et faux confondus, Belleval fit un mémoire 
long, impressionnant. Les propos, les boutades, épars dans 
mille conversations, rapprochés, formaient un faisceau redoutable 
d'impiétés. Puis quand il l'eut rédigé, avec quel soin fervent ! le 
vieillard promena son factum «aux quatre coins de la ville» (1). 
Il le lisait à tout venant, et cela dura « pendant dix jours de 
suite ». Il entrait partout, dans les salons, dans les boutiques, 
réveillant la mémoire des vieilles filles et des garçons perruquiers. 
Il écrivit à ses amis dans les villes voisines. Et parmi des phrases 
de sacristie a la rhétorique fanée, un nom toujours surgissait, 
s'imposait, celui de ce réprouvé, du Chevalier de la Barre, 
ennemi mortel de Dieu. A quoi bon chercher un coupable ail- 
leurs, quand tout, sa vie, ses propos, ses indécences, désignaient 

(1) Cf. Lettre de Mme Feydeau au Président d*Ormesson du 27 octo- 
bre 1765 (dossier Joly de Fleury, f» 51) ; note sous lettre au dut>de Richelieu, 
du 18 juillet 1766. extrait d'une lettre d'Abbeville du 7 juillet (Voltaire, 
t. 44, P- 348). 



LES DEBUTS DE L INSTRUCTION CRIMINELLE 77 

ce jeune mécréant, étranger par surcroît au pays, venu dans 
Abbeville pour y prêcher de mauvaises doctrines, y semer de 
mauvais exemples ? 

Les premiers jours l'opinion résista. Le zèle extra-judiciaire 
de ce vieux Belleval surprit. On tenait La Barre pour un garçon 
de peu de cervelle, éventé, mais point méchant. « Personne ne 
voulait accuser juridiquement de jeunes indiscrets, dont on avait 
pitié ; on voulait cacher leurs fautes, qu'on imputait à l'ivresse et 
à la folie de leur âge ». 

Belleval, infatigable, revint à la charge. Il «alla chez tous 
les témoins, il les menaça; il les fit trembler; il se servit de 
toutes les armes de la religion. » C'était pour eux, s'ils refu- 
saient de parler, l'excommunication des monitoires. Et cet obli- 
geant Belleval leur dictait les grandes lignes de leur déposition. 
En même temps il assiégeait M. Duval de Soicourt ; il lui mon- 
trait l'opinion publique unanime, soulevée contre les impies, 
les massacreurs de Dieu, qui désignait ouvertement pour leur 
chef La Barre. Quel argument ce fut pour lui, cette procession 
du 8 septembre, où parut l'Evèque, corde au col, l'amende 
honorable si pathétique, que toute la ville répéta ! 

Cette campagne furieuse embarrassait Duval. Sans doute il 
avait espéré qu'avec le temps la colère populaire se dissiperait, 
s'évanouirait en prières, et voilà qu'on lui imposait un coupable 
à punir, ce petit La Barre, un cousin de ministres. Belleval l'obsé- 
dait, lui dressait de longues listes de témoins à entendre. En 
ville l'opinion, travaillée, devenait nerveuse ; sûrement elle ne 
s'accommoderait plus du classement de l'affaire, arrêtant toutes 
poursuites. Si l'on ne savait pas avec certitude l'auteur de la 
mutilation du Crucifix, on était sûr du moins que l'impiété de 
La Barre méritait d'être punie ; ses mots imprudents, ses gestes 
de bravade étaient connus de tous maintenant, répétés, ampli- 
fiés. Et puis restait toujours dans le fond du tableau cette trouble 
histoire d'hostie, sacrilège exécrable, qui projetait sur les niais 
propos de ces gamins vicieux une lueur sinistre de sabbat, le 
reflet effrayant des grands crimes contre Dieu. Il fallait qu'une 
sanction fût portée. Dès le 30 août nous savons, par la lettre 
d'Hecquet, que Duval songeait à punir « l'insolence » des trois 
jeunes gens qui n'avaient pas salué la procession place St-Pierre. 



78 CHAPITRE V 

Il hésitait encore. Peut-être espérait-il que la cérémonie du 
8 septembre avec l'accumulation de ses pompes chrétiennes élè- 
verait si haut les esprits, occuperait à tel 'point les curiosités 
qu'on laisserait en paix le pauvre La Barre et ses complices. 
Hélas! le 12 septembre Belleval, à force d'importunités, obtint 
d'être lui-même entendu. Il ne pouvait rapporter contre le Che- 
valier aucun fait dont il eût été témoin, car il ne l'avait pas une 
seule fois rencontré d'un peu près depuis leur altercation sur le 
pont des Capucins. Il narra à sa façon l'incident du crucifix chez 
Beauvarlet. Manifestement il n'avait jamais vu ce crucifix, qu'il 
fait manier par La Barre « avec peu de révérence », alors que 
c'était un gros bloc de plâtre, accroché au mur très haut. Et sur- 
tout, avec une mauvaise foi insigne, il supprime dans son récit 
le compagnon de La Barre, celui qui, d'après Beauvarlet, aurait 
remarqué le Christ et l'aurait marchandé. Belleval impute à son 
ennemi le tout. Quelles instances joignit- il à sa déposition ? 
Quels furent, pour convaincre Duval, les suprêmes arguments? 
De guerre lasse, l'assesseur se rendit à ses obsessions. 

Le lendemain 13 septembre Hecquet remontre à M. le Séné- 
chal de Ponthieu 

... Qu'il a appris qu'un jeune homme demeurant en cette ville 
ayant été voir il y a environ six semaines ou deux mois le sieur 
Beauvarlet, ancien marchand, ce jeune homme remarquant dans la 
chambre du dit sieur Beauvarlet, un crucifix de plâtre, lui demanda 
s'il voulait vendre ce crucifix ; que le sieur Beauvarlet lui ayant 
demandé ce qu'il en voulait faire, il lui répondit que c'était pour 
le briser. 

Qu'il a appris en outre que le même jeune homme, accompa- 
gné de deux autres jeunes gens de cette ville, s'étant trouvé sur la 
place Saint-Pierre le jour de la Fête-Dieu dernière dans le moment 
où la procession du Saint-Sacremeut sortait de l'église Saint- 
Pierre, ces trois jeunes gens passèrent devant le Saint-Sacrement 
s^ns ôter leur chapeau et sans se mettre à genoux et qu'ils s'en 
sont vantés depuis comme s'ils avaient fait une belle action ; qu'il 
sait qu'il y en a d'entre eux qui ont tenu des discours et fait d'au- 
tres actions impies ; 

Qu'il est essentiel de constater par une information juridique 
de semblables impiétés ; que, d'ailleurs, la preuve qui résultera de 
ladite information contribuera peut-être à faire découvrir les au- 



LES DEBUTS DE L INSTRUCTION CRIMINELLE 79 

teurs des attentats commis la nuit du 8 au 9 août dernier sur le 
crucifix du Pont-Xeuf de cette ville et sur celui du cimetière de 
Sainte-Catherine, 



Le même jour, 13 septembre, Duval donne au Procureur 
acte de sa plainte et permet d'informer. La Barre sans doute 
n'est pas nommé, mais c'est contre lui clairement que Belle val, 
parvenant ci ses fins, a fait diriger la plainte nouvelle. 

M. Louandre (1) avait sur nous cet avantage appréciable 
d'écrire quand les souvenirs du drame restaient encore vivants. 
Il a eu sous les yeux une note d'un curieux abbevillois, M. le 
marquis le Ver, ainsi conçue : « Duval de Soicourt prit un dé- 
guisement, sous lequel un soir il avertit M me l'Abbesse qu'on 
devait arrêter La Barre. Alors on fit évader celui-ci qui s'échappa 
«à petites journées d'Abbeville. » Cette note évidemment s'ac- 
corde mal avec l'opinion, toujours soutenue, que Duval. ennemi 
secret de M me Feydeau, n'avait autre souci en tête que d'at- 
teindre le Chevalier de la Barre, son cousin. Aussi a-t-on dé- 
laissé, sans y prendre garde, une indication si gênante au bas 
d'une page peu lue de l'Histoire d'Abbeville. C'est faire, sem- 
ble- t-il, trop peu de cas d'un témoignage contemporain. Certes, 
l'aventure, telle que M. le Ver la conte, paraît à notre goût un 
peu trop romantique. Nous nous représentons assez mal ce Duval 
travesti, au manteau couleur de muraille, qui se glisse entre 
chien et loup par une porte entrebâillée. Mais s'il nous plaît de 
laisser à M. Ponson du Terrail ces attachants récits historiques, 
aussi vrais peut-être que bien d'autres, du moins nous avons le 
droit de confronter les dates, qui sont prosaïques et sûres. L'or- 
donnance par laquelle Duval se permet à lui-même d'informer 
contre La Barre est du 13 septembre et c'est le 27 septembre 
seulement que sera lancé contre le même La Barre un décret de 
prise de corps. L'information, d'ailleurs, n'a révélé dans l'inter- 
valle aucun fait nouveau à la charge des inculpés. Ce retard de 
quinze jours ne donne-t-il pas l'impression d'avoir été apporté 
tout exprès pour leur permettre de trouver quelque part un sûr 
asile ? Que Duval ait donc, vers le 12 ou le 13 septembre, fait de 

(l) Histoire d'Abbeville, t. II, p. 157, note 1. 



8o CHAPITRE V 

façon quelconque avertir l'abbesse qu'il allait mettre en cause La 
Barre, c'est tout à fait vraisemblable. Ainsi la condamnation, 
maintenant inévitable, serait du moins prononcée par défaut ; 
elle donnerait à l'opinion la satisfaction nécessaire et les con- 
damnés, après une courre absence, en seraient quittes pour 
solliciter des lettres de rémission : nul doute qu'elles seraient 
accordées sans peine au cousin de MM. Feydeau, qui avait en- 
core l'honneur d' « appartenir » à MM. d'Ormesson. 

Cependant l'instruction continuait. Cette fois Duval entendit 
à la file tous les témoins que Belleval lui amena : Dargnies de 
Fresne et Thomas Laurent, les porte-dais du Saint-Sacrement à 
la procession de Saint-Pierre ; puis des perruquiers à qui La 
Barre avait dit quelques sottises pendant qu'ils l'accommodaient; 
la femme Tirmont ; son fils Jacques-Antoine, lequel raconta que 
La Barre avait «excommunié» un livre d'évangiles, qu'il l'avait 
mis dans un pot de chambre et l'avait jeté par la fenêtre ; puis 
encore, c'est le jeune Pétignat ; c'est Nature, le maître d'armes 
providentiel, et l'inévitable Beauvarlet, les deux colonnes de 
l'accusation. Ce dernier déclare, à propos du « jeune monsieur » 
qui accompagnait La Barre dans sa chambre et dont il ne peut 
donner le signalement, qu' « il a seulement une idée fort légère 
et très incertaine que le sieur de La Barre l'a nommé le sieur 
Moisnel. » Précision bien étrange, de laquelle il résulte que 
Beauvarlet ne connaissait pas même de nom Moisnel — son 
hésitation le démontre. Or il est sûr que le jeune homme en 
question était d'Etallonde, et par conséquent le nom de Moisnel 
n'a pu être prononcé par La Barre. Il faut pourtant que ce nom 
ait été soufflé au témoin,, et par qui serait-ce, si ce n'est par cet 
effrayant Belleval, qui conduisit Beauvarlet chez le juge ? D'où 
cette conclusion que le vieillard cherchait par tous les moyens a 
compromettre dans le scandale le petit Moisnel, un enfant de 
dix-sept ans, son pupille. 

Car il était essentiel pour l'élu que Moisnel fût arrêté, qu'il 
comparût devant le juge, non pas en témoin libre, mais en 
inculpé ; il fallait que pesât sur la volonté débile du petit garçon 
tout le formidable poids de l'appareil judiciaire ; il fallait le tenir 
entre quatre murs, dans une geôle effrayante, pour le bien prê- 
cher, pour le faire parler enfin, dans l'ombre du cachot ou la 



Les débuts de l'instruction criminelle 8r 

solennité de la chambre de justice. Avec un peu d'application, 
en faisant souffrir cet adolescent timoré, d'âme délicate et fine, 
on tirerait de lui contre lui-même et contre les autres, contre La 
Barre, son ami, tons les aveux les plus compromettants. 

Les témoins jusqu'à présent racolés par Belleval manquaient 
un peu de prestige : des garçons vicieux, une commère, deux 
ou trois merlans, gens par état bavards, Nature, le maître d'ar- 
mes qui se dédira au récolement, un Beauvarlet aux antécédents 
fâcheux, toutes personnes dont le témoignage, aisément obtenu, 
n'était pas de la meilleure qualité. Le petit Moisnel rehausse- 
rait cet ensemble un peu terne ; c'est à lui qu'il appartiendrait 
de prononcer les accusations définitives. Belleval conservait en 
réserve avec soin cet auxiliaire futur de l'inculpation et, pour 
commencer, il se garda bien de le faire évader. 

La Barre, à petites journées, sans beaucoup se cacher, fit 
route vers Longviliiers, un village entre iMontreuil et Boulogne, 
où il y avait une abbaye d'hommes fort ancienne, de l'ordre de 
Cîteaux. Les bons moines reçurent à bras ouverts le cousin de 
M me l'Abbesse de Willancourt : voilà sous la complaisante pro- 
tection du clergé le second de nos briseurs de croix. La retraite 
était bien choisie : assez près d'Abbeville pour suivre le procès, 
assez loin pour n'être pas connu, enfin à portée de la mer, 
s-i les choses décidément tournaient mal. 



CHAPITRE VI 
L'Arrestation du Chevalier de la Barre 



Après un mois d'hésitation, le 26 septembre, le Procureur 
du Roi conclut à la prise de corps des trois « jeunes insolents» 
de la Fête-Dieu, La Barre, d'Etallonde et Moisnel. Le décret fut 
lancé contre eux le lendemain vendredi ; mais il semble qu'on 
ait encore attendu jusqu'au lundi pour se soucier de le mettre à 
exécution. Pendant ce répit, M me Feydeau, sans perdre un 
instant, organisa la résistance. Il est sûr qu'elle fût aidée, guidée 
dans cette tâche ardue, à laquelle on peut croire que rien ne la 
préparait. Or elle se trouva tout de suite au courant des pièces 
du dossier ; elle connut les dépositions à peine enregistrées. On 
fit le compte des charges et l'on se concerta pour arrêter des 
défenses. Qui fut ce conseiller mystérieux de PAbbesse, dont la 
présence auprès d'elle est dès le premier jour sensible ? Il était du 
métier, car il apparaît qu'il en savait à fond les coutumes et le 
jargon, qu'il avait dans la place judiciaire des intelligences, ses 
entrées au greffe. Mais il a su si bien abriter son action discrète 
derrière M me Feydeau que rien, dans les témoignages, ni dans 
aucun document, ne permet de prononcer avec certitude son 
nom. 11 est seulement fort probable que c'était M. le conseiller 
Douville. On s'explique ainsi que plus tard soit intervenu l'avo- 
cat Linguet, lequel au surplus avait connu La Barre, alors qu'il 
était à Abbevilie, en 1764, le précepteur du jeune Maillefeu. 

Et d'abord il fallait, en l'absence du disparu, répondre à ce 
qu'on avait contre lui rapporté de fâcheux. C'est son ami, le 
dragon Aliamet de Métigny, qui, dûment stylé, eut la charge 
de présenter sa défense. Il déposa le 28 septembre à cet effet et 



i 



l'arrestation du chevalier de la barre 83 

fut entendu dans les deux informations conjointes, celle ouverte 
sur la mutilation du Crucifix et celle relative aux faits d'impiété 
qui visait expressément La Barre. 

Interrogé sur le crime du Pont-Neuf, Métigny raconta qu'il 
avait vu le chevalier le matin du 10 août. La Barre lui parut 
hésiter, puis, prenant son parti, l'air à la fois solennel et gêné, 
il déclara « qu'il avait quelque chose à lui dire, mais qu'il ne le 
lui dirait que lorsqu'il lui aurait donné sa parole d'honneur et 
fait serment de n'en jamais parler ». 

Ce préambule pompeux étonna Métigny, mais, pensant 
« que ce pouvait être quelque chose qui regardait la famille » de 
La Barre, il donna la parole demandée, « après quoi ledit sieur 
de la Barre lui aurait nommé une personne qu'il lui dit avoir 
commis » la mutilation du Christ. La Barre « ne lui avant 
nommé cette personne qu'après la parole qu'il lui avait donnée 
et le serment qu'il lui avait fait de ne jamais révéler ce qu'il lui 
avait dit, il est déterminé à ne point le révéler ». Duval, intri- 
gué, insiste, comme on pense. L'autre de plus belle risposte 
« qu'il se croirait déshonoré s'il manquait à sa parole ». En vain 
Duval rétorque qu'il a juré aussi de dire la vérité. Aliamet 
réplique « qu'il ne doit pas se déporter de son premier serment 
et qu'il est déterminé à tout souffrir plutôt que de parler avant 
d'avoir consulté ». Que ne s'est-il tu alors ? Et qu'il eut été 
mieux inspiré de garder par devers lui la confidence indiscrète 
de son ami ! 

Duval, ce jour-là, n'obtint pas un mot de plus. Mais telle 
quelle, malgré ses réticences, cette déposition avortée orienta 
toute l'affaire. Métigny la fit sans doute d'accord avec M me Feydeau, 
peut-être pour détourner les soupçons que Belleval faisait planer 
sur La Barre — mais ce fut une maladresse insigne; car rien, 
jusqu'à ce malencontreux récit, ne reliait le sacrilège du Pont- 
Neuf aux sottises reprochées à la petite bande étourdie. Et cet 
officieux Métigny venait sans besoin révéler que L'assassin du 
Christ n'était pas tel plaqueur, tel commis aux aides, dénoncés 
par l'opinion, mais, si ce n'est le chevalier en personne, du 
moins quelqu'un de sa connaissance et de son intimité. Du 
coup les deux affaires si différentes sont liées, vont s'enchevêtrer, 
et le pauvre La Barre se trouve horriblement suspect. — D'Etal- 



84 CHAPITRE VI 

londe, plus tard, a dit dans son -étrange Mémoire (1) qu'en 
l'accusant à tort son ami n'avait voulu que se disculper. N'est-il 
pas visible au contraire qu'en dénonçant d'Etallonde, La Barre 
s'est perdu, parce qu'étant son camarade le plus intime, il s'est, 
lui-même répréhensible par ses mauvaises façons, trouvé impli- 
qué dans cette atmosphère c]£ sacrilège, où le jeune Gaillard se 
plaisait ? Le crime du Pont-Neuf, crime qu'on ne saurait contes- 
ter d'après le droit et les idées du temps, projetait sur les me- 
nues fredaines je ne sais quelle apparence provocante de lèse- 
majesté envers Dieu. Il faut convenir que Métigny fut ou bien 
mal inspiré, ou bien mal conseillé. 

Au contraire ses déclarations dans la seconde enquête sont 
judicieuses et habiles, plus habiles certes que les réponses faites 
par La Barre dans la suite. Il prend successivement toutes les char- 
ges et les réfute. 

Et d'abord il s'en faut bien « que les choses se soient pas- 
sées » comme Beauvarlet les rapporte au sujet du crucifix accro- 
ché au mur. D'Etallonde et La Barre étaient descendus dans la 
chambre du marchand à Willancourt, pour le voir travailler à ses 
fusées. D'Etallonde, «ayant aperçu dans ladite chambre un 
médaillon de plâtre, dont il était difficile de distinguer les figures 
qui étaient en bas relief, dit audit sieur Beauvarlet : « Qu'est-ce que 
cette mauvaise pièce? Vendez la moi ». Beauvarlet lui demande 
ce qu'il en veut faire. — « C'est pour la briser, parce que cela ne 
vaut pas le diable. ». — La Barre se faisait fort, s'il était appelé 
en justice, de démontrer « que le discours du sieur d'Etallonde 
n'était pas pour insulter l'image de Jésus-Christ, mais relative- 
ment à la méchanceté de la pièce et à la maladresse de l'ouvrier». 
Si Beauvarlet avait différemment déposé, La Barre « était sûr 
qu'il ne l'avait fait qu'à l'instigation du sieur Dumaisniel de 
Belleval, qui était l'ennemi capital de lui et de M me l'Abbesse de 
Willancourt, sa cousine germaine ; qu'il prouverait cette inimi- 
tié et son mauvais*cœur par mille traits relatifs à lui et à 
M me l'Abbesse ; qu'il prouverait que ledit Beauvarlet a été 
demander conseil audit sieur de Belleval (2) avant de faire sa 



(i) Mémoire au Roi, publié par F. PouY. 

(2) Le fait est reconnu par Belleval lui-même; 



L ARRESTATION DU CHEVALIER DE LA BARRE ô) 

déposition et que c'est le sieur de Belleval qui l'a incité à dépo- 
ser ainsi qu'il a pu faire ». 

Aussi déformé était l'incident de la Fête-Dieu. Justement 
Métigny se trouvait à la salle d'armes, chez Nature, quand on 
fit reproche à La Barre de n'avoir pas défait son chapeau : cela 
était horrible et scandaleux. Il répondit «que la chose n'était 
point arrivée comme on la racontait ; qu'ils n'avaient croisé que 
les capucins qui marchaient en avant de la procession, et que, 
voulant continuer leur route et ne point s'arrêter, ils avaient 
précipité leur marche pour être passés avant que le St-Sacrement 
fût vis-à-vis d'eux et que leur intention n'avait pas été de causer 
de scandale ni de manquer au respect dû à la Divinité ». 

Par malheur les autres témoins cités, le petit Hecquet, les 
demoiselles Mannessier. en narrant les gamineries indévotes de 
la petite bande, détruisirent tout le bon effet de ce plaidoyer. 
Les demoiselles Mannessier avaient entendu conter par Moisnel 
cette première scène du Pont-Neuf, où d'Etallonde l'avait rap- 
pelé pour qu'il fût témoin de la batonnade infligée au Christ. 
Charge nouvelle contre les trois décrétés de prise de corps. 

La Barre, en s'éloignant, s'était fort peu caché. Il pensait 
sans doute que Duval ferait en sorte qu'on ne le cherchât pas ; 
mais encore une fois il avait compté sans M. de Belleval. Celui-ci 
fit-il, comme on a dit (i), suivre le chevalier, afin de connaître 
sa retraite ? Les gens de maréchaussée surent la direction prise 
par le fugitif, et le 30 septembre trois archers sont sur sa piste 
à Montreuil (2) : le chef de l'expédition, Charles-Joseph Hour- 
del, garde reçu à la Connétablie, François-Joseph Le Cur, huis- 
sier audiencier immatriculé au Consulat d'Abbeville, et Tous- 
saint-François Minel, autre huissier. 

A Montreuil, nos gens « reçoivent avis secret que La Barre 
est entré à Longvilliers. » Craignant sans doute que les bons 
Pères en leur mansuétude ne favorisent la fuite du sacrilège, 



(1) Extrait d'une lettre d'Abbeville du 7 juillet 1766 (Voltaire, t. 44, 

P. 34»)- 

(2) Tous les détails qui vont suivre sont tirés du procès-verbal de capture 
conservé aux Archives Nationales. Le manuscrit SifTait d'Abbeville raconte 
un peu autrement la scène de l'arrestation. Mais nous avons préféré faire con- 
fiance au document officiel. 



86 CHAPITRE VI 

Hourdel demande main-forte au brigadier du lieu. Le hasard 
fait que le sieur Merlan, son chef, prévôt de maréchaussée à la 
résidence de Boulogne, se trouvait justement dans la ville. On 
le va quérir « à l'auberge où pend pour enseigne la Cour de 
France », et l'on s'entend pour le lendemain. 

Le I er septembre, à 10 heures, Hourdel et le prévôt se met- 
tent en route ; le sieur Merlan, « connu dans l'abbaye et ayant 
l'habitude d'y manger », entre seul. Les cavaliers de maré- 
chaussée se dissimulent au pied des murs. A deux heures sort 
du couvent une chaise de poste attelée de deux chevaux, dans 
laquelle le prévôt avait pris place avec le Chevalier. Plus tard, 
dans Abbe ville (i), on raconta que La Barre et Merlan avaient 
dîné ensemble avec les moines, puis, au dessert, Merlan aurait 
enjoint à La Barre de le suivre. Protestation du Chevalier : 
« Vous me faites là un vilain affront, mais vous vous en repen- 
tirez. » — Hourdel blêmit en voyant dans le carrosse filer son pri- 
sonnier. Il arrête la voiture et signifie à La Barre son décret. 
Là-dessus Merlan s'indigne. Il répond « corps pour corps » de la 
personne du chevalier, mais ne permet pas que l'autre le suive, 
ni l'accompagne. Hourdel, interloqué, proteste qu'il est porteur 
de la commission et ne peut perdre de vue celui qui en fait l'ob- 
jet. L'irascible Merlan se dresse « en furie » dans sa chaise ; il 
renvoie en leurs maisons ses cavaliers ; puis les chevaux, cinglés 
de coups de fouet, partent à toute allure sur la route de Mon- 
treuil, tandis que le sieur Hourdel reste penaud au bord du 
chemin. Cependant Merlan se penche à la portière, et, tandis 
que déjà le carrosse s'éloigne, il invective encore l'archer « de 
sottises atroces, telles que j'étais une bête et ne savais pas mon 
métier, qu'il verbaliserait contre moi et me ferait interdire. 
Pour calmer sa furie, conclut piteusement Hourdel, je l'ai laissé 
prendre sa route et l'ai suivi jusqu'à Montreuil. » Là Merlan, 
« toujours dans la même idée, déclare qu'il va prendre des che- 
vaux de poste jusqu'à Abbeville. Je réponds que je n'ai ordre 
de fournir qu'un cheval. Il remonte en sa chaise avec le cheva- 
lier qu'il fait conduire à son auberge malgré mes sommations. 
Une demi-heure après, il fait atteler des chevaux de poste à sa 

(i) Manuscrit Siffait. 



l'arrestation du chevalier de la barre 87 

chaise qu'il a bien fait fermer pour ne donner aucun scandale au 
prisonnier. La Barre dans sa chaise fut à Abbeville sur les onze 
heures du soir, tandis que les archers, courant derrière, n'arri- 
vèrent qu'à une heure de nuit. Le lendemain, entre les deux 
guichets, « lieu de liberté », Hourd^l, selon l'usage réitéra ci La 
Barre la prise de corps. 

Puis il s'achemina vers Crécy (r), où il savait trouver le 
jeune Moisnel dans une maison de campagne que Belleval, son 
tuteur, possédait dans le bourg. Quand il entra dans cette mai- 
son, à neuf heures et demie du soir, la famille était réunie dans 
la cuisine. Il y avait là « les sieurs et demoiselles de Belleval et 
d'autres inconnus. » Moisnel n'essaya pas de résister. On le mit 
à chevalet l'on fut de retour à Abbeville àtrois heures du matin. 

Le Cur, ce même soir arrivait à Eu, où il requit un exempt 
de maréchaussée avec sa brigade. Puis tous ensemble s'en furent 
à Etallonde, où ils se postèrent en embuscade jusqu'à sept heures 
du matin le jeudi 3 octobre. Le château était fermé ; le con- 
cierge, interrogé, déclara que M. et M me de Framicourt, ainsi 
que M. Gaillard d'Etallonde, étaient partis mardi dernier (le 
I er octobre) pour Abbeville (2). Une « ample perquisition » qu'on 
tenta cependant ne donna pas de résultat. 

Cependant, sans perdre une journée, sans lui laisser le 
temps de se remettre ni de réfléchir, Duval, dès le 2 octobre, 
interrogea La Barre « en la Chambre du Conseil criminel des 
prisons royaux du château de Ponthieu. » 

Le Chevalier peut-être n'avait point passé une bonne nuit. 
Cet interrogatoire précipité sur tout le fond de l'affaire le trouva 
fort dépourvu. Il avait vécu à Longvilliers très insouciant et, 
moins heureux que Métigny, il ne savait pas les charges patiem- 
ment réunies contre lui par le tenace Belleval : il fut maladroit. 
On a reproché à Duval de lui avoir tendu des pièges, d'avoir 
abusé contre ce prévenu candide des ressources insidieuses que 



(1) Crécy-en-Ponthieu, actuellement chef-lieu de canton de l'arrondisse- 
ment d'Abbevilfe, célèbre par la bataille perdue par les Français, en 1346. 

(2) D'après le ms SlFFAIT, d'Etallonde aurait été simplement caché chez le 
curé. 11 est plus probable qu'il était déjà réfugié à l'abbaye de Lieu-Dieu, où 
il resta six semaines (Xote de Devérité, sous le Cri du Sang innocent de 
Voltaire). 



88 CHAPITRE VI 

la pratique judiciaire, les commentaires sur l'ordonnance crimi- 
nelle mettaient à la disposition d'enquêteurs trop habiles (i). 
Ce grief ne paraît pas fondé. M. Cruppi est-il sûr que de nos 
jours les juges d'instruction aient recours a des méthodes très 
différentes d'interrogation ? Et d'ailleurs est-ce si grand mal de 
décontenancer le prévenu afin qu'il s'embrouille dans les men- 
teries, les histoires truquées, les réponses toujours préparées ? 
Duval, semble-t-il, a fait correctement son métier, avec l'avan- 
tage incontestable que lui donnait sa très ancienne pratique sur 
un garçon de vingt ans, fanfaron, étourdi, au fond un peu 
timide. 

Le seul point où La Barre ne se démonta pas fut en ce 
qui concernait la procession de Saint-Pierre. Il répéta l'explica- 
tion déjà donnée chez Nature, qu' « il était fort pressé d'arriver 
aux Villancourt de peur qu'on ne l'aitattendu pour dîner... S'il 
n'a point ôté son chapeau, cela n'a point été pour insulter à la 
Divinité, mais pour aller plus vite. » Duval objecte que de se 
découvrir ne l'aurait pas beaucoup retardé. La Barre, visiblement 
embarrassé, « convient d'avoir tort de ne point l'avoir fait et 
qu'il n'était occupé que d'arriver sans retard. » 

Il a conscience lui-même de sa piteuse réponse, et le peu 
qu'il avait gardé d'assurance l'abandonne. Il n'ose maintenant 
plus rien dire de formel. Il a peur, s'il nie, d'être démenti par les 
témoignages qu'il ne connaît pas. Il a peur, en avouant, de 
créer contre lui des charges nouvelles. Duval l'interroge sur les 
dépositions toutes fraîches du petit Hecquet, des demoiselles Man- 
nessier. A-t-il déclaré qu'on n'est pas tenu de connaître le bon 
Dieu? Que c'est absurde d'adorer un morceau de cire, un Dieu 
de pâte ? Il fait des réponses vagues, telles « qu'il peut avoir 
tenu des propos approchants dans ce goût-là, qu'il ne peut dire 
s'il s'est servi de ces termes-là, que, voyant des jeunes gens qui 
tenaient de pareils propos, il a cru pouvoir les tenir comme 
eux. » Duval demande quels étaient ces jeunes gens. Question 
inévitable et que La Barre avait prévue. Il est entré chez le juge 
avec la résolution arrêtée de n'accuser personne, hormis d'Etal- 
londe, parti bien avant lui, qu'il suppose en sûreté. Au lieu de 

(i) Cf. J. Cruppi, Linguet, p. 89. 



L ARRESTATION DU CHEVALIER DE LA BARRE 89 

prononcer tous les noms qu'on lui demande, il répond de façon 
oblique « qu'il a entendu tenir ces propos à M. Gaillard 
d'Etallonde et qu'ils ont souvent parlé ensemble des doutes 
qu'ils pouvaient avoir sur la religion ». 

Il est exact aussi que d'Etallonde et Moisnel ont raconté être 
passés devant le Saint-Sacrement sans se mettre à genoux, mais 
ils ne l'ont pas dit pour se vanter. « Ils ont dit cela entre jeunes 
gens et comme souvent entre jeunes gens on parle de religion, ils 
ont parlé de cette action en faisant entendre qu'ils étaient passés • 
devant le Saint-Sacrement sans tirer leur chapeau et sans se mettre à 
genoux. » On sent (c'est à la louange de Duval) que le procès- verbal 
n'est.pas arrangé, quecesont les mots mêmes anxieusement profé- 
rés par le malheureux, qui de plus belle s'enfonce. Le juge passe 
un peu vite d'un sujet à l'autre, puis soudain il fait des retours en 
arrière. La Barre s'épuise à le suivre. Il cherche un terrain solide où 
se reposer, respirer un instant. En vain ; l'autre l'entraîne sans 
arrêt de glissade en glissade, et l'on sourire à lire, pompeuse- 
ment grossayéeS; ces pauvretés niaises, tant de maladresses que 
le pauvre garçon dangereusement accumule. Interrogé s'il n'a 
pas traité la Vierge de p... ; il répond v qu'étant gris, il a pu 
tenir quelque propos de ce goût-là, mais qu'il ne sait pas préci- 
sément si c'est dans les mêmes termes; qu'au reste il croit que 
c'est de la Madeleine et non pas de la Sainte Vierge qu'il les a 
tenus ». A-t-il dit qu'il ne croyait pas à la religion et aux 
Saints, que c'était de la graine de niais ? Le « penseur » ici dresse 
la tête. A coup sûr, il ne croit pas à certains faits de bigo- 
terie, ni à certains points de religion qui peuvent blesser le sens 
commun. Mais quels sont ces points? Il ne s'en souvient pas. 
En parlant du bon Dieu, ne lVt-il pas traité de j... foutre ? Il 
répond « qu'entre jeunes gens (encore !) on tient bien des pro- 
pos dont on ne peut pas se souvenir, que souvent on ne sait 
pas ce qu'on dit. et qu'il ne croit pas l'avoir dit, ou que s'il a 
tenu ce propos, c'était pour faire comme ceux qui l'ont tenu 
devant lui. » Il confesse « qu'il peut avoir dit en se mettant à 
genoux : au nom du c, mais jamais en faisant le signe de la 
croix; qu'il lui est arrivé plusieurs fois d'avoir passé la main sur 
quelque chose en disant : diable de c, f..., c, sacré c, mais 
qu'il n'a jamais fait de signe de croix ni de bénédiction avec la 



90 CHAPITRE VI 

main, qu'il tournait simplement la main ; qu'il ne se souvient 
pas d'avoir dit : je te bénis au nom de c. et qu'il n'a jamais 
proféré ces termes à la table de M me l'Abbesse. » 

Il possède plusieurs mauvais livres, tels que le Portier des 
Chartreux, la Religieuse en chemise (r), la Tourière des carmé- 
lites, le Dictionnaire philosophique, un volume du livre de l'Es- 
prit et deux volumes de Grécourt, qui sont ses ouvrages les 
plus épurés (2). Il est bien vrai « qu'il a fait plusieurs fois des 
génuflexions en passant devant ces livres, et qu'il a dit qu'en 
passant devant le tabernacle il fallait fléchir le genou, mais il a 
dit et fait cela en badinant et non pas par impiété. » S'il a prêté 
ses livres a des jeunes gens qui les lui ont demandés, c'était 
pour leur faire plaisir, non pas dans le dessein de les corrompre. 

Il convient d'avoir chanté la Madeleine. Il l'a entendu chan- 
ter, ainsi que la Saint-Cyr, par d'Etallonde. — Entre temps 
Duval l'interroge sur l'incident du crucifix chez Beauvarlet. 
Naïvement La Barre reconnaît le fait. C'est d'Etallonde qui a 
remarqué le Christ de plâtre ; il a demandé à Tacheter, disant 
qu'il rendrait cà Beauvarlet l'argent qu'il lui avait coûté, « que 
c'était pour le briser ou le casser, ne se souvenant pas bien du- 
quel des deux termes il se servit » ; mais ils n'y ont pas tou- 
ché. 

II est difficile de savoir quels, au début de 'cet interroga- 
toire, étaient pour La Barre les sentiments de Duval, mais sûre- 
ment la défense gauche, empruntée, du chevalier, qui confirmait 
par ses réticences, ses demi-aveux, son embarras évident,, toutes 
les charges, sans le mérite, sans la franchise d'une confession, 
produisit sur le vieux juge une impression désastreuse. Ce gar- 
çon sournois, pale, défait, qui tremblait devant ses questions, 
visiblement inquiet, lui parut capable de tout. 11 le poussa à fond 
sur l'affaire des deux crucifix du Pont-Neuf et de Sainte-Cathe- 



(1) Vénus dans le cloître ou la religieuse en chemise. Entretiens curieux par 
l'abbé Duprat (l'abbé Barr:n), Cologne, 1683. Plusieurs fois réimprimé. 

(2) Contrairement à ce qu écrit M. Cruppi (p. 91), la saisie des livres 
dans la chambre du Chevalier est postérieure de plusieurs jours à cette décla- 
ration. 



L ARRESTATION DU CHEVALIER DE LA BARRE ^1 

rine (i). — La Barre venait justement d'affirmer que, s'il avait 
sans doute tenu des propos impies, du moins il n'était point 
coupable d'impiétés. Du val, sans transition, lui demande « de 
quelle couleur était l'habit qu'il avait le 8 août dernier et quel 
chapeau il avait » On sent que sur ce point précis La Barre a la 
conscience en repos, car tout de suite son ton se fait plus assuré. 
Il répond sans arrière-pensée « qu'il ne se souvient plus quel ha- 
bit il avait, mais qu'il avait un chapeau uni avec un bouton et 
une ganse d'argent et un plumet blanc. 4 » Duval maintenant 
s'informe s'il a une redingote, de quelle couleur elle est, s'il 
porte quelquefois un couteau de chasse. 

— Il a une redingote blanchâtre, qui ne lui sert qu'à se pou- 
drer ; il n'est jamais sorti avec depuis plus de six mois; il a un 
couteau de chasse qui n'est point tranchant, qu'il porte très rare- 
ment et jamais le soir. 

Demande — Où il était le 8 du mois dernier sur les onze heures 
ou minuit ? 

Réponse — II est resté chez Madame TAbbcsse jusqu'à onze 
heures. A. onze heures il en est sorti et est rentré dans sa chambre 
où il a joué du violon et s'est couche après (2). 

D. — S'il n'est pas passé sur le Pont-Neuf, accompagné de plu- 
sieurs jeunes gens ? 

U. — Sûrement il n'y est pas passé, puisqu'il n'est pas sorti. 

D. — Quels jeunes gens il a pu voir ce soir là ? 

H. — N'étant pas sorti, il non a pu voir aucun. 

D. — Si ce n'est pas lui, qui la nuit du 8 au 9 août a mutilé le 
Christ du crucifix placé sur le Pont-Neuf? 

La Barre certainement prévoyait la question ; il avait décidé 
qu'y répondre; il déclare sans hésitation : 

... Qu'il n'a point commis cette mutilation, puisqu'il n'est point 

(1) M. Cruppi déclare, il est vrai (p. 92), que Duval toucha a peine dans 
son interrogatoire a ces points, « qui devaient en former le principal objet ». 
Mais il est évident, d'après ses allégations, que M. Cruppi n\i p.ts lu le dos- 
sier in-extenso. 

(2) Duval dut certainement reconnaître exact l'alibi invoqué par La Barre, 
Car jamais par la suite il n'a paru le soupçonner d'avoir participé a la mutila- 
tion du Crucifix. 



92 CHAPITRE VI 

sorti de chez lui; mais qu'il en connaît l'auteur, que le sieur Gail- 
lard d'Estalonde est venu chez lui le 9 août dernier dans la 
matinée pour lui emprunter un fusil pour aller à la chasse; que 
ledit sieur d'Estalonde lui dit qu'en revenant la veille de souper en 
ville et en passant sur le Pont-Neuf, il avait, avec son couteau de 
chasse, qu'il avait fait rémoudre exprès, donné des coups sur di- 
vers endroits du Christ du crucifix ; qu'il avait donné plusieurs 
coups sur la jambe, dont il avait enlevé des morceaux assez consi- 
dérables, et qu'il lui avait encore donné d'autres coups dans diver- 
ses parties du corps où il avait pu atteindre ; qu'il lui dit qu'il était 
seul quand il a donné lesdits coups de couteau de chasse (1); 
que, dans le temps de la foire de la [Madeleine dernière, étant à se 
promener à ladite foire avec le sieur Gaillard d'Estalonde, le sieur 
Aliamet de Métigny le cadet et un jeune homme de cette ville qu'il 
ne se rappelle pas, le dit sieur Gaillard D'Estalonde lui dit que, sou- 
vent, lorsqu'il passait le soir après souper sur ledit Pont-Neuf pour 
aller coucher chez lui, il donnait des coups de canne audit Christ, 
qu'il lui avait fait une égratignure légère avec son couteau et qu'il 
lui avait même coupé le bout du doigt de pied. » 

Il faut reconnaître que la dénonciation contre d'Etallonde 
est complète ! Sans discussion possible elle établit tout ensemble 
le crime et la préméditation. 

Duval maintenant passe au second Christ, un peu oublié 
depuis le début, le Christ souillé du cimetière Sainte-Catherine. 

— Il est bien clair qu'il y a dans cette procédure des dessous qui 
encore maintenant nous échappent. Car le dossier ne contient 
sur ce répugnant épisode que deux dépositions, celles de deux 
vieilles femmes, bouchères de leur état, qui sont allées, un mai 
tin qu'elles ne précisent pas, prier dans le cimetière au pied du 
crucifix. Elles ont trouvé sur le pas trace irrécusable de la visite 
nocturne de deux passants, et l'une, la femme Le Blond, qui 
était boiteuse, a lait tomber avec sa béquille un papier collé au 
pied du Christ. Rien là-dedan.'. qui dénonce La Barre. Or Duval 
s'est trouvé (ses questions le démontrent) initié — par qui ? 

— jusque dans les moindres détails à l'emploi du temps du che- 
valier dans cette nuit fâcheuse, où son ami Métigny et lui-même 
firent si étrange dévotion au Christ du cimetière. Sûr de ses 

(1) Cette déclaration paraît contredite par les témoins de la scène; 



l'arrestation du chevalier de la barre 93 

renseignements, l'assesseur se donne le plaisir assez cruel de 
confondre le malheureux à foi ce d'interrogations précises. La 
Barre, qui tout de suite sent le danger, se débat, s'empêtre en 
explications fallacieuses, et plus il se veut défendre, plus se ma- 
nifeste sa culpabilité. Duval, comme pour l'affaire du Pont-Neuf, 
au lieu de venir au fait tout de go, lui demande simplement 
« si le dimanche 4 août dernier, il n'a pas été danser chez Ma- 
dame de Beau vert, à quelle heure il en est sorti et avec qui ? » 
Cette question, sous sa mine inoffensive, fait passer sans doute 
à La Barre un frisson d'épouvante. Lui jusqu'à ce moment plutôt 
concis, hésitant dans ses réponses, il s'efforce soudain de noyer 
le juge sous un flux de paroles. Il raconte d'abondance sa soirée, 
le bal chez les Douville et comment avec Métigny, il est allé re- 
conduire les demoiselles du Caurroy, « après quoi le sieur de 
Métigny et lui s'en sont revenus par la rue de Saint-André, de 
là par la place de Saint-Georges, ensuite par la rue de Saint- 
Gilles et par la rue des Minimes et de là sur la place Saint- 
Pierre et la Chaussée Marcadé, ledit sieur Aliamet de Métigny 
l'ayant conduit jusqu'aux Willancourt. » Manifestement La 
Barre avait étudié son itinéraire de retour, qui l'écartait du cime- 
tière fatal, et il débita tout d'une voix cette kyrielle de rues. 
Duval à ce moment se borne à lui demander si au contraire il 
n'était point venu dans le cimetière de Sainte-Catherine. La 
Barre nie; alors le juge lui tend un piège, vieux comme les ins- 
tructions. Malheureusement la matière est si désobligeante, si 
crus sont les termes du procès-verbal, que la plume hésite en 
quête d'un vocable honnête... Duval feignit que le papier trouvé 
au pied de la Croix portât une inscription faisant connaître qu'il 
venait des jeunes gens. Mais La Barre persiste à nier. 

Le juge maintenant l'interroge sur les sonnettes arrachées 
par les compères aux portes des bourgeois. Le chevalier se croit 
sauvé ; il raconte avec détails l'incident chez Dumontois, la 
chaîne qui avait accroché au passage l'auvent de la boite aux let- 
tres. Il est près d'en rire encore. — C'est à cette porte justement 
que le malin juge l'attendait : 



A lui remontré qu'il se coupe dans ses réponses, puisqu'il nous 
a dit d'abord qu'en quittant les Dlles du Caurroy, il était venu 



94 CHAPITRE VI 

avec ledit sieur de Métigny dans la rue de Saint-André jusqu'à la 
rue des Minimes... et dans le moment il vient de nous dire qu'ils 
ont été bien plus avant dans la rue de Saint-Gilles et jusqu'à la 
maison du sieur Dumontois; que cette discordance fait bien voir 
qu'il ne nous a d'abord indiqué leur route comme il l'a fait, que 
pour tâcher de nous faire croire qu'ils n'avaient point été sur le ci- 
metière de Sainte-Catherine, qui n'est pas bien éloigné de la mai- 
son desdites Dlles du Caurroy ; que ce qui nous le persuade encore, 
c'est que nous avons remarqué beaucoup d'embarras chez lui lors- 
que nous lui avons observé qu'on pouvait voir par le papier écrit, 
[trouvé sur place], [que c'étaient le sieur de Métigny et lui] qui 
s'étaient arrêtés « sur le pas du crucifix ». 



Là-dessus La Barre assez piteusement déclare « qu'il n'a point 
désigné d'abord jusqu'à quel endroit de la rue Saint-Gilles » ils 
étaient allés. Défaite médiocre qui ne le trompe pas lui-même. 
— Sur cette accusation, la plus grave en somme de celles portées 
contre lui (accusation qui, remarquons-le, se référait a la première 
plainte, en sacrilège, déposée par le Procureur du Roi), et mal- 
gré qu'il n'ait fait d'aveux qu'm extremis à la torture, il se sen- 
tait pris, convaincu dès le premier jour par ses mensonges; et 
tous les renseignements, d'une précision terrible, que possédait 
Duval, se trouvaient du coup sur ce point indiscutablement con- 
firmés. 

Il est sûr que cet interrogatoire déplorable où La Barre ne sut 
ni avouer, ni nier, ni prendre aucune attitude un peu franche, 
un peu digne, eut sur la suite du procès une terrible influence. 
C'est d'ailleurs l'opinion des contemporains vingt fois exprimée, 
que le chevalier, sous le coup imprévu de son arrestation, avait 
perdu la tête (i), et cela aussi, en bonne justice, doit être compté 
à la décharge de Duval, qu'il sera temps d'incriminer plus tard. 
Mais il est excusable de s'être senti, le soir du 2 octobre, pour, ce 
piteux chevalier, une sympathie médiocre. Notons toutefois qu'il 
n'a point encore contre lui pris un parti net, et, ce qui le prouve, 



(i) Cf. extrait d'une lettre d' A bbeville du 7 juillet 1766 : « La tête leur 
tourna, comme vous le pouvez bien penser, dans leur interrogatoire. Cepen- 
dant Moisnel répondit plus sagement que La Barre, Celui-ci se perdit lui- 
même ». 



A BARRE 95 

c'est que l'extrait d'interrogatoire envoyé au Procureur général 
par les soins d'Hecquet est volontairement tronqué, réduit au 
strict minimum. Même la dénonciation essentielle relative à 
d'Etallonde n'est pas intégralement transcrite. Et de l'incident 
fâcheux du cimetière Sainte-Catherine, il n'est pas soufflé mot. 
Visiblement Duval hésite encore. 

Le lendemain, c'est le tour de Moisnel d'être interrogé. 
Chose surprenante, le « petit imbécile », comme Voltaire qu'il 
gênait l'appellera toute sa vie, pour sa première rencontre avec 
la justice montra une contenance ferme. Ses réponses nettes, 
simples, exemptes de forfanterie,, ont un air de bonne foi. Il nie 
tout ce qui n'est pas prouvé jusqu'à l'évidence. Il n'a pas entendu 
d'Etallonde ni La Barre chanter de chansons impies; il n'a pas 
vu d'Etallonde commettre d'impiétés. Il n'a parlé à personne des 
coups de canne que d'Etallonde aurait donnés au Christ du Pont- 
Neuf.. Il a remarqué seulement que ce Christ avait trois égrati- 
gnures légères à la jambe droite. Il est allé avec La Barre chez 
Beauvarlet pour le voir travailler à ses fusées, mais il n'a point 
remarqué de crucifix. Le 8 août, il s'est couché à dix heures et, 
comme depuis plusieurs soirs il n'était pas sorti de chez lui, il 
ne sait qui a pu mutiler le Christ. 

Reste l'incident de la procession, place Saint-Pierre, qui 
n'était pas niable à cause du scandale provoqué dans la foule 
dévote. Moisnel (lequel d'ailleurs avait mis son chapeau sous le 
bras) se défend assez bien : ses camarades et lui ne se sont pas 
agenouillés, ne croyant pas être assez près du Saint-Sacrement 
pour cela. Il ne sait pas la raison pourquoi d'Etallonde et La Barre 
n'ont point ôté leur chapeau. — Duval pour l'intimider lui 
adresse des « remontrances ». Il répond sans se déconcerter 
« qu'il a dit la vérité et qu'il ne s'est point vanté de cela dans ia 
salle d'armes, non plus que le sieur de la Barre et le sieur 
d'Etallonde, qu'il n'a jamais vu dans ladite salle (c'est-à-dire le 
sieur d'Etallonde) ». 

Duval renvo}a cet enfant de 17 ans sans avoir rien obtenu, 
Si La Barre avait montré même présence d'esprit, peut-être que 
l'affaire en serait restée là... 

Quand Belleval connut la déposition de son jeune pupille, il 
entra dans une colère affreuse. En vérité c'était bien la peine 



96 CHAPITRE VI 

d'avoir conduit patiemment l'enfant au trébuchet pour qu'il 
s'esquivât si prestement du piège, sans une révélation contre cet 
exécré La Barre. L'élu courut à la prison (i) et là ce fut, dans 
une chambre triste de la geôle, entre le vieillard, son protecteur 
légal, et le petit orphelin une scène atroce. Moisnel était fort ému. 
Belle val montra l'enfer béant sous les pas de l'enfant obstiné. 
C'était un crime devant Dieu qui sait tout de celer quelque 
chose de ce que lui-même savait. Et puisque ce La Barre, son 
déplorable génie, son conseiller néfaste, était pris, pourquoi ne 
pris libérer sa conscience en rapportant tous les avis mauvais que 
le chevalier lui avait donnés, les mauvais propos qu'il avait tenus 
devant lui ? Le seul moyen, bien simple, d'obtenir son salut 
dans ce monde et plus tard, c'était de faire au juge une confes- 
sion franche et générale. Hors de là il n'y avait qu'endurcisse- 
ment dans le péché et péril devant la justice humaine. 

Ce furieux sermon laissa le pauvre petit pantelant dans un 
coin de sa chambre. Son tuteur, si méchant qu'il fût, avait rai- 
son. Le mensonge est un péché, le parjure un péché plus grand. 
Mais voilà bien l'horrible : personnellement Moisnel n'avait rien 
à se reprocher. La confession qu'on exigeait de lui, ce n'était pas 
lui-même qu'elle atteindrait, mais ses amis. Oh ! il avait à se 
plaindre d'eux; mais les dénoncer, c'était une infamie ; et Mois- 
nel désespérément pesait dans sa tête les deux termes du di- 
lemme : ou faillir à son devoir d'honneur ou manquer à son de- 
voir de chrétien. Si seulement la mort avait pu le prendre la, 
bien vite, dans ce coin de prison, avant qu'il n'eût fallu choisir ! 
Il ne mangeait plus, il ne dormait plus. 

Le geôlier, inquiet, prévint le Procureur du Roi, qui se pré- 
senta à la rescousse, plein de bonnes paroles. Il est probable que 
la sollicitude d'Hecquet n'était pas complètement feinte, car tout 
le monde avait pitié de l'enfant. Le Procureur fut paternel. Il 
l'exhorta à reprendre courage, à manger. Nul ne lui voulait de 
mal; on savait bien qu'il avait été entraîné par d'autres, et tout 
ce qu'on lui demandait, c'était dédire la vérité et de déclarer ses 
complices. 

Après quatre jours d'angoisses, le petit Moisnel céda, sa 



(I) Devhrité, 'Recueil, p. 58, note. 



L ARRESTATION DU CHEVALIER DE LA BARRE 97 

volonté perdue, le corps et l'âme brisés. Hecquet fut informé 
le matin du 7 octobre que l'enfant, «lors de son premier inter- 
rogatoire ayant été intimidé et s'étant troublé, avait dénié des 
faits dont il désirait faire l'aveu pour réparer ses torts autant qu'il 
était en lui ». L'interrogatoire eut lieu le jour même ; Moisnel 
s'y présenta plein de contrition. On connaît la scène souvent 
décrite : l'accusé tombant aux pieds du juge pour lui demander 
pardon la première fois d'avoir dissimulé la vérité. « Il avait été 
si intimidé et si troublé qu'il n'avait su ni ce qu'il disait, ni ce 
qu'il devait dire; dès le jour même il s'est repenti de ne nous 
avoir point tout déclaré. Il espère qu'on voudra bien avoir égard 
à sa jeunesse et à son peu d'expérience, qui fait qu'il ne sait pas 
la conséquence des choses ». Ce sont les paroles officielles du 
procès-verbal, maie il y manque l'accent, le désespoir du pauvre 
petit. « Qu'on se le représente (1 ) sortant de son cachot pour subir 
un interrogatoire, ne revoyant la lumière que pour découvrir en 
même temps d'une part le visage sévère d'un juge, qui lui intime 
au nom de Dieu et de la Justice l'obligation de dire la vérité, et 
de l'autre un greffier prêt à écrire ses réponses, dont on lui fait 
sentir que son sort va dépendre ; on ne sera pas étonné sans 
doute que cet appareil formidable ait renversé une tête si jeune, 
déjà vivement ébranlée par l'inquiétude et le chagrin. Aussi ses 
déclarations se sentirent-elles du trouble et de l'effroi qui rem- 
plissaient son âme. Au lieu de réclamer contre la violence qu'il 
sourirait, il crut être obligé de chercher lui-même dans son pro- 
pre cœur de quoi la justifier... On ne devait l'interroger que 
sur ces attentats qui choquent les Loix et l'ordre public. Il 
répondit en révélant ces délits secrets que la justice humaine ne 
connaît point et qui sont réservés au Tribunal de la pénitence..., 
confondant les péchés avec les crimes, faisant un objet de dépo- 
sition judiciaire de ce qui ne devait en être qu'un de repentir 
secret et de confession ecclésiastique... On ne sait s'il est possi- 
ble d'imaginer un spectacle plus touchant que celui de ce pau- 
vre enfant prosterné aux pieds de son juge, mettant pour ainsi 
dire sa conscience au jour, récapitulant toute sa conduite passée 
pour en tirer quelques indices propres à le charger... Il semble, 

(:> Likgubt, Métnoire à consulter) publié par Dlvkuitc. Recueil intéressant, 

pages 56 et suiv. 



98 CHAPITRE VI 

conclut bien justement Linguet, qu'une conscience si timorée 
est incompatible avec le soupçon d'irréligion, du moins elle 
exclut à coup sûr celui d'une impiété habituelle ». 

Le récit pathétique de l'avocat est faux en ceci. que Moisnel, 
comme l'avait prévu son tuteur, accusa beaucoup plus ses amis 
que lui-même. Sa conscience, si avant qu'il la scrutât, ne lui 
reprochait rien que d'avoir un peu cédé aux mauvais conseils qui 
blessaient sa piété. Mais il raconta en détail ce qu'il savait de 
ses camarades ; il dit les noms avec les faits ; et ces petits jeunes 
gens,, d'Etallonde surtout, paraissent, à travers ce récit sincère, 
comme de bien médiocres sujets. Il narra la scène de la Place 
St-Pierre, lorsque avec ses amis il croisa les capucins de la pro- 
cession, qui n'étaient plus qu'à dix pas, la réponse d'Etallonde : 
Non sacredié, à La Barre, qui lui demandait s'ils ôteraient leur 
chapeau. Pour Moisnel, il ne s'est pas arrêté, « parce qu'il a vu 
que les autres passaient leur chemin ; il n'a pas cru que cela 
pouvait causer de scandale ». Mais quand il vit que « cela avait 
été remarqué », il eut des remords et s'en ouvrit à d'Etallonde, 
qui se moqua de lui. « Il a eu un extrême regret d'avoir causé du 
scandale contre son intention : cela a été le sieur d'Etallonde 
qui a été la cause de tout cela ». Et ce qui le prouve, c'est que 
«ce même jour-là, ayant été avec le sieur de la Barre voir des 
reposoirs et ayant rencontré diverses processions du St-Sacre- 
ment, entr'autresune au coin de la Boucherie, il n'a pas manqué, 
non plus que ledit sieur de la Barre, de se mettre à genoux cha- 
que fois qu'ils ont été à portée du St-Sacrement. » Car « il sait 
tout le respect qui lui est dû et serait fâché de s'en écarter. 
L'éducation qu'il a reçue et les principes de religion, qui lui ont 
été inculqués, sont trop bien gravés dans son esprit et dans son 
cœur pour qu'il s'en éloigne ». 

Moisnel maintenant rapporte les mauvais propos tenus en sa 
présence: D'Etallonde a traité Dieu de J... foutre ; les mauvaises 
chansons : d'Etallonde et La Barre ont chanté la Madeleine et la 
Saint-Cyr; lui-même les a chantées. «Il a entendu aussi le sieur 
Douville de Maillefeu chanter la Madeleine ainsi que la chanson 
de Saint-Cyr, mais il ne la savait pas bien. Il a entendu le sieur 
Dumaisniel de Saveuse chanter ladite chanson de la Madeleine». 
Et pour terminer voici les impiétés. Moisnel déclare d'abord 



l'arrestation du chevalier de la barre $9 

qu'il n'en a point commises, puis il raconte la profanation par La 
Barre des objets de dévotion qu'il gardait dans sa chambre, son 
Saint-Suaire de soie et sa couronne bénite, et aussi la scène dans 
le cabaret de la veuve Delattre, où le même La Baire cracha dans 
une boîte qui contenait un crucifix et des images de piété; puis, 
quand la boîte fut refermée, «lui, répondant, cracha sur le verre 
sans mauvaise intention ». 

Pour d'Etallonde (i), c'est plus grave encore, car iMoisnel 
rapporte la bâtonnade du Christ, ce soir que son ami l'avait rap- 
pelé sur le Pont-Neuf afin qu'il fût témoin des coups de canne 
assénés sur les jambes du Dieu. L'enfant dit aussi l'usage spécial 
que faisait d'Etallonde du pas sur lequel était dressé le crucifix 
dans le cimetière Ste-Catherine, ce pas « si commode » alors 



qu'on revenait de souper ! 

Il est aisé de comprendre combien ces déclarations « indis- 
crètes » du (( petit imbécile » gênèrent plus tard les défenseurs 
de La Barre et d'Etallonde. Sans doute Moisnel, en les faisant, 
agissait sous l'empire d'une violente émotion religieuse. Mais 
sûrement Linguet (2) va trop loin quand il nous prétend qu' te au 
milieu des convulsions que lui causait sa délicatesse, le sieur 
Moisnel dans la liste de ses fautes en plaçait qu'il n'avait pas 
commises » ; que, « de peur de nuire à la vérité par des réticences », 
il « la blessait par des déclarations hasardées ». L'enfant, ses 
réponses le prouvent, n'avait nullement perdu la tête, il ne s'ac- 
cuse point de délits imaginaires et ses aveux relativement à lui- 
même sont peu de chose. Mais seulement, après quatre jours 
de perplexité,, sous la pression combinée de ces hommes graves 
qui le sermonnèrent, son tuteur d'abord, puis Duval, le Procu- 
reur du Roi, tous ceux qui l'approchaient, il avait pris la réso- 
lution de tout dire, et il s'y tint religieusement — sans souci 
des conséquences. 

Celles-ci, on le pense bien, furent graves. Il n'était plus 
question pour d'Etallonde, ni pour La Barre, d'établir leur inno- 

(1) Il est à noter que, dans l'extrait envoyé au Procureur général, ces 
charges graves contre d'Etallonde furent omises. Encore une fois, cette omis- 
sion ne peut être l'effet de négligence ou de hasard. Et sans doute il y faut 
voir le souci, de la part des magistrats d'Àbbevillc, de dissimuler le plus pos- 
sible les charges pesant sur d'Etallonde. 

{2) Mémoire d consulter, p. 60. 



IÔO CHAPITRE VI 

cence, de relaxe possible. Sans doute d'Etallonde était hors de 
prise. Mais puisque La Barre sottement s'était laissé arrêter, 'ù 
fallait, bon gré, mal gré, contre ce coupable avéré poursuivie 
l'information. Coupable, il l'était, de fait et d'intention, et si 
chacun des griefs articulés contre lui isolément paraissait un peu 
mince, ils se trouvaient du moins par leur nombre, par leur 
rapprochement, caractéristiques d'une manière d'être provocante 
pour la commune foi du peuple, partant digne de blâme et de 
condamnation. 

Une autre conséquence très grave des interrogatoires, c'est 
que désormais, par le fait même des prévenus, les deux instan- 
ces furent liées. Car les sacrilèges du Pont-Neuf et du cimetière 
Sainte-Catherine étaient les mêmes qui avaient manqué de res- 
pect au Saint-Sacrement, les mêmes qui avaient proposé à Beau- 
varlet de fouler aux pieds son Christ malchanceux. C'étaient les 
mêmes témoins qui déposaient sur les deux plaintes et, dans 
leurs interrogatoires, les prévenus passent insensiblement de 
l'une à l'autre inculpation. N'était-il dès lors pas plus 
simple, plus conforme à la nature des choses, de fondre ensem- 
ble ces procès toujours chevauchant ? Il avait fallu, pour la 
bonne règle, que l'on rejetât de la première information les trois 
dépositions de Nature, de Beauvarlet et de Belleval, lesquels, 
ayant dénoncé les impiétés de La Barre, avaient parlé « de faits 
non repris en la plainte ». En signant ce rejet le 7 octobre, les 
conseillers Lefebvre du Grosriez et Blondin, qui assistaient 
Duval, estimèrent à coup sûr comme leur collègue que cette 
division des procédures compliquait bien inutilement une ins- 
tance unique, sans profit pour la recherche de la vérité, qui 
était le but manifeste des deux informations. D'accord, ces 
Messieurs prièrent donc le Procureur du Roi de conclure à la 
jonction des deux procès « pour l'instruction d'iceux être con- 
tinuée conjointement et être lesdits procès jugés par un seul et 
même jugement ». La jonction fut prononcée dans ces termes le 
lendemain 8 octobre par les trois conseillers. 

11 est d'usage de manifester ici la plus véhémente indigna- 
tion. « Cette jonction, dit M. Cruppi (1), était le stratagème 
imaginé par Duval de Soicourt pour englober dans la poursuite 

{1) Cruppi, Liuguet, p. 80. 



L ARRESTATION DU CHEVALIER DE LA BARRE 10 1 

plusieurs enfants dont il détestait les familles. » Il est exact que 
la liaison du procès d'impiété au procès de sacrilège a eu pour 
les accusés des conséquences sérieuses : c'est elle en somme qui a 
permis de prononcer contre La Barre la peine prévue pour le 
sacrilège, alors que les motifs du jugement ne comprennent que 
des impiétés. Il parait d'ailleurs — - d'après la consultation des 
sommités du barreau provoquée par Linguet — que cette liaison 
était en droit tout à fait incorrecte, « inouïe dans le criminel, 
au moins avant la perfection de la procédure extraordinaire (i). 
Elle n'y a lieu que quand la vérification des témoignages établit 
l'identité des crimes. Elle n'opère point la confusion des ma- 
tières. Elle ne fait que rapprocher les jugements ». Ainsi la 
jonction prématurée des instances constituait un « vice de 
forme » — de ceux qu'on relève aujourd'hui devant la Cour de 
Cassation — et comme ce vice eut sur le fond une influence 
indéniable, Linguet avait beau jeu pour vitupérer avec éloquence 
cette procédure un peu fâcheuse. Mais il n'est pas prudent de 
trop prendre a la lettre les déclarations d'un avocat qui porte 
devant l'opinion la cause de son client condamné. Quand Lin- 
guet déclare que la sentence d'Abbeville et l'arrêt de Paris n'ont 
fait nulle mention de l'insulte à la Croix, c'est un fait que tout 
le monde pouvait constater par la lecture des textes judiciaires, 
imprimés, vendus dans le public ; mais lorsqu'il affirme que, 
« dans les informations, il n'y a pas un mot qui puisse faire 
croire qu'on ait découvert les coupables » du sacrilège, il abuse 
un peu de l'ignorance où ce même public se trouvait des dépo- 
sitions consignées dans la procédure... 

Duval a eu la fortune d'accomplir probablement sans y pen- 
ser ce « coup de maître (2) ». Et si « cet homme ingénieux a 
su en liant, en soudant l'une à l'autre deux causes absolument 
différentes, égarer l'opinion et même l'histoire », les pièces du 
dossier — ces pièces que M. Cruppi parait avoir lues un peu 
vite — démontrent que la jonction tant incriminée des instan- 
ces est apparue à Duval ainsi qu'aux deux conseillers, ses collè- 
gues, gens d'honorabilité parfaite, comme un acte si simple, à 
tel point imposé par les circonstances, qu'ils l'ont prononcée 
sans y attacher d'importance. 

(i) Par le récoicment des témoins. — Mémoire à consulter, p. 53. 
(2) Cruppi, op. cit., p. 81. 



CHAPITRE VII 
L'intervention du Président d'Ormesson 



Quand elle sut l'arrestation du chevalier décidée, M me Fey- 
deau se donna la satisfaction imprudente de dire son fait à 
Beauvarlet. Le bonhomme, copieusement traité de monstre (i), 
fut sommé de se retirer. Il n'en fit pas moins avec assez de 
rouerie ou d'inconscience une visite dernière à l'Abbesse le 
30 septembre, afin de la remercier de ses bontés et de lui pro- 
tester qu'il lui en garderait une reconnaissance éternelle. « Vous 
ne m'en donnez guère la preuve, lui répartit la dame en colère, 
en allant déchirer mon cousin, comme vous avez fait ! » 

Un peu soulagée par cette exécution, elle songea que les lec- 
tures ordinaires de La Barre ne lui seraient pas sans doute auprès 
des juges une recommandation profitable, et, avant qu'on ne les 
découvrît, elle décida de faire brûler ses livres les plus compro- 
mettants par le Père Schmid, un « religieux de l'ordre de 
Cîteaux, qui se trouvait pour lors dans l'Abbaye ». Celui-ci 
prit pêle-mêle les ouvrages qu'il avisa sur la tablette, dans la 
chambre de La Barre, ceux qui constituaient son « tabernacle ». 
Il y avait là tous les livres de chevet du jetine homme et d'abord 
le préféré, l'illustre Portier des Chartreux, un bréviaire du siè- 
cle, puis Thérèse philosophe, la Tourière des Carmélites, les 
Œuvres de Grécourt : un mélange d'érotisme et de libertinage, 
mais point de philosophie. Voltaire était dans l'armoire bien 
rangé, à l'abri de la poussière, loin de la main. 

Le 10 octobre, M e Le Cur, flanqué de son inséparable Hour- 
del, se transporta à Willancourt et fut reçu au parloir par 

(1) Déposition de Pierre Hecquet, Arch. Nat. 



l'intervention du président d'ormesson 103 

M me l'Abbesse. Il fit savoir qu'il avait mission de justice de 
saisir dans la chambre du chevalier les livres prohibés que La 
Barre avait reconnu posséder, attendu qu' « il était essentiel de 
ne point laisser égarer de pareils ouvrages, capables de corrom- 
pre le cœur et les mœurs de ceux entre les mains desquels ils 
tomberaient ». L'Abbesse fit conduire par la tourière MM. les 
huissiers dans la chambre du chevalier, où, après « ample per- 
quisition », ils ne trouvèrent rien. Pourtant les livres existaient 
sûrement, de l'aveu même de La Barre. On rentre au parloir 
et l'on presse l'Abbesse qui révèle l'autodafé du bon Père. 
M. Schmid fait mieux ; il ouvre l'armoire cachée sous la ten- 
ture, où se découvrent successivement : le Dictionnaire philo- 
sophique portatif en un volume, Thermidor en deux parties, le 
Sultan Misapouf (r) et la Princesse Grisemine en deux parties, 
le Cousin de Mahomet (2) en deux tomes, la deuxième partie 
de la Belle Allemande ou les galanteries de Thérèse, le Canapé 
couleur de feu, histoire galante en un volume, une « histoire 
indienne sans vraisemblance » en deux parties, l'Art de faire des 
garçons par M..., docteur de l'Université de Montpellier, la 
troisième partie des Amusements des dames de B... (3) et quel- 
ques autres ouvrages de même sorte assez dépareillés, tant en 
prose qu'en vers, « qui sont tous les livres » que MM. les en- 
voyés de justice purent « recouvrer en la chambre et armoire ». 
M. de Voltaire, comme on voit, séjournait en compagnie peu 
flatteuse. Entre Misapouf et la Belle Allemande, son Diction- 
naire portatif, bien mince, représentait lui seul la philosophie ; 
il constituait en vérité le livre unique, sans doute le moins lu, 
de la bibliothèque, car le reste n'était que pornographie... 

Enfin M me Feydeau écrivit, suprême ressource, au Prési- 
dent d'Ormesson. Nous avons perdu sa lettre, sans doute datée 
des derniers jours de septembre, car il fallut qu'elle allât trouver 

(1) Le Sultan Misapouf et la Princesse Grisemine, par l'abbé de Voisexok, 
Londres, 1746, 1760. 

(2) Le Cousin Je Mahomet ou la Folie salutaire, par Fro.nugf.t, Constanti- 
nople (Paris) 1742, 2 vol. in-12, souvent réimprimé. 

(3) Les amusements des dames de B(ruxelles), histoire honnête et presque édifiante, 
composée par feu le Chevaiier de... et publiée par l'auteur du Colporteur 
(Chevrikr). La Haye, 1762, m- 12. 



104 CHAPITRE VII 

le Président à Rosny, où il était de séjour. L'Abbesse exposa 
sans doute les charges de façon légère, en sorte que M. d'Ormes- 
son ne prit pas très au sérieux l'inculpation. Cette seconde 
affaire où il intervenait pour le petit La Barre lui parut un 
peu la répétition de l'autre ; au lieu de s'en prendre aux vitres 
des magistrats, cette fois on avait dit ou fait quelques sottises 
irréligieuses qui prouvaient seulement que les jeunes gens 
d'Abbeville ne respectaient rien. D'ailleurs M. d'Ormesson (i), 
ainsi que sa lettre l'établit, ne connaissait personnellement ni le 
chevalier, ni sa famille, et c'est uniquement pour faire plaisir à 
sa cousine Feydeau qu'il écrivit le 6 octobre à M. Joly de 
Fleury : 

a Rosny, 6 Oct. (2). 

Voila, Monsieur, une lettre que je viens de recevoir de 
Madame Feydeau, parente de M ,s de Brou et de Marville et qui est la 
mienne encore plus proche, et outre cela cousine issue de ger- 
maine de Mad e Dormesson ma belle sœur. Vous verrez qu'il est 
encore question du chevalier de Labarre qu'elle avoit pris à Abbe- 
ville auprès d'elle pour soulager le père de ce jeune homme qui a 
beaucoup d'enfans et très peu de biens (3). C'est le même que je 
vous avois aussy recommandé a l'occasion d'une autre affaire il y a 
dix huit mois. Dans celle-là il s'étoit bien justifié; il étoit assez 
clair par les informations mêmes qu'on nous avoit envoyé, qu'il 
n'étoit pas le vray coupable, et que votre substitut à Abbeville 
échauffé avec raison par des tapages nocturnes qui avoient été 
poussés jusqu'à insulter sa propre maison, avoit un peu cherché 
cependant à s'en prendre au Ch e ' de labarre des fautes d'autres jeu- 
nes gens du pays qu'apparemment les offi e,s d'Abbeville mena- 
geoient un peu trop a cause de leurs familles. J'ay peur que cette 

(1) Malgré la ressemblance des noms patronymiques, il n'existait aucun lieu 
de parenté entre le Chevalier de la Barre et la famille d'Ormesson. 11 y avait 
eu seulement une alliance entre un grand oncle du Président, Ant. Fr de 
Paule Le Fèvre d'Ormesson et Jeanne Lefebvre de la Barre, morte en 1735. 
Si le Chevalier avait l'honneur d' « appartenir » aux d'Ormesson, c'était par les 
Feydeau. 

(2) Dossier Joly de Fleury, f° 41. 

(3) Mme Feydeau n'avait pas à soulager M. de la Barre, le père, qui était 
mort, laissant seulement deux ri's et « très peu de biens ». Cette dernière 
affirmation est seule exacte, 



L INTERVENTION DU PRESIDENT D ORMESSON 10) 

riouvclle affaire ne soit encore conduite par les mêmes impres- 
sions. Voila les principaux coupables qu'on a laissé échapper, et le 
CfT de labarre qui est victime pour les autres. 

Le fait de la procession dont parle la lettre ne paroit pas un 
fait bien grave ; celuy des propos irreligieux surtout dans de 
jeunes gens, n'est souvent que de ces juremens où de ces expres- 
sions qu'ils regardent entr'eux comme des gentillesses et qui ne 
tiennent en rien a cet esprit d'impiété que les ord ,c> ont voulu 
punir et reprimer par les peines qu'elles ont établi contre 
les blasphémateurs. S'il est certain qu'il ne soit pas coupable du 
fait du crucifix, il seroit bien cruel qu'il payât pour les auteurs de 
cette impiété et peut-être pour l'envie qu'on auroit de soustraire a 
la justice les vrays coupables. Je remets le tout à votre justice et à 
votre prudence ordinaire. Vous pouvez vous rappeller qu'il y a 
trois ou quatre ans le lieut' criminel de Rochefort avoit com- 
mencé une procédure du même genre. Il me semble qu'on fut 
obligé de l'abandonner, parce que les faits n'étoient rien autre 
chose que des étourderies d'un jeune officier Irlandois. M. de Lau- 
rencel (i) vous retrouveroit bien cette affaire: mais je ne scais où 
il est, et vous voyez que je suis moy-même éloigné de Paris. J'y 
seray cependant Samedy prochain et le suivant (2) : Vers le 20, 
j'iray à Orly, et j'espère qu'il y aura quelque commerce avec 
Fleury (3). Vous connoissez, "Monsieur, tous les sentimensde voire 
ancien collègue (4) et amy. 

On se porte bien icy et on vous fait mille complimens. 

De son côté, le procureur du Roi, dès le 5 octobre, écrivait à 
son chef cette lettre (5), significative des inquiétudes que la 
qualité des inculpés lui causait : 

Monseigneur, j'ay attendu inutilement l'effet que produiroitle 
monitoirequè j'ay obtenu, relativemeut à la plainte que j'ay donné, 
de la mutilation du crucifix placé sur le pont-neuf de celte ville. 

(1) M. de Lauiencel était djpuis 1749 substitut du Procureur General. 

(2) 12 et 19 octobre. 

(3) Orly (Seine), canton dlvry, à une lieue S. de Choisy-le-Roi et Fleury - 
Mérogis (Seine-et-Oise). canton de Longjumeau. 

(4) M. d'Ormesson avait été avocat général de 1741 a 1755, Joly de 
Fleury de 173 1 à 1746. Ils ont donc été collègues > ans. 

(5) Dossier Joly de Fleury, f° 31. 



106 CHAPITRE VII 

quand j'ay vu qu'il n'y avoit pas moyen de découvrir la vérité par 
cette voye ; j'ay rendu plainte de deux faits que j'ay appris par 
l'information (l'incident de la Fête-Dieu et la proposition à Beau- 
varlet d'acheter son Christ pour le briser)... Sur l'information faitte 
en vertu de cette seconde plainte... ; les S ,s Gaillard D'Estallonde, 
Le Fèvre de la Barre, et Moisncl ont été décrétés de prise de corps. 
Le S r le fèvre de la Barre, cousin -de Madame feideau abbesse de 
Villancourt en cette ville, et parent, a ce que je crois, de Messieurs 
le Fèvre D'Ormesson, a été pris mardi dernier en l'abbaye de 
Longvillers entre Montreuil et Boulogne, il nomme dans son 
interrogatoire l'auteur de la mutilation du crucifix ; et il prétend 
que cette mutilation a été faite parle S 1 Gaillard d'Estallonde, qui 
quelques jours auparavant, a fait aiguiser son couteau de chasse 
a cet effet. Le S r Gaillard d'Estallonde est le fils de M. de Boën- 
court Président au Presidial de cette ville, j'ay envoyé pour le 
prendre mercredi dernier, au château d'Estallonde dans le comté 
d'Eu ou je croiois qu'il étoit. j'ay appris depuis qu'il avoit gagné le 
lendemain du coté de Boulogne. Pour s'embarquera Calais (i). 
j'y ai envoyé son signalement ; et s'il n'est point passé, je compte 
qu'il y sera pris. Le S' Moisnei est un jeune surnuméraire dans les 
gendarmes de la garde du Roy, un enfant qui n'ayant ni père ni 
mère a eu des liaisons trop intimes avec ces deux mauvais sujets. 

Ce procureur du Roi (que le vieux Duval conduisait sans 
doute) était un habile homme. Si M. Joly de Fleury se montrait 
d'avis qu'on continuât les poursuites, il avait fait tout le possible 
pour arrêter les inculpés. Mais cette hypothèse paraissait aux deux 
magistrats bien improbable. Il n'était pas d'usage au dix-huitième 
siècle qu'on traitât fort sévèrement des coupables (de délits un 
peu imprécis), qui avaient, la fortune d'être « parents de 
MM. d'Ormesson ». Aussi le bon Hecquet avertit tout de suite 
son chef. Il est clair que cette parenté est le point important de 
l'affaire. Il faut que le Procureur Général soit mis au courant de 
cette circonstance avant qu'on ait rien fait d'irréparable. Car il 
sied avant tout d'éviter de compromettre par une poursuite in - 



(i) D'Etallonde, réfugié à l'Abbaye du Lieu-Dieu, devait en effet passer 
en Angleterre grâce aux bons offices de l'abbé du Tréport. Mais il en fut 
empêché par l'état de la mer. 11 suivit alors le littoral jusqu'en Hollande, où 
il séjourna quelque temps dans la province de Gueldre. 



L INTERVENTION DU PRESIDENT D ORMESSON 107 

considérée le cousin de si grands parlementaires — et aussi 
M. d'Etallonde, fils d'un Président du Présidai, bien qu'ils soient 
au demeurant deux mauvais sujets. 

Les deux lettres, qui durent lui parvenir en même temps, 
trouvèrent M. Joly de Fleury mal disposé pour y répondre. 
C'étaient les vacances. Peut-être aussi se souciait-il peu d'avoir 
une explication trop directe avec M. d'Ormesson. Il manda 
seulement le 17 octobre au Président qu'il avait envoyé tout le 
dossier à M. Boullenois (1) (l'un des anciens de ses substituts) 
« pour en conférer avec lui ». En même temps, il laissa marcher les 
magistrats d'Abbeville. — Voyant que le nom d'Ormesson 
n'avait p.is l'effet magique qu'il avait peut-être attendu, Hecquet, le 
12 octobre, écrivit à son chef une lettre bien curieuse, où son 
embarras se peint (2) : 

... Le S r Gaillard d'Etalonde fils de M. le Président de Boèn- 
court qui avoit pris la fuite du colé de Calais pour passer en 
Angletterrc, ne le pouvant à cause de la tempête continuelle est 
passé en Hollande, suivant le bruit public de cette ville. Son 
procès s'instruit par contumace. 

Le S r Moisnel jeune homme de 16 à 17 ans, l'un des accusés 
détenus dans nos prisons, a présenté sa Requête en Elargissement 
provisoire, demandant à être renvoyé en Etat d'ajournement per- 
sonnel. L'aveu qu'il fait dans son interrogatoire, dont je vous 
envoyé l'extrait, d'avoir chanté la chanson abominable qui y est 
reprise, et d'avoir craché sur le verre d'une boete, dans laquelle 
étoit renfermé un crucifix; ne me permet pas de consentir à son 
élargissement; sans avoir reçu vos ordres à ce sujet. 

Le S* Moisnel dans son interrogatoire du 7 de ce mois avoue 
que la chanson abominable qui y est reprise a été chantée par deux 
jeunes militaires de cette ville, qui sont de son âge. celle chanson 
peut être regardée comme un des plus énormes Blasphèmes, qui, 
suivant la déclaration du 3o juillet 1666 (3), doivent être punis 

(1) M. Boullenois, en charge depuis 1723, est inscrit sur l'Almanach 
royal troisième dans l'ordre du tableau. 

(2) Dossier Joly de Fleury, f° 37. 

(3) La déclaration du 30 Juillet 1666 n'autorisait pas à condamner La 
Barre à mort. Elle ne prévoit pour la première condamnation qu'une amende 
« selon les biens du coupable, la grandeur et énormité du serment et blas- 
phème ». Pour les seconde, tierce et quatrième fois, une amende encore, mais 



IOS CHAPITRli VU 

rigoureusement. M. le lieutenant criminel hésite et ne scait s'il 
doit les décréter de prise de corps. La raison qu'il en donne, est 
que cette chanson blasphématoire ne paroit pas avoir été chantée 
en public; mais seulement entre quelques jeunes gens; Qu'en 
approfondissant un peu trop, on scroit peut être surpris de la 
multitude des coupables, surtout entre jeunes gens aussi mal élevés 
que le sont ceux de cette ville; Que le crime n'étant pas public, 
c'est le cas de les faire enfermer soit en vertu de vos ordres, soit en 
vertu des ordres du ministre, dans une maison de force. 

On répond a ces raisons que le ministère public s'etant rendu 
plaignant non seulement de la mutilation du crucifix, mais encore 
de discours impies et blasphématoires qui ont été proférés, la 
preuve en étant acquise, soit par la déposition des témoins, soit par 
l'aveu des accusés, on ne peut négliger de faire droit -sur cette 
preuve ; Que ce qu'il y a même de plus fort contre l'un des ac- 
cusés, et ce qui empêche de luy rendre la liberté, est, d'avoir 
chanté cette chanson impie; Que, lors du jugement définitif, les 
juges seront obligés de prononcer sur ce chef d'accusation; Qu'en 
punissant un coupable d'un délit, on ne peut se dispenser de punir 
les autres coupables du même délit. 

M. le Lieutenant criminel et moi sommes convenus de sus- 
pendre l'instruction de la procédure, jusqu'à ce que vous nous 
honoriez de vôtre réponse sur ces objets. 

Cette lettre n'embarrasse nullement les historiens qui voient 
en Duval un ennemi implacable de l'Abbesse, ravi d'étendre 
l'inculpation au jeune Douville et à Saveuse, le beau- frère de 
Marguerite Becquin. Ils y découvrent à la charge du vieil asses- 
seur un acte de machiavélisme raffiné, destiné à compromettre 
le Procureur Général lui-même dans l'exécution préméditée de 
sa vengeance. Mais pour le lecteur qui n'a pas de système pré- 
conçu, comme il est plus vraisemblable d'admettre 'que 
M. Hecquet a écrit la lettre du 12 octobre, en proie à un em- 
barras réel et bien compréhensible ! L'affaire dès le principe 

double, triple ou quadruple. « Et pour la cinquième fois, seront mis au carcan, 
et pour la sixième fois, seront menés et conduits au pilori, et là auront la 
lèvre de dessus coupée d'un fer chaud ». Pour la septième fois, ce sera la 
lèvre inférieure. « Et si par obstination ils continuaient après toutes ces peines 
a proférer les dits jurements, voulons et ordonnons qu'ils aient la langue 
coupée tout juste, afin qu'à l'avenir ils ne les puissent plus proférer. » 



L'INTERVENTION DU PRESIDENT D'ORMESSON 109 

s'était engagée gauchement; elle se continuait plus mal encore, 
dirigée du dehors par une influence étrangère, celle de Belleval, 
ce « vieux scélérat d'élu ». Et voilà que la déposition indiscrète 
du petit Moisnel, ses aveux, sollicités avec tant d'instance, 
arrachés à force de contrainte, modifiaient subitement les pro- 
portions du débat et la position des acteurs. L'enfant chapitré 
avait promis de dire tout ce qu'il savait, et, tenant son engage- 
ment, il avait, pêle-mêle avec La Barre, dénoncé Saveuse, le der- 
nier fils de Belleval. Cette dénonciation, qui n'était point au 
programme, dérangeait de fond en comble les prévisions de l'élu. 
Comment arrêter la machine qu'il avait lui-même montée, si 
laborieusement construite? Il ne s'agissait plus à cette heure de 
punir ce petit insolent de La Barre, dont l'affront, en somme était 
négligeable, mais avant toute chose de sauvegarder Saveuse. 
M. de Belleval, hier accusateur forcené, metteur en œuvre du 
procès, était aujourd'hui le père d'un des accusés, et, de ce point 
de vue nouveau, maintenant qu'il avait changé de camp, l'affahe 
lui paraissait sous des couleurs bien différentes. Pour com- 
mencer, il se souvint qu'il et lit tuteur de Moisnel, et c'est lui, 
sans doute, qui eut l'idée de solliciciter la mise en liberté de son 
pupille. Inutile maintenant que le petit garçon continuât de 
parler : il n'en avait que trop dit. Puis le péril commun de leurs 
fils rapprocha Belleval et le conseiller Douville. Ces Messieurs, 
pour se débarrasser de l'inculpation, prirent en mains énergique- 
ment la défense de La Barre et l'on souffla à M me Feydeau des 
formules de droit; on rédigea des précis, des mémoires pour le 
chevalier et, comme on n'osait pas demander sa liberté aux 
magistrats d'Abbeville, on la sollicita directement du Procureur 
Général, qui, pensait-on, n'avait rien à refuser à M. d'Ormesson. 
Mme Feydeau écrivit le 17 octobre à M. Joly de Fleury une 
longue lettre, dont il est sûr que l'orthographe seule — une or- 
thographe de grande dame — lui appartient en propre. Et déjà 
se dessinent contre Duval, instructeur trop minutieux, ces griets 
qui, allant crescendo jusqu'à la fin du procès, se développeront 
contre l'assesseur en une accusation formelle d'assassinat juri- 
dique. 



- î 10 - CHAPITRE VII 

Monseigneur (î) .... Vous avés été informé dans le tems de 
linsulte faitte au Christ placé sur un des pont de cette ville. .. je- 
tois fort tranquille mit le sort du Ch e ' de la barre parce que je sa- 
vois bien quil étoit incapable davoir la moindre part directement 
ni indirectement a une impiété aussi grande ; et que dailleurs jetois 
assuré quil netoit point sorti de l'abbaye la nuit du 7 au 8 août 
vous devés juger Monseigneur quelle a du être ma surprise, lors- 
que jai apris quil avoit été arrêté et constitué prisonnier, je me 
suis informe quelle pouvoit être la cause de sa détention, jai apris 
quen informant de linsulte grave faitte au Christ, on avoit aussi 
informé dautres impiétés et scandai en général, il paroit que le 
juge de Instruction qui est très exact dans lexercice de ses fonc- 
tions sest attaché a connoitre particulièrement la conduitte que le 
Ch er de la barre mon parent avoit tenu depuis trois ans environs 
qu'il réside a abbeville ; il a entendu tout les voisins de son quar- 
tier, toutes les personnes qui pouvoient avoir habitude avec luy, 
des domestiques de mon abbaye, on prétend quil résulte des dé- 
positions daucuns témoins que le Ch er de la barre dans des colloques 
particuliers s'est échapé en parolles obscènes, quil a tenu des dis- 
cours impies et qui blessoient la religion, c'est ce qui a donné lieu 
au décret rigoureux qui a été prononcé contre luy, je nentens nul- 
lement justifier mon parent, mais il me paroit Monseigneur que 
quand bien même de pareilles charges se trouveroient contre le 
Ch 6 ' de la barre le juge criminel dici a poussé bien loin la sévérité 
en luy infligeant un pareil décret, cest un jeune homme qui nest 
âgé que de dix neuf ans ; combien néchape til pas a cet ase de 
mouvements inconsidérés que la légèreté produit et que la reflec- 
tion corrige, que la bouche imprudente prononce et que le cœur 
plus sage désavoti ; ... Les discours qu'on impute au Ch e ' de la 
barre ne dévoient pas exiter a ce point 4e zèle et la sévérité du mi- 
nistère public contre luy ce sont des parolles échape dans le secret 
et dans des conversations particulières par ce jeune homme impru- 
dent avec des jeunes gens de son âge, il ni avoit rien dans tout cela 
qui ait raport a lordre public de la société, qui puisse apporter 
aucun trouble ni confusion dans cet ordre et dans celuy de la reli- 
gion, des lors il me paroit Monseigneur que les officiers de la jus- 
t : cedici, ont usés dune trop grande rigeur par le décret de prise 
de corps qu'ils ont ^décernés contre mon parent... cest dans cette 
vue que je réclame Ihonneur de voire proleclion pour faire procu- 
rer au Ch ' de la barre son élargissement provisoir, afin qu'il ne 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 39. 



l'intervention du président d'ormesson 1 1 I 

soit pas obligé de rester en prison pendant le cour de l'instruction 
qui pouroit être long, je nentens pas monseigneur j'ai lhonneur de 
vous le repeter excuser les égarements de parolles de mon parent 
si javois été instruite de ses écarts je naurois eu garde de les tolé- 
rer mais jai toujours été dans une entière ignorence a cet égard et 
il ne luv est jamais rien échapé en ma présence qui soit suscepti- 
ble de reproche je vous suplie Monseigneur de vouloir bien 
avoir égard aux représentations que je prend la liberté de vous faire, 
M" le président dormesson a qui jenvoie le même détail aura la 
bonté d'appuier ma demende auprès de vous j'ai lhonneur d'être 
avec respect Monseigneur Votre très humble et très obbéissante 
servante. 

feydeau abbesse de Villancourt. 

A cette lettre étaient joints « pour être présentés à Monsei- 
gneur le Procureur général » un Mémoire et un Précis où 
M"" .Feydeau avait puisé son érudition juridique, un peu im- 
prévue sous sa plume, et les phrases les mieux balancées de son 
éloquente supplique. Notons seulement dans le Mémoire (i) 
celte opinion que Duval, enquêtant sur le chevalier, « paroit 
avoir plutôt fait en cette partie les fonctions d'inquisiteur que 
celles de juge ». Le Précis (2) est plus intéressant. Il affirme que 
La Barre se sentait si sûr de son innocence qu' « il étoit resté à 
Abbeville pendant tout le cours de l'instruction, et ne s'en étoit 
absenté que pour aller passer quelques jours à l'Abbaye de Long- 
villiers qui est à 8 ou 9 lieus d'Abbeville sans prendre aucun 
soin de cacher son voïage ny le lieu ou il alloir. tant il étoit tran- 
quille sur son sort ». Plus loin cette distinction de droit, fort 
juste d'ailleurs, qui paraît l'idée maîtresse de Douville, l'argu- 
ment auquel lui-même et Linguet reviendront toujours : 

Ce qui se passe dans lextérieur des actions des hommes et qui 
a raport a l'ordre public de la société, tout ce qui blesse ou viole 
quelque devoir de religion et tend à troubler cette ordre est dans le 
cas d'être reprimé par la puissance temporelle. Sy le Chevalier De 
la barre avoit troublé lordre de la société et de la religion par des 
discours impies, s'il avoit parlé publiquement par mépris et déri- 
sion de la religion, s'il avoit comis des irrévérence envers les cho- 



(1) Dossier Joly île Fleury, 1' 47, 

(2) Ibid. f<> 48. 



112 CHAPITRE VII 

ses saintes, s'il avoit donné lieu par quelque action impie à un scan- 
dale public il auroit excité avec fondement la sévérité des magis- 
trats (i), mais on ne peut imputer au chevalier De la Barre des 
faits de cette nature, on laccuse de parole irreligieuse mais ce n'est 
pas publiquement qu'il les a tenu ce nest que dans des entretien 
particulier qu'il a pu sécliaper en parole inconsidérés, il faudroit 
ignorer jusqu'au nom de l'infirmité humaine pour prétendre que 
des indiscrétion de parole puisse être tiré a conséquence ». 

Le Précis se termine par ces considérations juridiques : 

Le juge de l'instruction devoit avant que de décerner son décret 
considérer l'âge de laccusé, sa condition, la qualité du crime dont 
il pou voit être chargé, telle est la disposition de l'article 2 du titre 
10 de l'ordonnance de 1670 : Du coté de l'âge la minorité du cheva- 
lier devoit le rendre plus excusable aux ieux de la justice. Sa con- 
dition devoit encor déterminer le juge en sa laveur, étant de 
maxime que le décret doit être moins fort contre une personne 
noble ou constitué en dignité que contre un maneuvricrou artisan. 
Enfin par raport a la qualité du crime il ny avoit rien de public 
dans les obscénités et impiétés dont on charge le chevalier de la 
barre ce sont des propos tenus vis avis des personnes de son âge 
ainsi les circonstances qui ont accompagnés le crime dont il est 
prévenu en diminuoient bien la gravité. 

Le Chevalier De la Barre a la vérité n'est pas excusable de ses- 
tre répandu en discours licenlieux et impie mais les faits et cir- 
constances qui vienne detre exposés ne rendoient pas son crime 
assés grave pour que la justice déploia sa rigueur contre lui et le 
déshonora par un décret de prise de corps ». 



(1) Cette argumentation est intéressante pour qui se veut faire une opi- 
nion juridique sur le procès de La Barre. D'après M. Douville — lequel n'est 
pas suspect — ce qui rend les paroles ou les faits d'irréligion punissable, c'est 
leur publicité. Les actes et les propos reprochés à La Barre présentent-ils ce 
caractère obligatoire ? Les mémoires affirment que non. Est-ce bien 
vrai ? Certains actes au moins, commis par d'Etallonde et par La 
Barre, ont certainement fait scandale. Et les propos irréligieux tenus à la 
fin par La Barre à tout venant n'acquéraient-ils pas de ce fait une certaine 
publicité ? Ou voit que, ramenée par ses défenseurs à ce critérium de la publi- 
cité, l'innocence de La Barre au point de vue pénal est douteuse. Ce qui a 
fait l'importance de son procès, plus encore que l'exagération de la peine, 
c'est la qualité du condamné qui a attiré sur lui l'attention. 



l'intervention dd président d'ormesson 113 

Du val de Soicourt n'était pas sans connaître l'envoi au Pro- 
cureur Général de ces mémoires — que M. Joly de Fleury clas- 
sait soigneusement en écrivant en marge ce mot unique : « atten- 
dre, h Et lui aussi tout naturellement était disposé à en attendre 
l'effet. Il y eut sans doute entre Belleval et l'assesseur une expli- 
cation sur la mise en liberté demandée de Moisnel, sur l'éven- 
tuelle inculpation de Saveuse. Peut-être l'élu usa-t-il de menaces, 
il s'entendait si bien en représailles! De plus MM. Lefebvre du 
Grosriez et Blondin, qui jusqu'alors avaient assisté Duval dans 
les actes de procédure, se découvrirent parents des accusés nou- 
veaux, et se retirèrent au plus vite. Comment Duval allait-il 
constituer son Tribunal ? Il envoya la veuve Maupin, concierge 
du Présidial, chez M. Crignon, le Lieutenant particulier. Celui- 
ci aussitôt de se rappeler qu'il avait une cousine à St Valéry du 
nom de Moisnel et, sans approfondir, il déclara ne pouvoir con- 
naître de l'affaire, étant parent d'un des prévenus au degré de 
l'ordonnance. 

Il est clair que, pour ne se pas mêler du procès, on saisissait 
tout prétexte. Quel profit en espérer ? L'acquittement serait mal 
vu de l'opinion, défavorable aux accusés qui Pavaient tant mor- 
guée. Mais à les condamner, on était sûr de s'aliéner les princi- 
paux de la ville : les conseillers, les avocats, tout tenait aux in- 
culpés, était leur parent ou leur allié. Duval, son fils nous 
l'affirme (1), « aimait ses devoirs ». Et je crois, malgré l'incident 
tant invoqué plus tard du mariage Becquin, qu'il n'avait nul mo- 
tif de se retirer, puisque par un singulier hasard aucun lien de 
famille ne l'unissait aux inculpés. Mais lui aussi n'avait qu'à 
perdre en se faisant des ennemis parmi ses collègues. Puis où 
s'arrêter, si l'instruction à chaque pas révélait des noms nou- 
veaux ? Faudrait-il de proche en proche arrêter toute la ville ? 
Ce vieux Duval était un homme avisé ; il est tout simple qu'il ait 
cherché a se tirer d'un procès, désagréable à instruire, compro- 
mettant à juger, dont la responsabilité allait peser sur lui tout 
entière et qui, au mieux, ne lui rapporterait qu'ennuis. Si au 
contraire l'on eût enfermé les coupables par lettres de cachet, de 
quelle épine le Roi l'aurait soulagé ! D'une part les dévots, la 

(1) Lettre écrite de Paris au rédacteur du Courrier du t Bat-*IQ}m t publiée 
par DevÉRITÉ, TiecueiJ intéressant, p. [68. 



IÎ4 CHAPITRE Vlî 

populace qui détestait La Barre,- eussent été satisfaits. Et l'asses- 
seur aurait pu, à l'égard de l'Abbesse, du Président de Boëncourt, 
de cet inquiétant Belleval et de tous leurs protecteurs, se donner 
le beau rôle d'être intervenu en faveur des jeunes gens, d'avoir 
proposé au ministre la solution de clémence. Car il va de soi que 
ces fils de famille n'auraient pas fait en maison de force un sé- 
jour prolongé. Ils en seraient, au bout de quelques semaines, 
de quelques mois au plus, sortis tête haute, sans fâcheuse suite 
pour leur carrière future. — En tout cas Duval, si vraiment son 
désir était de poursuivre nos polissons à outrance, eût été bien 
imprudent de suggérer, de conseiller presque à son chef un parti 
si acceptable, qu'on pouvait présumer qui serait adopté au pre- 
mier mot. Car il est clair que ces ordres du Roi, dont on a tant 
médit, qui furent si utiles, étaient justement la punition, l'aver- 
tissement plutôt, convenable aux têtes sans cervelle. 

M. d'Ormesson vint à Paris le samedi 19 octobre pour la 
séance de la Chambre de l'Edit. Il trouva Boullenois qui l'atten- 
dait avec le dossier, les dernières pièces du moins, que Joly de 
Fleury lui avait fait tenir en vue de cette conférence. Le billet 
d'envoi est à noter, parce qu'il montre qu'à cette date le Procureur 
Général, principalement soucieux de jouir en repos de ses vacan- 
ces, n'avait sur l'affaire des impiétés d'Abbeville point d'opinion 
personnelle, et laissait Boullenois, son homme de confiance, to- 
talement libre de décider à son gré : 

Voilà (1) ce que j'ay reçu depuis quelques jours de mon subs- 
titut à Àbbeville au sujet de la procédure qu'il a commencée pour 
des impiétés commises a un crucifix. . 

Je n'ay point icy le fond de la liasse, je l'ay laissée dans mon 
cabinet à Paris, ou il serait peut être difficile de la retrouver. 
M. Boullenois pourroit-il s'en passer pour répondre a cette dernière 
lettre? 

S'il ne peut pas s'en passer, il faudra bien faire rechercher la 
liasse. 

M. le Président D'ormesson s'intéresse beaucoup a cette affaire 
parce qu'il y a un de ses parents qui y est impliqué, et qui est en 
prison. 

(r) Dossier Joly de Fleury, f° 46. 



L'INTERVENTION DU PRÉSIDtNT d'oRMESSON II) 

Comme M. le Président D'ormesson sera Samedy à la chambre 
de l'Edit, je prierois M. Boullenois de luy communiquer de ma 
part tout ce que je luy envoyé^ et de concerter la réponse avec luy. 

Boullenois mit sous les yeux du Président l'extrait des inter- 
rogatoires de La Barre et de Moisnel, cet extrait volontairement 
tronqué, amputé de plusieurs charges, édulcoré par le Procureur 
d'Abbeville. Le Substitut a-t-il fait, comme M. Cruppi (i) le 
suppose, un tableau très noir des propos scandaleux, des sacri- 
lèges systématiques imputés à la petite bande, et peignit-il, 
pièces en mains, le chevalier lui-même, sous les traits d'un 
monstre chargé de crimes? Nous n'avons de cette entrevue, aux 
conséquences si graves, qu'un récit, celui précisément que Boul- 
lenois fit à son chef (2) : 

Jai reçu M' le président dormesson. il a eu horreur comme 
moy de touttes les impietés des jeunes gens dont est question, 
énoncées dans les informations et en quelque sorie avouées par les 
accusés dans leurs interrogatoires, il a leu lui mesme le tout, et il 
ma dit qu'il ne pouvoit pas se concerter avec M. le pr.'ocureur] 
g.[énéral] dans une pareille affaire par ce quil sentoit parfaitement 
ce que son ministère, qu'il ne pretendoit pas arrêter, exigeoit de 
lui que peut estre, ce qui seroit fort a souhaitter. cette affaire se 
reduiroit à un plus amplement informé et qu'alors on verroit 
ce qu'on pourroit faire de ces jeunes gens. 

Je crois qu'il faut prendre à la lettre cette déclaration. Non 
seulement Boullenois (à qui son chef avait laissé toute liberté 
d'appréciation), mais M. d'Ormesson lui-même, si prévenu qu'il 
dût être en faveur de La Barre, eurent positivement « horreur » 
des impiétés énoncées dans les procédures. Etaient-elles donc, 
ces impiétés, plus "graves que l'abbesse ne l'avait tait pressentir, 
pour causer à M. d'Ormesson cette surprise indignée, alors qu'il 
avait au Procureur Général si tranquillement écrit sur les mêmes 
faits ? Non, sans doute, mais l'impression qui se dégageait du 
dossier était autre : le Président, pas plus que Boullenois, n'y 
put échapper. Puis c'est di fièrent de lire le récit de certains actes 

(i) J. Crupfi, Lingue t. p. 103. 
(2) Dossier Joly de Fleury, f" 45. 



Il6 CHAPITRE Vit 

sous la plume flatteuse d'une parente aimable ou dans la nudité 
hostile des documents de justice. Sous les voûtes austères du 
Palais de Saint-Louis, l'indulgent niondain qui souriait à Rosny 
des sottises d'enfants mal élevés, avait fait place au magistrat du 
grand banc, grave sous sa perruque, tout pénétré des sentiments, 
des préjugés de sa compagnie. 

Le Parlement était à l'apogée de sa puissance politique 
usurpée. Il venait, excité, soutenu par Choiseul, d'en finir avec 
son ennemie séculaire, la Compagnie de Jésus. Et maintenant 
le Ministre, son allié, jouissait de la plénitude d'un pouvoir qu'il 
ne partageait plus avec M nie de Pompadour. Le Roi qui, depuis 
dix ans, ne se pouvait passer des Parlements pour l'enregistre- 
ment des édits fiscaux, dans leurs démêlés chroniques avait tou- 
jours cédé. Mais c'est dans ce triomphe justement trop complet 
que les bons esprits discernaient un péril latent. Du haut de leur 
grandeur, « Messieurs » distinguaient à leurs pieds un monde 
d'ennemis qui se concertaient contre eux. Car le Parlement de 
soi-même n'était rien. Il fallait qu'il tirât sa force postiche du 
dehors, qu'il s'appuyât ou sur le Roi ou sur l'opinion. Qu'exi- 
geait-elle, en 176s, cette opinion aux soubresauts fantasques? 
Parce que les doctrines des philosophes, déformées d'ailleurs, 
l'ont emporté, nous nous figurons un peu trop le siècle comme 
acquis aux novateurs encyclopédistes, adversaires, avoués plus ou 
moins, de l'Eglise et de la Cour. Dans sa grande majorité, la 
France demeurait chrétienne et catholique; seulement, par une 
vieille habitude, elle n'aimait pas les jésuites; elle avait applaudi 
à leur suppression. Mais l'alliance du Parlement avec les maté- 
rialistes, déistes et athées l'inquiétait. Alors en grande pompe, 
dans la Cour du Mai, l'on brûlait l'Esprit ou l'Emile ou bien 
l'Encyclopédie, et l'on dénonçait, avec quelle énergie! «ce projet 
conçu (1), cette société formée pour soutenir le matérialisme, 
pour détruire la religion, pour inspirer l'indépendance et nourrir 
la corruption des mœurs ». 

Surtout les magistrats, dans l'ardeur tracassière de leur zèle 
janséniste, blessaient les âmes pieuses par l'acharnement fanatique 

(1) Considérants de l'arrêt rendu le 6 février 1759 par les Chambres 
assemblées, condamnant au hu le livre de l'Esprit et 7 volumes de lEncyclo- 
pédie. 



L INTERVENTION- DU PRESIDENT D ORMESSON I f) 

dont ils poursuivaient les Evêques. Précisément en 1765, l'as- 
semblée décennale du clergé venait de protester très énergique- 
ment contre les attaques de la philosophie, ces audaces de la 
pensée qui menaçaient gravement la société tout entière; mais 
en même temps les Prélats reconnaissaient le caractère de dogme 
à la Bulle exécrée. Par deux arrêts des premiers jours de sep- 
tembre, le Parlement ordonna la suppression des Actes de l'as- 
semblée, et condamna au feu une lettre circulaire de son Pré- 
sident, l'Archevêque de Reims. Ce fut le Roi qui releva le gant. 
Il était pieux d'abord autant qu'homme de France; puis il avait 
besoin d'argent que les Evêques votaient. Enfin, il détestait 
d'une haine croissante ces « grandes robes », ces « républicains », 
qui le voulaient « mettre en tutelle », qui sûrement « perdraient 
l'Etat » (1). Au moins son clergé était « fidèle dans le fond! » 
Le 1 5 septembre, un arrêt du Conseil cassa les deux arrêts de la 
Cour. Aussitôt les Prélats de mander cette victoire dans leurs 
diocèses. Le Parlement décide des remontrances, et c'est pendant 
les mois de leur rédaction laborieuse que tout le procès de 
La Barre s'intercale, car elles furent présentées seulement en 
août 1766. « Votre Parlement, Sire (2), n'oubliera jamais ce 
qui est dû à l'Eglise et à ses Ministres... L'Eglise est la colonne 
de la vérité ». Louis XV sans doute est « Roi Très Chrétien, fils 
aîné de l'Eglise ». Mais pourquoi cette Eglise, en matière de foi, 
s'obstine-t-elle dans une doctrine à qui « Messieurs » refusent 
leur approbation ? 

Le seul moyen que les laïques possèdent de se sauver du 
ridicule quand ils mettent le pied sur les plate-bandes interdites 
de la théologie, c'est d'afficher un zèle débordant pour les intérêts 
de la religion et pour le service de Dieu. Entre les deux pouvoirs, 
le Parlement, le Roi, qui se mesurent, prêts à s'affronter, c'est 
un concours de manifestations dévotes, par piété d'abord et foi 
sincère, je le crois, mais aussi par une espèce de nécessité poli- 
tique. Louis XV jusqu'à ce moment avait senti près de lui, 
comme un reproche vivant, son fils qu'il aimait peu, prince 
discret, mais très pieux, en qui tous les censeurs du règne, les 



(1) Mémoires de M™* du Hausset, p. 72 

(2) Flammermont, t. II, p. 598. 



Il8 CHAPITRE VII 

jésuites proscrits avaient mis leur espérance. Le 3 mars 1766, 
comme il venait à toutes brides de Versailles pour la séance 
fameuse de la Flagellation, le Roi sur le Pont-Neuf rencontra le 
Saint-Sacrement qui passait. « Il (1) descendit de son carrosse 
et se mit à genoux sur le pavé; quelqu'un seulement lui jeta son 
chapeau » sur lequel Louis XV s'agenouilla. Et devant ce même 
Saint-Sacrement un d'Etallonde, un La Barre, des gamins, 
esprits forts de province, étaient passés en ricanant, leur chapeau 
sur le nez ! 

C'est dans un esprit d'ombrageuse piété que ce samedi d'oc- 
tobre le Président d'Ormesson et le substitut Boullenois lurent 
ensemble le récit des sottises « en quelque sorte avouées » par 
les prisonniers d'Abbeville. Peu de jours après parvenait à Hec- 
quet l'avis de son chef, anxieusement attendu, dans les termes 
suivants (2), qui ne laissaient place à aucune hésitation : 

Jai reçu vostre lettre au sujet des jeunes gens que vous avés 
fait arrêter pour impiétés. . . je ne crois pas que vous puissiés vous 
dispenser de suivre l'instruction dans toute la rigeur de lord". 

C'était fini, l'espoir de clore l'affaire par de^bénignes lettres 
de cachet ! 

Sous le coup de la même impression, le Président fit savoir 
à M me Feydeau que le cas de son cousin était fort grave, scan- 
daleux — et sans doute qu'il désirait ne s'en plus mêler. Il ré- 
suma soigneusement les charges relevées dans la procédure, aux- 
quelles nous verrons l'abbesse répondre point par point. Dès le 
19 octobre, elle avait, sentant le besoin de défendre La Barre, 
écrit à M. d'Ormesson (3) pour jeter, autant qu'il se pouvait, 
sur d'Etallonde la responsabilité des sottises reprochées au che- 
valier. 

... Le S r Detalonde est] le plus" mauvais sujet du monde et je 
puis dire que c'est la seule mauvaise compagnie que le Gh er de la 



(1) Lepaige, cité par Flammermont, t. II, p. 555 note. 

(2) Dossier Joly de Fieury, f° 45 (de la main de Boullenois). 

(3) Ibid., P 50. 



L INTERVENTION DU PRESIDENT D ORMESSOX 119 

Barre ait eu dans cette ville, mais comme ce jeune homme étoit 
bien reçu et fêté dans toute les bonnes maisons d'Abbeville, je ne pou- 
vois pas empêcher le ch ci de la Barre de le voir; ils ne se con- 
noissent que depuis le mois de janvier dernier, apparament qu'ils 
tenoient entr^eux des propos sales et impies qui ont gâté l'esprit 
du ch' r de la Barre, car je puis vous assurer que depuis trois ans 
qu'il est a Abbeville, je ne luy ay vu aucun vice ny jeu, ny vin, ny 
fille, quand un jeune homme ne donne dans aucun de ces vices on 
ne peut pas le taxer d'inconduite. 11 n'y a que depuis le mois de 
janvier (1) dernier que le Ch e ' de la Barre est répandu dans la 
ville, avant ce tems il ne sortoit jamais ny ne connoissoit personne 
et par conséquent n'étoit point dérangé. 

Voilà, Monsieur, l'exacte vérité de la conduite du Ch er de la 
Barre a qui il n'est jamais arrivé aucune mauvaise affaire. Je peux 
dire que ce n'est pas un mauvais sujet, il a de l'esprit des senti- 
mens et des mœurs, mais qui a eu le malheur de donner sans que 
je le sache depuis six mois dans un libertinage de parolles par con- 
tagion plutôt que par corruption de cœur. 

M me Feydeau dut apprendre la continuation des poursuites 
en même temps qu'elle recevait le réquisitoire du Président. 
Elle ne se découragea pas, mais recourut sans nul doute à ses 
conseils et, plus que jamais désireuse, en face du péril, de ména- 
ger au chevalier l'appui, qu'elle croyait tout efficace, de M. d'Or- 
messon, dès le 27 octobre elle lui envoya, sous forme de lettre, 
un long plaidoyer, bien fait par un juriste habile (2) : 

Seroit-il possible que le Clr de la Barre se soit rendu coupa- 
ble de tant d'horreurs et qu'il ait pu cacher si longtems une si 
affreuse conduite sans m'en avoir donné le moindre signe extérieur 
non seulement à moy mais encore a toutes les personnes de ma 
société vis à vis desquelles il n'a jamais dit la moindre parolle re- 
prehensible contre la religion ny contre les mœurs... 

Le témoin qui charge le Ch" de la Barre d'avoir demandé un 
Christ a acheter pour le fouler aux pieds est un homme en tout re- 
cusable puisqu'il a été convaincu en justice de calomnie et con- 



(1) Si grande que soit la responsabilité d'Etalloude dan% le «dérange- 
ment » du Chevalier, M" 10 Feydeau l'exagère. L'élève se plaisait un peu trop 
aux leçons du maître. 

(2) Dossier Joly de Fleurv, (° 51. 



120 CHAPITRE VU 

damné a payer les fraix d'un procès criminel par forme 
d'amande (i)... Cet homme qu'on nomme Beauvarlet est un 
homme que je nourissois par charité depuis deux ans et qui a 
donné nombre de traits de mauvais caractère et de mensonge et 
qui en général n'a pas le sens commun. Voila donc un faux té- 
moin prouvé et avéré ; il y a encore un autre témoin non moins 
suspect qui est un homme qui a fait une très longue déposition 
contre le chevalier de la Barre son ennemy juré (2) et connu pour 
tel depuis près de trois ans et par conséquent qui ne le voyoit pas, 
voulant absolument être son accusateur et n'ayant rien vu par luy- 
même a été de tous côtés s'informer des personnes qui avoient eu 
rapport avec le Ch er de la Barre, tout ce qui pouvoit être à sa 
charge vray ou faux, cet homme a rédigé tout cela par écrit et l'a 
été lire aux quatre coins de la ville pendant dix jours de suitte, ce 
qui a obligé le procureur du Roy de le faire assigner comme 
témoin, mais toute cette longue accusation n'est que des ouïes- 
dires, il n'y a d'autres particularités sur cet homme que je ne puis 
confier au papier mais qui feront récuser cet indigne témoin. 

A l'égard de la couronne du St-Sacrement voicy comme il a dit 
le fait au juge lors de son interrogatoire, il dit qu'en marchant il 
avoit senti quelque chose dessous son pieds et qu'ayant demandé 
ce que c'étoit on luy dit que c'étoit une couronne qui avoit touché 
au St-Sacrement et qu'il l'avoit laissé sans luy faire la moindre in- 
sulte, il a nié absolument l'imputation d'avoir essuyé son derrière 
avec une image de la Ste Vierge. Quant au nom de Dieu qu'il appelloit 
Jean f. . . . , c'étoi t un homme de son village qui s'appeloit Dieu et dont 
il contoit une histoire en badinant avec ses vilaines épitètes, je le scay 
du témoin même qui l'a dit en justice. A l'égard du livre d'Evan- 
gile (3) je peux assurer qu'il n'en n'a jamais eu dans sa cham- 
bre, c'est apparament un vieux bréviaire tout déchiré que je luy 
avois donné pour bourer son fusil ». 

M. d'Ormesson reçut cette lettre le 2 novembre à Orly. Il 
faut croire que rien chez lui ne restait de l'humeur parlementaire 
dont il était pénétré quinze jours avant pendant sa conférence 
avec Boullenois. Les « éclaircissements » donnés par l'Abbesse 

(1) Beauvarlet avait été condamné comme calomniateur par la Séné- 
chaussée de Ponthieu à 25 livres de dommages-intérêts envers la femme 
Gambier. 

(2) M. deBelleval. 

(3) Que La Barre était accusé d'avoir « excommunié ». 



L INTERVENTION DU PRESIDENT D ORMESSON 12 1 

lui parurent les plus satisfaisants du monde. Et c'est l'esprit re- 
tourné qu'il envoya le 4 au Procureur Général extrait des deux 
lettres de M me Feydeau et l'un sans doute des Mémoires pour le 
Chevalier que nous avons cités. Il lui paraît en résulter (1) : 

* 

i° Que sur le fait principal du crucifix du pont neuf qui est 
l'objet originaire de la procédure, non seulement La Barre] n'est 
pas chargé, mais que le seul soupçon qui s'élevoit contre luy à cet 
égard du fait d'un Christ qu'il avoit, disoit-on, marchandé pour le 
fouler aux pieds, est entièrement dissipé par la qualité des 
témoins. 

2 Que les autres impiétés ne gissent point en faits, mais en pro- 
pos et surtout en deu\ chansons ; qu'elles se réduisent à ces ex- 
pressions licentieuses que les jeunes Liens affectent et prodiguent 
dans leurs conversations, et a des chansons qui ont plus été chan- 
tées pour leur obscénité que comme contenant des impiétés ; qu'il 
n'y a en effet dans toul cela ny philosophie ny système et qu'on 
n'y voit d'autre principe personnel au ch" de la Barre que la lec- 
ture du tableau de r amour conjugal et du portier des Chartreux li- 
vres horribles pour l'obscénité mais qui n'ont pas le caractère 
d'impiété et qu'on ne voit pas avoir été accompagnés chez le ch" 
Dclabarre d'aucuns ouvrages impies. 

3° Que l'espèce de culte ridicule qu'il rendoit à ces deux livres 
prouve en vérité une sorte d'enfance dans ce jeune homme qui n'a 
que dix neuf ans, et se ressent tout a fait de la première impression 
que peuvent faire dans l'âge où les passions sont les plus vives des 
lectures aussy obscènes; et la preuve en est que même depuis le 
tems où il les a commencées on voit bien qu'il est devenu très 
libertin en paroles, mais qu'il ne paroit pas l'avoir été en actions, 
et qu'on ne parle dans la procédure d'aucune espèce de débauche 
de mœurs. Une preuve enfin qu'il n'y étoit pas porté de luy même 
et avant que le S r D'Etallonde luy eût donné de mauvais livres et 
des idées libertines, c'est d'être demeuré plus de deux ans sans 
autre société que le parloir d'un couvent de filles... 

... Vous jugerez, conclut M. d'Ormesson, si le ch" de Labarre 
ne seroit pas dans le cas de l'indulgence de votre ministère. Je vous 
ay nommé toutes les personnes qui ont grand intérêt d'obtenir 
cette grâce pour luy. Vous connoissez aussy la reconnoissance qu'en 



(i) Dossier Joly de Fleurv. f u 53. 



I 22 CHAPiTRE VJI 

aura un ancien collègue qui vous renouvelle icy le plus inviolable 
attachement. 

Cette lettre si perspicace, de ton si juste, si humain, est 
probablement la meilleure défense qu'on ait jamais écrite du 
petit chevalier. M. d'Ormesson a mis le doigt au point sensible. 
La Barre est-il, comme je présume qu'on le soutenait déjà, un 
disciple des philosophes, un « Polyeucte » (i) brûlant de 
manifester par actes décisifs sa haine des faux dieux, du Dieu 
chrétien ? A ce titre, sans doute, il a été condamné; à ce titre, 
des gens qui le méconnaissent lui dressent aujourd'hui de pleu- 
rardes statues. Comme il différait de ce portrait trop sublime, le 
grand enfant vicieux, ivre de sensualité vague, qui répétait par 
manie les formules d'impiété, soufflées par d'Etallonde ! 

On ne sait quelle réponse fit le Procureur Général à l'appel 
ému de son ancien collègue, car la lettre au dossier ne porte 
aucune apostille. Mais la défaillance si regrettable du Président 
dans sa rencontre avec Boullenois avait produit cet effet, que 
l'affaire était désormais lancée; elle s'allait continuer implacable- 
ment par la force acquise, une espèce de préjugé qui découlait 
contre les accusés des procédures déjà faites (2). 



\i) «De quel front peut-on aller à Polyeucte après une pareille aventure ? » 
Voltaire, lettre à M me d'Epinay du 6 juillet 1766. 

(2) « Je crois que le fanatisme et la superstition ont eu moins de part 
à cette boucherie d'Abbeville que l'opiniâtreté 11 y a des gens qui veulent 
avoir toujours raison et qui se laisseraient plutôt lapider que ce reconnaître 
l'excès où leur précipitation les a fait tomber ». Voltaire, Lettre à Frédé- 
ric du 10 Mai 1775. 






CHAPITRE VIII 
La Sentence d'Abbeville 



L'information, pendant que ces correspondances s'échan- 
geaient, n'avait pas complètement chômé. Il semble que Duval, 
dans l'attente d'instructions, se soit soucié de tirer au clair cette 
fastidieuse histoire d'hostie profanée, qui continuait de défrayer 
les conversations d'Abbeville. Après des questions assez brèves 
au sujet des différentes charges, il poussa La Barre, le 12 Octo- 
bre, sur son entretien dans la chambre d'Etallonde, le jour de la 
Fête-Dieu, où le chevalier parla de ce prêtre, détenu « près de 
chez lui, dans une maison de force à Ivernot », qui eût été bien 
capable de donner des hosties, « un mauvais sujet que l'on avait 
enfermé et que Ton aurait justicié si la tète ne lui avait tourné ». 

La Barre cette fois déclara qu' « il ne pouvait nier ni affirmer 
avoir passé la nuit du 4 août dans le cimetière Sainte-Catherine 
avec Aliamet de Métigny ; qu'ils ont été ensemble dans plusieurs 
rues de la ville, quai n'a pas fait attention à tout cela, mais qu'il 
ne croit pas y avoir passé » . 

Généreusement le chevalier s'efforça de disculper le petit Mois- 
nel : il dit ne l'avoir jamais entendu chanter les fameuses chan- 
sons. Quant à d'Etallonde, c'est bien lui qui a refusé de se dé- 
couvrir devant le Saint-Sacrement. « Ils étaient passés vite sans 
se mettre à genoux, voulant arriver plus tôt aux Villancourt pour 
ne pas faire attendre après eux ». 

Le 26 octobre, Moisnel à son tour est interrogé sur la pro- 
fanation d'hostie. Douville-Maillefeu a bien prononcé le nom 
du sacrilège, mais sûrement c'était « un nom étranger ». Dou ville 
« ne lui a point parlé ni du sieur de la Barre, ni du sieur d'Etal- 
londe ». 



124 CHAPITRE vin 

C'est ce jour-là que le petit garçon « poussa (i) la bonne foi, 
la simplicité, disons mieux, l'envie de se trouver coupable, au 
point de s'accuser d'orgueil sur ce que l'un des condamnés (La 
Barre) lui disait : Nous ferons quelque chose de ce jeune homme- 
là », quand il avait bien récité l'Ode à Priape et la chanson de 
Saint-Cyr ! 

Depuis qu'ils sont en prison le chevalier lui a appris que c'est 
d'Etallcnde qui a mutilé le Christ du Pont-Neuf (2). 

Duval se convainc enfin qu'il n'y a rien à gagner pour le pro- 
cès à approfondir ces rumeurs qui circulent sur la mésaventure 
d'une hostie. Les inculpés en ont parlé comme tout le monde 
dans Abbeville. Ce fut à une date donnée, sans qu'on sache pour- 
quoi, un sujet de conversation général, dont la coïncidence avec 
l'insulte faite aux Christs piqua l'opinion, mais rien de plus, et 
rien surtout ne permettait d'en faire à aucun des accusés une 
application précise. 

Ainsi les charges étaient demeurées sans changement quand 
Duval reçut de Paris l'ordre inattendu de « suivre l'instruction 
dans toute la rigueur de l'ordonnance ». Il fut fort surpris sans 
doute et fort embarrassé. Mais pas une minute il n'eut l'idée 
qu'il pouvait résistera cette injonction de ses supérieurs. Jusqu'à 
ce moment nous l'avons vu réservé, plutôt bienveillant; car 
(( l'exactitude », la minutie que M me Feydeau lui reproche dans 
son enquête sur La Barre, est, nous le savons, au début le fait de 
M. de Belleval; puis l'assesseur a cédé à sa tournure d'esprit 
portée vers le détail. — Mais c'en est fait maintenant de cette 
bonne volonté relative. Puisque La Barre n'a pas eu le crédit, 
cette fois comme l'an passé, d'étouffer sa méchante affaire, à quoi 
bon le ménager? Tout au contraire l'avis du Procureur Gé- 
néral est venu de se montrer rigoureux. Monseigneur a ses rai- 
sons sans doute qu'il n'appartient pas aux magistrats d'Abbeville 
de rechercher. Et naturellement, par une pente à peine consciente, 
leur esprit de lui-même incline à la sévérité. Faut-il leur jeter 
la pierre ? Ils étaient, comme il y en aura dans tous les temps, 
des fonctionnaires disciplinés, d'échiné autant que de caractère 

(1) Linguet, Mémoire à consulter, Recueil intéressant, p. 58. 

(2) Ceci démontre que les prisonniers pouvaient parler entre eux du 
procès. 



La sentence dabbeville 125 

assouplis aux nécessaires hiérarchies. Point indépendants certes, 
ce qui prouve que la vénalité des charges ne suffisait pas à raffer- 
mir contre les suggestions du pouvoir la conscience des juges. 
Ainsi ce Duval était hanté par le regret cuisant de la tache ori- 
ginelle, sa roture, qui lui pesait étrangement quand tous ses pro- 
ches se trouvaient de longue date anoblis. Si le procès de ce 
chevalier de la Barre, un mauvais garçon, prenait maintenant 
les proportions d'une affaire d'Etat, intéressait la politique géné- 
rale du Parlement, c'était l'occasion peut-être tant attendue de 
rendre service, un service à faire valoir et qui mériterait salaire ! 

« Est-on bien sûr, écrira (1) des années plus tard M. de Soi- 
court, le fils, mousquetaire noir, qu'on n'avait pas des ordres 
supérieurs pour agir dans cette affaire suivant toute la rigueur de 
l'ordonnance ? » Excuse à la vérité pitoyable chez un juge, qui 
n'a d'ordres à recevoir que de sa conscience: mais il faut no- 
ter que ce sont là les termes mêmes exactement reproduits de 
l'avis adressé par le Procureur Général. Et sans doute Duval, jus- 
qu'à sa mort en 1771, quand il sentait l'ombre d'une inquiétude, 
d'un remords, assiéger parfois son esprit obsédé du sang répandu, 
l'écartait avec ces mêmes mots prestigieux, qu'il a dû répéter de- 
vant son fils tant de fois ! Il tâchait ainsi de se persuader à lui- 
même, sans y bien parvenir, qu'il avait, en condamnant La 
Barre, fait son devoir de sujet comme son devoir de chrétien. 
Pour le fils, soldat, l'obéissance lui paraissait toute simple; il ne 
concevait pas qu'il y eût du déshonneur à exécuter une consigne. 

Donc c'est pour obéir à des « ordres supérieurs » que Duval 
continua « d'instruire (2) et de juger ce procès qui coûtait tant à 
son cœur, puisque le fils (Saveuse) et le neveu (d'Etallonde) de 
ses deux meilleurs amis y étaient impliqués». Encore fallait-il 
qu'il trouvât d'autres juges, au moins deux, qui, pour siéger 
dans l'affaire, consentissent à n'être parents d'aucun des accusés. 
Duval, après des tentatives vaines, alla chercher M. Lefebvre de 
Villers, homme un peu âgé, qui vivait beaucoup à la campagne, 
d'honorabilité parfaite, mais d'intelligence légèrement assoupie. 

Le grand problème, quasi insoluble, fut la désignation du 

(i) Lettre écrite au rédacteur du Courrier du 'Bas-T^j'm, Recueil intéressant, 
p. 166. 

(2) Ibid. p. 169. 



12 6 CHAPITRE VIII 

deuxième assesseur. Il n'y avait plus de magistrats disponibles. 
La concierge du Présidial, en habit des dimanches, s'en fut par 
toute la ville, sonnant à toutes les portes d'avocats, qui se refer- 
maient sans bonne grâce, car les avocats aussi s'estimaient pa- 
rents au degré de l'ordonnance. Enfin, de guerre lasse, la digne 
femme suivant l'ordre du tableau se présenta chez M e Brou- 
telle (i), un des derniers inscrits. Au rebours de ses confrères, 
celui-ci crut voir les deux s'ouvrir, tout ému qu'on eût songé à 

lui pour une affaire de cette importance 

Bien qu'issu, semble-t-il, d'une famille assez bonne, c'était, 
ce Broutelle, un homme pour son temps extraordinaire. Il 
n'avait pas voulu ou pu s'enfermer dans un de ces comparti- 
ments étroits entre lesquels se répartissait alors toute la vie pro- 
vinciale; la province était dure à ces irréguliers. Celui-ci avait 
débuté par faire des affaires ; il vendait du vin et toutes sortes de 
bestiaux, des bœufs et môme des cochons, o Voltaire, qui lui 
en fîtes tant grief, comme si vous même ne vous étiez pas en- 
richi par des spéculations assez louches. Ces commerces étaient 
lucratifs sans doute puisqu'il n'y renonça jamais, mais il s'en 
avait beau cacher avec soin, son négoce ne lui valait dans Abbe- 
ville aucune considération. Bourgeois déclassé, souffrant dans 
son amour-propre à vif, il était en quête d'une place, ;i'importe 
laquelle, mais honorable, qui moyennant finance, lui conférât 
un peu de relief, un état plus sortable dans le monde. Modeste- 
ment il traita pour commencer d'une charge de procureur, 
étrange idée pour qui voulait acheter de l'estime. Puis un jour il 
prit le coche et s'en fut tout droit à Reims, où, pour ses cinquante 
francs, on le gradua comme tout le monde. Rentré àAbbeville 
avec sa quittance en poche de licencié es lois, il se prétend foire 
inscrire au barreau. Les avocats se réunissent fort émus et, par 
délibération en règle, le 3 juin 1758, refusent d'admettre le 
marchand de porcs gradué dans leur compagnie. Pour plus de 
sûreté ils signifient leur refus aux gens du Roi du siège. Com- 
ment Broutelle obtint-il d'être inscrit tout de même au tableau ? Il 



(1) Louis Pierre Broutelle, d'après les provisions du Roi, se faisait volon- 
tiers appeler M. de Broutelle, nom qui sonnait mieux. V. Devérité, Recueil, 
p. 140 ; Linguet, Mémoire à consulter, p. 71. 



LA SENTENCE D ABBEVILLE 12J 

est certain qu'à la fin on en vint à le tolérer. Môme Duval (i) 
nous affirme qu'il prenait part à toutes les manifestations 
de la vie professionnelle des avocats. « Je l'ai vu leur bâtonnier, 
assister à leurs cérémonies, aux repas de réception, recevoir des 
jettons, plaider quelquefois devant nous, juger avec nous asses 
souvent... Son nom se trouve sur diverses sentences à coté de 
ceux de Messieurs de Boëncourt et Douville (2)... Je devois donc 
le convoquer pour supléei les juges, lors que ceux qui h précé- 
doient dans Tordre du tableau, s'étoient excusés de connoître de 
Parlai re ». 

On imagine quelle joie ce dut être, quel inespéré coup de 
fortune pour l'avocat d'occasion, cette bienheureuse convocation, 
si imprévue, pour siéger dans un tel procès. Qui plus jamais 
maintenant se rappellerait le marchand de porcs honteux, auquel 
d'indiscrets consuls avaient enjoint de produire ses livres, quand 
on l'aurait vu grave et bien empesé, en belle perruque neuve, 
séant sur les fleurs de lys pour venger le Christ bafoué, défendre 
la religion outragée, statuer enfin sur la mort ou la vie du 
chevalier de la Barre, un gentilhomme? Son nom désormais 
s'associerait à celui des deux autres, le lieutenant criminel Duval 
de Soicourt et le garde du sceau Lefebvre de Villers, avec les- 
quels il aurait eu l'honneur d'opiner dans cette célèbre affaire. 
Et de cette affaire on parlerait, qui sait? jusque dans la chambre 
du Roi, sûrement à la chancellerie, chez le Procureur Général. 
Tous ces hauts personnages connaîtraient son nom à lui, Brou- 
telle, et le connaîtraient en tant qu'il aurait fait office de magis- 
trat. Alors s'il lui plaisait plus tard d'acheter quelque belle charge 
(Dieu sait s'il en manquait à vendre), une charge bien honori- 
fique, qui donc oserait y contredire à Abbeville comme à Paris? 
On trouverait tout simple de tirer son chapeau à M. le Président 
de Broutelle, l'un des juges du chevalier de la Barre. Ensuite 
peut-être, pour son argent, il se fera ^secrétaire du Roi. Car un 
titre d'écuyer s'achetait à beaux écus comme une simple licence... 
Il est vrai qu'à Reims, pour ses cinquante francs, on ne lui avait 



(il Lettre à Jo'.v de Fleury, Dossier Jolv de Fleury, f° 177.— Il n'y avait 
d'ailleurs que 9 avocats inscrits {^Almanach de FicardU), 
(2) Dossier Jol\ de Fleury, (° 156. 



128 CHAPITRE Vlli 

rien appris; il ignorait ensemble les textes et la pratique. Mais il 
n'en prononçait qu'avec plus de respect ces mots prestigieux 
d'ordonnances ou d'édits, et devant les précédents créés par de 
vrais juges, qui avaient étudié, il s'inclinait beaucoup plus bas 
qu'un autre. Ainsi son ignorance le disposait à l'application 
rigide, sans examen, de la lettre de la Loi. Assez longtemps 
Broutelle et sa maîtresse (i) avaient été honnis, traînés dans la 
boue par ces robins engoncés, si fiers de leurs aïeux; leurs fils 
maintenant s'allaient asseoir sur la sellette et comparaîtraient 
devant lui, mains jointes, en suppliants. Quelle enivrante 
revanche et qu'il avait sujet d'être content! 

Quand le 27 octobre Hecquet eut donné ses conclusions à fin 
de prise de corps contre Maillefeu et Saveuse, Du val ordonna 
qu'il en serait référé en Chambre du Conseil et c'est le 30 oc- 
tobre seulement qu'assisté désormais de Lefebvre de Villers et 
de Broutelle il prononça les décrets. 

Dès la veille, M e Hénocque, huissier audiencier immatriculé 
en la maîtrise des eaux et forêts, s'était présenté sur les onze heures 
du soir, au bourg de Crécy, dans la même maison où l'on avait 
arrêté Moisnel. Mais cette fois la porte était close; l'huissier 
pénétra à la « faveur d'un puits commun entre ladite maison et 
celle du cabaretier Lannoy », puis, ayant par là (ait entrer une 
partie de ses témoins, il trouva la concierge. Cette femme déclara 
que M. de Saveuse était parti mardi dernier (le 22 octobre) et 
qu'elle n'avait pas les clefs. Le sieur Petit, chirurgien, lesapporta, 
mais on perquisitionna vainement. 

Le lendemain, a six heures du matin, Hénocque frappait, 
chaussée Marcadé, a la porte de M. de Belleval. Il fut reçu par 
l'élu en personne, qui se fit présenter le décret, puis déclara que 
son fils était absent. Pourtant on l'avait vu la veille encore dans 
Abbeville. Mais en vain les huissiers (car Hénocque avait pris de 
renfort ses confrères Le Cur et Hourdel) parcoururent jusqu'à 



(1) «La sœur de cet avocat a plaidé au Parlement pour faire casser son 
testament sur ce qu'on ne pouvait faire à une femme avec laquelle on avait 
vécu publiquement en concubinage des avantages si considérables qu'il avait 
faits à la dame Veuve D..., qu'il avait connue du vivant même de son mari ». 
DevéRiTÉ, Recueil intéressant, note à la p. 70. 



LA SENTEN'CE D ABBEVILLE Î2$ 

sept heures du soir « tous les endroits et carrefours », l'avisé 
Saveuse n'eut garde de se laisser prendre... 

Le 31, Le Cur se présenta au domicile de M. le Conseiller 
Douville, où un domestique lui apprit que le jeune Maillefeu 
était absent depuis plus de trois semaines. 

Cependant le bruit courait en*ville que d'Etallonde, s'étant 
embarqué sans passeport, avait été arrêté en arrivant à Douvres. 
Hecquet (1) écrivit à ce propos au lieutenant de maréchaussée de 
Boulogne, mais la nouvelle était fausse. Alors, le 31 octobre, 
devant la maison fermée d'Etallonde, à l'entrée de la Chambre 
criminelle de la Sénéchaussée, et sur la place du Petit Echevinage, 
du côté du marché au blé, le sieur Grisel, juré trompette, selon les 
us anciens sonna de son instrument par trois différentes fois et fit les 
trois cris ordinaires à haute et intelligible voix. Il dit et déclara 
audit Gaillard d'Etallonde, accusé absent, fugitif, parlant pour lui 
au peuple assemblé, qu'il était assigné à comparoir en personne à 
huitaine es prisons royaux du Château de Ponthieu à Abbeville 
pour ester à droit, être ouï par sa bouche et interrogé sur les 
charges et informations contre lui faites. 

Le 18 novembre, même formalité désuète contre Saveuse et 
Maillefeu. Le 28, un jugement déclara la contumace contre eux 
bien instruite et ordonna qu'il fût procédé au récolement des té- 
moins. Parmi eux, Métigny devait être entendu des premiers. Mais 
quand l'huissier Hourdel se présenta chez lui, il ne trouva que son 
frère aîné, Aliamet de Condé, lequel répondit que Métigny était 
parti depuis six semaines; qu'il voyageait en pays étranger, pour 
ses affaires, dans les cercles de Westphalie. Voyage opportun' du 
plus compromis certainement des amis de La Barre, qui par une 
étrange fortune, grâce à cette absence salutaire, se tira du procès 
sans inculpation et même sans éclaboussure. 

Pendant que se déroulaient, en ordre majestueux et lent, ces 
procédures sacramentelles, Duval entretenait une correspondance 
dont il nous faut parler, car elle l'affermit dans sa sévérité contre 
les accusés. Entre les lignes toutes pleines de politesses et fleuries 
de compliments, comme en savent écrire les grands seigneurs, 
l'humble magistrat crut lire, exprimée clairement, la volonté du 

(i) Dossier Joly de Fleury, f" 55. 



î 30 CHAPITRE VIII 

Roi, laquelle se trouva pareille aux ordres reçus du Procureur 
Général. Ainsi les deux Cours, celle du Parlement et celle de 
Louis XV, se trouvaient d'accord au moins sur ce point que les 
criminels d'Abbeville ne méritaient pas de pitié. 

Moisnel s'était, dans son interrogatoire, déclaré surnuméraire 
aux gendarmes de la garde ordinaire, et bien que La Barre ne 
paraisse pas s'être donné la même qualité, on la lui avait attribuée 
sans doute, car Duval crut devoir au sujet de tous deux écrire au 
iMarquis de Wargemont(i), Premier enseigne delà Compagnie des 
Gendarmes, qui avait de grands intérêts dans la région d'Abbe- 
ville. Celui-ci probablement connaissait déjà les faits, qu'on avait 
dû lui narrer du lieu même; il partageait contre les accusés, ces 
enfants perdus d'impiété et d'orgueil, la prévention qui était 
générale dans le pays. M. de Wargemont communiqua à son chef, 
Capitaine-Lieutenant {2) des Gendarmes, l'avis qu'il venait de 
recevoir. Ce Capitaine était le Maréchal Prince de Soubise (3), 
le héros de Rosbach, grand général dans les antichambres, assez 
bonhomme d'ailleurs en dépit des chansons. M de Soubise « fut 
outré des impiétés affreuses commises par des gens qui osaient 
se dire gendarmes ». Il courut à ses livres et par bonheur n'y 
trouva pas leurs noms. Il écrivit aussitôt à Wargemont (4) : 



(1) François Louis Gabriel Le Foumier, Marquis de Wargemont, seigneur 
de Ribeaucourt, guidon des gendarmes de la garde ordinaire et brigadier des 
armées du roi. 

(2) Le Capitaine était le roi. Le capitaine-lieutenant servait toute l'année 
à la Cour. 11 ne rendait compte qu'au roi et avait toujours accès dans sa 
chambre, où les étendards étaient déposés. La C ic des gendarmes de la garde 
ordinaire avait été créée en 1612 par Henti IV pour la garde personnelle du 
Dauphin. Les gendarmes, au nombre de 176, avaient rang de lieutenants. 
L'uniforme était somptueux : cuirasse de fer bruni, niellé d'or, habit de drap 
rouge, orné de revers et de parements de velours noir, manteau rouge à pare- 
ments de velours noir. 

(3) La charge de Capitaine-Lieutenant é'.ait dans la maison de Rohan 
depuis 1673. — Charles de Rohan, prince de Soubise et d'Epinoy, Hue de 
Rohan, pair et maréchal de France, né le 16 juillet 171 5, créé Maréchal le 
12 octobre 1758. 

(4) Ces lettres et toute la suite de la procédure sont aux Archives dans 
le second carton relatif au procès de La Barre, côté X 2 B 1393. 



LA SENTENCE d'aBBEVILLE 131 

Fontainebleau, ce 24 octobre t-^Go. 

J'ai reçu la lettre que m'avez fait l'honneur de m'écrire au 
sujet des gensdarmes surnuméraires impliqués dans l'odieuse 
affaire qui s'est passé à Abbeville et dont jait déjî eu connois- 
sance, comme je ne les ait pas trouvés sur son livre et qu'ils n'ont 
fait aucun service dans la compagme, ils ne doivent point être 
regardés comme tels... » 

Cette lettre nous importe parce qu'elle montre, à propos de 
F « odieuse affaire» d'Abbeville, la vertueuse réprobation de 
l'entourage du Roi, dont Soubise possédait les secrets; elle 
prouve que dès la fin d'octobre, le Maréchal et probablement 
comme lui toute la Cour « avaient déjà eu connaissance » des sot- 
tises reprochées à nos étourdis, mais sans doute par une version 
augmentée et fort poussée au noir. Depuis deux mois que M. de 
Belleval avait commencé de lire aux quatre coins d'Abbeville son 
libellé enragé contre La Barre, que de chemin parcouru ! 

M. de Wargemont écrivit à Duval, renchérissant encore sur 
l'indignation de son chef: 

J'ai instruit M. le maréchal prince de Soubise de la détention 
de M. Mcinel dans vos prisons d'Abbeville et accusé vivement 
d'avoirc trempé dans l'odieuse affaire qui est à votre Tribunal... 
J'ai l'honneur de vous prier, Monsieur, de bien vouloir me faire 
celuy de m'accuser la réception de ma lettre afin que je puisse 
tranquiliser M. le maréchal et Messieurs les Officiers et gensdar- 
mes>qui souffrent avec raison d'avoire appris que de tels sujets se 
disoient de notre corps. 

De son côté M. de Soubise mandait de Fontainebleau à Duval 
le 5 novembre 1765 : 

Monsieur le M 5 ' de Wargemont vient, Monsieur, de m'envoyer 
la lettre que vous hiy avcs écrilte le 3o du mois dernier a l'occasion 
de l'odieuse affaire dans laquelle il y a des soy disans gensdarmes 
de la garde surnuméraires impliqués. On ne peut être plus sensi- 
ble que je le suis au procédé obligeant que nous voulés bien avoir 
dans cette circonstance pour un corps qui ne s'est jamais écarté 
des principes de l'honneur, et qui ver roi t avec indignation un de 



Î32 CHAPITRE VIII 

ses membres accusé et convaincu des crimes dont il est question. 
Ces criminels ne sont point gensdarmes. Il se peut faire qu'ils 
ayent été présentés, mais je ne les trouve point inscrits et ils n'ont 
jamais servy au corps ny fait aucun service auprès du roy. Par 
conséquent ils ne doivent ny ne peuvent en prendre le titre ny 
qualité (i). Je vous seray sensiblement obligé de ne pas souffrir 
qu'ils la prenne dans les procédures qui se feront contre 
eux. Si vous croyés que, dans celles qui sont déjà faittes, cette 
qualité prise mal à propos puisse tirer à quelque conséquence, 
vous me fériés plaisir d'en faire ordonner la radiation, sinon que 
dans le jugement qui interviendra, je vous prie d'avoir attention 
que l'on ne donne pas cette qualité au s r Moisnel. Recevés, Mon- 
sieur, les remerciemens que je vous dois en mon particulier et 
soyés persuadé qu'il ne se peut rien ajouter aux sentimens avec 
lesquels je suis très parfaitement, Monsieur, votre très humble et 
très obéissant serviteur. 

i Le M. P. de Soubise. 



Entre temps, l'inculpation s'était étendue à Douvilie-Maille- 
feu, autre gendarme surnuméraire, mais qui avait fait du ser- 
vice. A son propos, nouvelle lettre du Maréchal, datée du 
12 novembre. Celle-ci, comme Duval le prétend, paraît bien 
établir qu'à ce moment encore l'assesseur n'était animé d'aucune 
malveillance envers le fils de son collègue (2). 

J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avés fait l'honneur de 
m'écrire le 20 de ce mois, par laquelle vous voulés bien me faire 
part de l'usage que vous avés jugé convenable de faire de la lettre 
que je vous ai écrite au sujet des se disans gendarmes surnumé- 
raires qui sont compliqués (sic) dans l'odieuse affaire intentée 
contre eux. L'on ne peut être plus sensible que je le suis aux 
égards et aux marques d'attention que vous m'avés donné dans 
cette circonstance. J'attenderai comme vous le désirés a prononcer 
sur le sort du S r Doiwille de Maille feu, jusqu'à ce que l'on soit plus 
instruit de la part quil a dans cette affaire. 



(1) Moisnel, malgré ces protestations, a été qualifié jusqu'à la fin du pro- 
cès de surnuméraire aux gendarmes. 

(2) A moins que Duval n'ait inexactement rapporté les termes de la let- 
tre dont nous ne possédons qu'une copie de sa main, au dossier Joly de 
Fleurv, f° 140. 



LA SENTEN'ΠD ABBEVILLE 133 

De ces lettres l'impression se dégage que, dès ce moment, 
l'intérêt du procès ne gît plus à Abbeville. Duval, Heequet, ma- 
gistrats chétifs aux ambitions de province, ne sont que les com- 
parses, conscients certes et responsables, du drame qui se noue. 
Mais déjà la vraie pièce ailleurs se déroule sur de plus hauts 
théâtres. Nosseigneurs du Parlement et la Cour anonyme de 
Versailles ont commencé leurs rôles, qu'ils tiendront jusqu'à la 
catastrophe finale. 

M m€ Feydeau était femme du monde trop avisée pour s'y 
tromper longtemps. Elle sent au Présidial la partie compromise, 
perdue peut-être. Sans doute le ton des magistrats est changé ; 
elle se heurte a de la froideur, de la gêne, une mauvaise volonté 
qui ne se cache plus ; elle appréhende le pire ; et, comme le 
nom du Procureur Général est prononcé pour expliquer cette 
attitude nouvelle, auprès du Procureur Général elle cherche des 
appuis. Il se trouve à la Bibliothèque nationale une lettre (i) 
très pressante, habile, adressée par TAbbesse à un correspondant 
non dénommé, d'Abbeville en Picardie, le 6 décembre 1765. 

Monsieur, dit- elle, la protection dont vous honnoré M r de la- 
barre laine (2) mon parent me fait espérer que vous voudras bien 
vous intéresser à la malheureuse afTaire de son frère qui est en 
prison depuis deux mois pour quelques propos inconsidérés et 
irreligieux dont on lacuse, mais il est certain qu'il nest nulement 
impliqué dans le crime contre le Christ de cette ville... Il est vrai 
Monsieur, qu'après avoir recherchés sa conduite avec une afectation 
et un acharnement in oui, et après luy avoir fait subir judiciere- 
ment un examen de sa conduite, aussi severe, qu'il auroit pu faire 
luy mesme si il eut voulu faire sa confession général, ledit ch 
cest trouvé chargé par quelque témoins de quelque propos obs- 



(1) Dossier Joly de Fleury, f n 6 5 . 

(2) C'est là le seul renseignement que contienne la lettre sur la person- 
nalité du destinataire et il est trop vague pour permettre plus qu'une hypo- 
thèse. Il est probable que ce mystérieux correspondant, dont la protection est 
invoquée auprès du procureur général, devait être le marquis de la Grange, 
son beau-frère, officier sous les ordres duquel servait aux mousquetaires l'aîné 
des frères de la Barre, et que nous verrons par la suite intervenir énergique- 
ment en faveur du cadet.— Marie Renée Le Lièvre de la Grange avait épousé 
Joly de Fleury le 16 janvier 1747. 



ï 54 CHAPITRE VIII 

cène, et inconsidérés sur la religion, propos néanmoins quil na 
tenu que dans le particulier et qui nont scandalise personne... ; 
comme il ni a que la publicité de ses propos qui doivent les ren- 
dres du ressort des juges, il est étonant quon ait voulu sacharner 
a suivre judicierement ce qui ne concerne que le fort intérieur des 
conciences vous voyes Monsieur par le récit que jai lhonneur de 
vous faire que le ch er est plus malheureux que coupable, comme 
monsieur le procureur gênerai est indisposé contre luy sur le fon- 
dement quil la toujouis crue coupable du crime du Christ, il est 
nécessaire aujourdhui de le desabuser. Je vous demende en grâce 
monsieur demployer votre crédit pour que le ch er puisse obtenir 
un élargissement provisoir, il est bien malheureux detre deux mois 
en prison pour des propos dont tous les jeunes gens ce pouroient 
trouver coupables si ils étoient suivis avec autant de rigeur, comme 
les juges dici sont fort mal intentionés contre mon parent si ils 
prononcoient une peine contre luy dans le jugement il faudroit 
qu'il fut à Paris comme un criminel ce qui seroit bien dhesonno- 
rant ; je pense monsieur que vous pouves plus que personne 
meviter ce chagrin et à mon parent cette ignomignie, je lespère de 
votre bonté pour nous, et je vous le demende avec la plus grande 
instance... 



La minute porte, de la main du Procureur Général, cette 
mention : «Attendre — M. Boullenois». — Evidemment Boulle- 
nois restait chargé de surveiller l'affaire. — Mais qu'attendait 
M. Joly de Fleury ? 

Si par hasard c'est du progrès de l'instruction qu'il espérait 
des lumières nouvelles, il dut être déçu. Car toute cette période 
du 28 novembre jusqu'à mi-janvier est occupée par le récole- 
ment des témoins, des confrontations sans fin dont l'intérêt est 
nul, où le débat monotone roule sur des riens. La Barre était-il 
plus ou moins gris quand le perruquier Lavallée l'a entendu 
chanter Saint-Cyr dans sa chambre? Lisait-il ou s'il récitait de 
mémoire les malpropres couplets ? Le chevalier, qui s'est un 
peu ressaisi, s'efforce de faire tête ; il donne à Beauvarlet, con- 
damné pour mensonge, au jeune drôle Pétignat, d'assez rudes 
coups de boutoir ; en poussant les témoins, il fait s'évanouir ou 
s'atténuer quelques charges : 

Nature, le fameux maître d'armes, déclare à présent « qu'il 
n'assure point que l'accusé ait parlé [de l'incident de la procès- 



LA SENTENCE D ABBEVILLE I 3 5 

sion] pour en faire bravade, ni dans l'esprit de s'en vanter; que 
c'est mal à propos qu'il a dit que le sieur Gaillard d'Etalondes 
était dans la salle alors qu'il n'y a jamais mis les pieds. » Et une 
autre fois : « Moisnel n'a pas parlé [de l'incident] dans sa salle 
d'armes » ; La Barre seul a parlé de ce fait « sans s'en vanter et 
en paraître faire bravade ». C'est toute la déposition du maître 
d'armes qui maintenant s'efface et tombe à rien, alors qu'elle 
avait pour moitié fourni les motifs de la plainte contre La Barre. 

La femme Tirmont de son côté est obligée de convenir, non 
sans embarras, qu'elle est allée consulter Belleval avant d'être en- 
tendue par le juge. C'est, dit-elle, l'habitude dans le quartier de 
lui venir demander des conseils, car il n'est pas homme à en 
donner de mauvais. Elle déclare pour terminer que sa déposition 
« roulant sur des ouï-dire, elle ne peut pas assurer la vérité des 
faits ». 

Et voici l'élu, M. de Belleval lui-même, qui comparaît. — 
J'imagine qu'en l'écoutant parler l'infortuné M. Duval de Soi- 
court et jusqu'au placide Marcotte, greffier, durent se demander 
s'ils rêvaient éveillés, si c'était bien Belleval enfin qui proférait 
ces paroles inouïes. Lui, l'ennemi déclaré de La Barre, qui, par 
ses importunités, sa haine patiente et tenace, avait arraché à 
Duval la mise en cause du chevalier, voici les propos maintenant 
qu'il débitait d'un ton rogue, la mine de fureur contenue, les 
yeux pleins de menaces. 

A dit qu'il comparaissait pour obéir à justice, dont il regardait 
les lois sacrées comme à jamais inviolables, qu'il soumettait aux 
lumières de ceux que Dieu a placés sur le Tribunal de justifier la 
répugnance qu'il avait de comparaître une quatrième fois sur la 
simple déclaration d'un conseil (pic le nommé Beauvarlet lui était 
venu demander. — Il a attendu près d'une heure sans que le juge 
ait paru, ce qui l'a engagé de se retirer d'un lieu aussi ténébreux 
qu'une prison pour jouir d'un quatrième acte d'humiliation. 

« 11 ignore si dans le conseil qu'on lui a demandé, on a entendu 
lui parler du La Barre tenu aujourd'hui dans les prisons ou d'un 
autre La Barre qui avait demeuré ci-devant au couvent de Wilïan- 
court ou de deux autres La Barre, citoyens de cette ville qui sont 
quatre différents La Barre ». 



xtf cfi 



AP1TRE VIII 



On conviendra que M. Duval de Sokourt avait le droit d'être 
surpris. Pour un Balzac, queltype merveilleux ceBelleval eût été ! 

Cependant La Barre aux mêmes questions du juge faisait 
toujours à peu près mêmes réponses : rien de plus monotone 
que ces interrogatoires où, des deux côtés, les mêmes propos re- 
viennent. La Barre n'a pas dit qu'il ne comprenait pas comment 
on peut adorer un Dieu de pâte, mais simplement il a vu dans un 
livre que dans un pays l'on adorait des oignons et que dans ce 
pays ici, on adorait des petits morceaux de pain comme autant 
de dieux. C'est l'auteur du livre qui s'étonne qu'on puisse ado- 
rer un Dieu de pâte. Au sieur de Sélincourt, La Barre peut bien 
avoir déclaré, en parlant des jours maigres, que les marchands 
de poisson avaient gagné des prêtres pour mettre cela dans les 
commandements de l'Eglise, mais c'est pour badiner qu'il a parlé 
de la sorte, il n'en pense pas un mot. Quant à l'histoire de 
l'hostie coupée, il en a entendu parler dans son enfance et plus 
tard comme d'une vieille relation qui a couru les rues. 

En somme depuis qu'aux premiers jours d'octobre La Barre a 
fait ses aveux maladroits et Moisnel confessé ses amis, l'instruc- 
tion s'attarde' au même point. Notamment Saveuse et le jeune 
Maillefeu restent chargés par la dénonciation seule de leur petit 
camarade. Cela donné, M. Douville eut une idée. Les dépositions, 
comme on sait, dans l'ancienne procédure ne devenaient défini- 
tives que par le récolement, c'est à dire la confrontation des té- 
moins. Si donc,, au jour du récolement, Moisnel désavouait ses 
précédentes déclarations, celles-ci du coup se trouveraient annu- 
lées ; le plus clair des charges disparaîtrait, qui pesaient sur les 
inculpés. Or le petit garçon devait être entendu le 1 1 janvier. La 
Barre (i) n'avait pas été sans lui faire des reproches au sujet de 
ses dénonciations indiscrètes, et Moisnel avait déclaré que d'être 
confronté avec lui, cela le chiffonnait. Un tailleur (2) qui ap- 
procha l'enfant, sous couleur de prendre les mesures d'une robe 
de chambre, lui remit une lettre écrite au charbon, dans laquelle 



(1) Cf. Devéritê, liecucil intéressant, ncte à la p. 65. Devérité, qui était 
un protégé de M. Douville, et chez qui descendait à Abbeville l'avocat Un- 
guet, avait tontes raisons d'être bien renseigné. 

(2) Devérité, Joc. cit. 



LA SEXTENXE D ABBEVILLE 137 

on lui demandait avec instance de nier tout ce qu'il avait allégué 
jusque là. 

Moisnel décidément n'était pas sot. Il obéit avec sang-froid 
au conseil donné ; le jour dit, très calme et sans hésiter, il ré- 
tracta intégralement tout ce qui était a la charge de Dou ville, de 
Saveuse, de La Barre lui-même, laissant peser sur le seul d'Etal- 
londe l'effet de ses dénonciations antérieures. Les fameuses chan- 
sons, « ni lui, ni le sieur chevalier de la Barre, ni le sieur Douville 
de Maillefeu, ni le sieur Dumaisniel de Saveuse ne les ont 
chantées », mais seulement d'Etallonde ; l'image du Saint-Suaire, 
ce n'est pas La Barre qui l'a fourrée dans sa culotte. « Il est 
vray que l'histoire est arrivée dans sa chambre, mais il ne se 
souvient plus qui a commis cette action ; il l'a seulement contée 
au chevalier de la Barre ». La couronne bénite était par terre 
quand La Barre par inadvertance l'a poussée du pied. Faux et 
inventé de toute pièce, l'incident qui se serait passé dans le caba- 
ret de la Veuve Delattre à la Portelette. La Barre n'a point ou- 
vert le livre de l'Imitation de Jésus-Christ ; Moisnel ne l'a point 
entendu proférer de blasphèmes, mais seulement ils ont parlé 
ensemble d'impiétés. Il a eu tort de dire que La Barre voulait 
tourner au ridicule le mystère de la consécration du vin. Il a ouï 
dire que La Barre s'était mis un genou en terre devant ses livres, 
mais sans savoir quels étaient ces livres. La Barre ne lui a rien 
fait apprendre que l'Ode à Priape, et c'est quand il l'avait bien 
récitée que le chevalier l'en félicitait en disant : Nous ferons 
quelque chose de toi, « ce qui n'est arrivé qu'une seule fois ». 

Après avoir signé, Moisnel froidement « ajouta de suite que 
les réponses qu'il avait faites tant contre lui que contre les au- 
tres accusés, il ne les a faites que par les fréquentes sollicitations 
du sr. procureur du Roy en ce siège, qui lui ont fait tourner la 
tête ». 

Il paraît qu'en entendant cette déclaration débitée d'un ton 
ferme, le pauvre M. Duval ne se put contenir tout à fait. « Sa 
colère fut, dit-on, remarquable; le sieur Moisnel fut chargé d'in- 
jures ». Et quand l'assesseur rapporta au sieur procureur du Roy 
l'imputation fâcheuse dont on le chargeait, quelle violente émo- 
tion s'empara du tranquille, du sage M. Hecquet ! Les deux 
magistrats tombèrent d'accord que sûrement l'enfant Moisnel 



I38 CHAPITRE VIII 

n'avait point imaginé seul de prendre ce parti imprévu. Mais 
qui dans sa prison avait pu lui souffler un si funeste conseil ? 
Deux noms vinrent d'eux-mêmes s'offrir à leur esprit. Depuis 
trois mois ils les trouvaient, ces deux hommes, en face d'eux, à 
Abbeville, à Paris, à Versailles peut-être, luttant de relations, de 
finesse juridique, et tout doucement, par des approches insi- 
nuantes, par des sapes habiles, dans leur entourage nombreux, 
dans leurs compagnies, parmi leur parenté, leur clientèle, tra- 
vaillant à capter, à tourner l'opinion : Douville et Belleval, les 
deux pères ligués. Et ce soir-làquel déplaisant personnage faisaient 
aux dignes magistrats jouer ces conjurés! Duval, Hecquet, pleins 
d'un juste dépit, perçurent clairement qu'on se moquait d'eux. 
On les attaquait dans leur honneur, même dans leur dignité. 
Sous l'œil narquois du public, s'allaient-ils laisser berner par un 
enfant mal élevé, qui les rendrait la fable de la Ville, les sub- 
mergerait de ridicule ? C'était impossible de rester sur la rétrac- 
tation de Moisnel. 

Le lendemain 12 janvier, pendant que lé petit garçon der- 
rière un paravent se chauffait à la cheminée, le geôlier Faucon 
avisa sur son lit une veste, et, fouillant les poches, il découvrit 
une demi-feuille de papier à lettre d'apparence suspecte. D'un 
côté on distinguait encore une douzaine de lignes « écrites avec 
un crayon couleur de plomb », mais effacées par le frottement, 
à peu près illisibles. Pourtant Duval, en s'appliquant, crut 
déchiffrer ces mots révélateurs : c'est-à-dire faire... de nier. 
C'était trouvée la clef du mystère, l'explication manifeste du 
revirement de Moisnel, et, dès le 14 janvier, il interrogea de 
nouveau l'enfant. 

A mesure que ses juges passionnés perdaient de leur sang- 
froid, il semble, par un progrès inverse, que le petit orphelin 
prenait une nouvelle assurance. Sans se troubler, il essuie l'iné- 
vitable orage. Il reconnaît très bien le billet qu'il a, dit-il, écrit 
lui-même avec du charbon, mais il ne peut du tout se relire et 
ne se rappelle point ce qu'il a tracé. Pourtant il distingue, après 
examen, les mots : c'est-à-dire de faire, qui sont insignifiants, 
mais non pas les deux autres : de nier, qui seraient compromet- 
tants, « Il insiste de nouveau à dire qu'il a luy-même écrit ce 



LA SENTENCE D ABBEV1LLE 1 3 9 

billet ». S'il s'est rétracté, ce n'est nullement qu'il en ait reçu 
le conseil, mais « pour l'acquit de sa conscience ». 

Alors Duval l'interroge sur sa déclaration terminale de l'in- 
terrogatoire du n. qui tenait tant au cœur d'Hecquet. Combien 
de fois le Procureur du Roi l'est-il venu visiter? Etait-ce en 
présence de témoins? A-t-il, enfin, entendu dire que ce Procureur 
l'avait sollicité par de mauvais moyens de se charger, ainsi que 
les autres accusés, de certaines actions contre la vérité des faits ? 
Ou s'il l'a simplement engagé de dire la vérité et de déclarer ses 
complices ? A ces questions pressantes, Moisnel répond, très 
calme, qu'il a vu deux ou trois fois le Procureur dans sa prison, 
en présence du geôlier d'à présent: qu'il « n'a entendu dire autre 
chose sinon que le Procureur du Roy l'avoit engagé de dire la 
vérité et de déclarer ses complices, luy observant que le salut de 
son came en dépendoit, ce qui luy a fait tourner la tète; que le 
Procureur du Roy n'a employé aucuns mauvais moyens pour le 
solliciter à faire des déclarations ni contre luy, ni contre les ac- 
cusés; que bien loin de l'engager de rien dire contre la vérité des 
faits, ce qu'il luy a recommandé a été de dire la vérité; qu'il 
seroit très fâché que le Procureur du Roy pût soupçonner qu'il 
ait eu d'autres idées sur son compte; qu'il le reconnoit pour 
honnête homme, plein de probité et incapable d'aucune mauvaise 
manœuvre, et qu'il reconnoit que toutes les fois que le Procureur 
du Roy luy a parlé, il luy a parlé comme un honnête homme 
devoit le faire ». 

Duval nVt-il pas un peu aidé le jeune Moisnel dans le choix 
des expressions? C'est probable. L'enfant n'a pas dû composer 
tout seulcetexcellent certificat, assez étrange dans la bouche d'un 
accusé parlant du ministère public. Il se laissa faire, répéta les 
mots qu'on lui suggérait; il n'était pas de sa nature contrariant; 
et, d'ailleurs, il pensait peut-être lui-même que les pieuses exhor- 
tations d'Hecquet n'avaient rien qu'on pût blâmer. Mais il avait 
déclaré que ces sermons lui avaient fait tourner la tête. Cela aussi 
lui semblait la vérité, maintenant qu'il s'était repris. Il n'en 
voulut point démordre. En vain l'irascible Duval s'impatientait 
devant cette résistance subite du petit garçon. On sent à travers 
les lignes impassibles du procès-verbal le frémissement du vieil- 
lard : il est debout; le verbe haut, les poings serrés, il foudroie 



MO CHAPITRE VIII 

l'accusé du regard, du geste menaçant, afin de lui arracher une 
explication que l'enfant buté s'obstine à refuser, répétant inlas- 
sablement les mêmes mots. 

« Sur trois différentes interpellations, plus fortes les unes que 
les autres, d'alléguer les raisons de ses variations : 

« Il dit à la première qu'apparemment il avait la tête tournée; 
à la seconde qu'apparemment il n'avoit pas sa tête ; et à la troi- 
sième qu'il n'a pas d'autre raison, d'autre motif ou d'autres 
causes à dire de ses variations et dénégations, sinon qu'il avoit 
la tête tournée, qu'il est inutile qu'il cherche d'autres motifs, 
d'autres raisons et d'autres causes parce qu'il ne pourra pas en 
trouver ». 

Duval se fait doux et s'efforce de ranimer chez le petit accusé 
les sentiments édifiants dont il a fait preuve, alors qu'il se jetait 
aux pieds du juge pour lui demander pardon d'avoir la première 
fois menti. Mais, à l'école de la prison, Moisnel depuis trois mois 
a bien changé. Il répond avec aplomb que « les sentimens qu'il 
a à présent sont bons puisqu'ils ont pour base la vérité ». Et une 
fois de plus il répète qu'il « n'a reçu aucun conseil, soit verbale- 
ment, soit par écrit ». 

Sans doute Moisnel avait bien voulu retirer ce qui, dans la 
déposition du 1 1, était désobligeant pour Hecquet, mais il n'avait 
de l'incident du papier découvert dans sa poche éprouvé nulle 
confusion, et se tirait en somme du débat sans que l'essentiel de 
sa rétractation fût infirmé en rien. Donc c'était l'échafaudage 
laborieux de 1 information qui maintenant branlait sous le regard 
narquois de MM. Douville et de Belleval. Et derrière eux 
s'agitait, brûlant d'entrer en scène, la mince et chafouine per- 
sonne de l'avocat Linguet, qui avec M. Duval (r) avait un vieux 
compte à régler. Ce désastreux Linguet, ce médisant, que Duval 
avait espéré pour jamais éloigné d'Abbeville, était de retour ; il 
avait vu La Barre dans sa prison et le chevalier l'avait chargé de 
sa défense. Hecquet comme Duval savaient qu'ils y seraient peu 
ménagés : le ton des propos tenus par M. de Belleval ne laissait 
sur ce point nul doute. Et sans oser se l'avouer, ils se sentaient 



(i) Duval, comme maïeur, l'avait mis en demeure de quitter Abbeville, 
parce qu'il s'était permis d'attaquer le privilège de MM. Van Robais, 



LA SENTENXE DABBEYILLE 14 I 

inquiets, comme désemparés, en face d'adversaires qu'ils con- 
naissaient résolus, implacables. Atteints au vif de leur amour- 
propre, de leur honneur professionnel, les deux hommes voyaient 
pour comble sur eux tous les regards posés. Dans ce désarroi, 
Hecquet eut recours à son ordinaire ressource; faisant en quel- 
que sorte le Procureur Général juge de son embarras, il implore 
une direction, un appui : * 

Monseigneur, écrit-il le 17 janvier (1), je crois devoir vous 
instruire de la mauvaise manœuvre qui s'est faitte ici pour tacher 
de dérober aux yeux de la justice une partie des impiétés dont quel- 
ques jeunes gens de celte ville sont accusés. Les parents (2) des 
deux derniers décrétés... se sont d'abord déchaînés avec passion 
contre les juges qui avoient prononcés le décret, je vous prie de 
vous faire représenter le recolement du S' Dumaisniel de Bel- 
leval (3) qui est au greffe du Parlement, et vous y verrez jusqu'à 
quel point ils ont portés l'indécence et le mauvais procédé. Noyant 
que l'instruction de l'affaire se conlinuoit toujours et que les juges 
n'étoient pas intimidés, ils ont crus devoir prendre un autre parti. 

On se doutoit que le S r Moisnel jeune homme de 16 à 17 ans et 
fort léger qui a\oit été témoin d'une grande partie de ces impietés, 
étoit celui des accusés qui avoit le plus chargé les autres, on fit en 
conséquence tous les efforts possibles pour pénétrer jusqu'à luy. 
j'avois défendu expressément de le laisser parler n qui que ce soit 
sans ma permission par écrit, mais ou ne pénètre ton point avec de 
l'or et de l'argent? j'ay même tout lieu de croire qu'on vouloit aussi 
m'empecher de poursuivre et de connoitre de cette affaire. Voici ce 
qui s'est passé à ce sujet. Lors du Recolement du S* Moisnel.., 
lejugefut fort surpris de le voir retracter presque tout ce qu'il avoit 
avancé, et surtout de la raison qu'il alleguoit de sa retractation, en 
disant que ce qu'il avoit avancé dans ses premiers interrogatoires 
il ne l'avoit l'ait que par mes fréquentes sollicitations et-visilcs qui 
luy avoient fait tourner la tête, je n'ai pas été moins surpris que le 
juge, quand il m'en a fait part... 

Soupçonnant que l'accusé ne s'éloit pas porté de luy même à 
cette extrémité, et qu'il devoit avoir reçu avis du dehors, je donnai 
ordre au geôlier de le visiter, et de m'apporter les billets qu'on 

1 1 ) Dossier jolv de Fleury, f° 62. 

(2) Belleval et Douvîlle. 

(3) Supra p. 155. 



142 CHAPITRE VIll 

trouveroit sur luy. L'on a en effet trouvé une demi feuille de pa- 
pier longue de six à sept pouces, et large de trois ou quatre (1), 
ecritte avec un crayon de mine de Plomb, une partie des mots se 
trouve effacée par le frottement, le papier étant souillé, et aytmt été 
porté quelque tems dans la poche, on y lit encore assez dislincti- 
vement ces mots : cest a dire faire... de nier ce qu'il y a... dépo... 
Plusisurs personnes en place a qui je l'ai montré croient recon- 
noitre l'écriture de ce "billet pour être celle du père d'un des 
accusés. 

Mon intention d'abord étoit de rendre plainte de la suborna- 
tion. Mais l'accusé n'étant point convenu de qui il tenoit cette 
pièce, et l'état dans lequel elle se trouve aujourdhuy ne permettant 
pas de sçavoir par la voye de la vérification des écritures de qui 
elle provient, la preuve m'en paroit presque impossible. Elle est 
cependant essentielle dans le procès pour prouver la subornation. 
Les uns prétendent qu'on doitsimplement faire dresser procès ver- 
bal de son état par des experts qui attesteront qu'elle n'est pas de 
la main de l'accusé (2), et qu'elle n'a pointété écrite avec du char- 
bon, comme il l'a dit dans son interrogatoire, lequel procès verbal 
sera et demeurera joint au procès, que cette formalité suffit pour 
prouver que l'accusé est suborné, et qu'on ne doit ajouter aucune 
foyà sa' rétractation, qu'il est d'autant plus inutile d'employer d'au- 
tres formalités, qu'il est moralement impossible de connoitre juri- 
diquement le suborneur. D'autres au contraire (3) prétendent 
que je dois rendre plainte en subornation que les experts doivent 
être entendus par forme de déposition, recolés et confrontés a l'ac- 
cusé, et qu'il est nécessaire qu'avant le jugement définitif du pro- 
cès, il intervienne un jugement qui le condamne comme faussaire. 
Je vous supplie de vouloir bien nous tracer la route que nous de- 
vons tenir. La malheureuse affaire est sur le point d'être jugée, 
cet incident nous arrête et nous empêche d'aller en avant. 



(1) 17 centimètres environ sur 10. 

(2) Notons par avance que les experts ne se sont pas prononcés sur ce 
point et qu'ils ont déclaré que le billet était écrit avec du charbon. 

(3) Il est (ort possible que cette opinion extrême ait été précisément sou- 
tenue pnr les partisans des accusés, désireux, afin de gagner du temps, d'ai- 
guiller l'instruction vers une procédure sans issue. M. Cruppi paraît donc 
s'être trompé lorsqu'il met ces velléités au compte de la haine que Duval 
éprouvait pour M. Douville. Ces contioverses montrent en tout cas combien 
l'affaire était suivie de près et discutée dans les milieux judiciaires d'Abbeville. 



LA SENTENCE D ABBEV1LLE 143 

Xous ignorons si M. Joly de Fleury fit réponse à cette ins- 
tante prière. Un mois tout juste s'écoula au bout duquel, le 
14 février, l'hésitant Hecquet décida enfin de requérir la vérifi- 
cation du malencontreux billet. « Cet écrit dans lequel on 
trouve la preuve de la subornation de Moisnel n'est pas aisé à 
déchiffrer et, étant écrit nu crayon, il pourroit s'effacer, il con- 
viendroit d'en constatter l'état et de le faire déchiffrer par 
experts, qui en feront une copie figurée, qui seront tenus de 
dire avec quoi ils estiment que cet écrit a été fait ». 

Les experts commis furent M e Eusiache Pommart, notaire 
royal en la sénéchaussée, et Louis Devisme, maître-écrivain, 
lesquels, après avoir visité le fâcheux billet en la maison et 
étude de M. le greffier Marcotte, furent d'avis qu'il avait été 
écrit avec du charbon de bois. C'était sur ce point donner rai- 
son à Moisnel. Il leur parut d'ailleurs que ce charbon avait été 
frotté, et tout ce qu'ils purent lire, en ajustant leurs lunettes, 
fut : à la sixième ligne, c'est, à la septième à dire de nier, à la 
huitième ce qu'il... al... de, à la onzième et avant-dernière 
voilà (1). Au surplus nulle attribution de l'écrit n'est faite à 
qui que ce soit. Ce procès-verbal un peu terne paraît avoir clos 
l'incident, duquel on ne trouve dans le jugement nulle trace. A 
bon compte Moisnel fut réputé « suborné ». Mais il finit noter 
que Linguet non plus dans son Mémoire à consulter n'a pas fait 
état de la rétractation de son client. 

Les fugitifs Saveuse et Maillefeu avaient cependant frappé 
d'appel le jugement de jonction des deux plaintes, qui les impli- 
quait dans une poursuite grave en sacrilège, alors qu'ils se trou- 
vaient chargés seulement, d'avoir chanté Saint-Cyr et Madeleine 
deux chansons, il est vrai, fort « impies et blasphématoires ». 
Le dossier, par suite, avait été transmis au Greffe du Parlement. 
Mais il faut reconnaître que les inculpés ne faisaient aucune 
diligence pour suivre sur leur appel, et sans doute ils s'étaient-ils 
uniquement proposés de provoquer ce transfert de la procé- 
dure à Paris. Depuis déjà quelque temps M : " e Feydeau (2), 

(1) D'après le Mémoire au Roi d'Etallonde en 1787, la phrase incriminée 

serait : c'est-à-dire faire en sorti' de trier ce qu'il allègue, voilà. 

(2) Le récit qu'on va lire est lire de VHistoire de mes Malheurs, sorte 
d'autobiographie de M™< FtYDEAU, semise par elle à Voltaire, qui, se trouvant 



Î44 CHAPITRE viii 

quoiqu'elle dise, assez peu rassurée, délaissant Willancourt, 
s'était mise en route (i) afin de voir sa famille, le clan puis- 
sant des Marville et des Brou. Elle en fut bien reçue. A chacune elle 
lisait « un petit extrait des charges et accusations » dont elle 
s'était munie. L'opinion unanime fut qu'elle n'avait pas lieu de 
s'alarmer. Mais comme peut-être on craignait que l'extrait 
apporté ne se trouvât par trop adouci, les parents s'accordèrent 
pour déclarer « qu'ils ne pouvaient rien faire que la procédure 
ne fût arrivée à Paris ». Cette exigence, dont M me Feydeau dut 
faire part au conseiller Douville, explique sans doute l'appel 
assez étrange interjeté par les deux fugitifs. 

De leur côté, les juges d'Abbeville accueillirent avec joie 
cette occasion de placer tout le dossier sous les yeux de leurs 
chefs. Ils hésitaient encore. Malgré les termes fort vifs dont 
M riK Feydeau usait volontiers à l'encontre de l'assesseur 
criminel, la rupture n'était point consommée entre M. Du- 
val et l'Abbesse. On communiquait toujours, du moins par 
émissaire, qui était un officier, M. de Fontaine. Avant le départ 
de M me Feydeau, Duval lui avait fait savoir « qu'il fallait que 
je lui fisse écrire des lettres de Paris sur l'affaire qu'il n'osait pas 
décider seul, mais il agirait avec confiance d'après les lumières de 
M. d'Ormesson. » 

En suite de l'appel toute la liasse, déjà volumineuse, arriva 
chez M. Boullenois. M me Feydeau veut courir lui rendre visite. 
Mais M. d'Ormesson l'en empêche. Il tenait à voir d'abord avec 
le substitut «de quoi il était question». Son impression, dit 
l'Abbesse, fut favorable. Il manda donc par la petite poste à sa 
cousine qu'elle se pouvait rendre chez Boullenois, que « ce qu'il 
avait à lui dire n'était pas affligeant ». Chez le magistrat en effet 
M me Feydeau trouva sur la table l'énorme procédure. « Il me 
dit qu'il l'avait examinée, qu'il n'y avait pas de quoi fouetter un 



dans les papiers du philosophe, a été transportée avec eux à Pétrograd sous 
le règne de la Grande Catherine. 

(i) M me Feydeau n'indique pas avec précision la date de son entrevue 
avec Boullenois. Mais nous savons qu'elle était le 6 décembre à Abbeville. 
Elle-même place son voyage trois mois après l'arrestation de La Barre, ce qui 
nous reporte à la fin de décembre. On peut conjecturer que les démarches de 
l'abbesse au Parquet eurent lieu dans le courant de Janvier. 



LA SEXTEN'CE D ABBEVILLE I45 

chat. Ce sont ses propres paroles que je fus sur le champ rendre 
au Président. » 

Fort de cette déclaration, M. d'Onnesson crut venu le mo- 
ment d'en finir, et, puisque Duval protestait qu'il ferait confiance 
à ses lumières, il lui manda aussitôt « que les accusations dont 
on chargeait le chevalier de la Barre étaient des fautes intéres- 
sant plutôt [la correction d'une famille que la séviction (i) 
d'un ministère public ; qu'il le priait de conduire toute cette 
affaire avec toute la douceur dont elle était susceptible ». 

Boullenois de son côté écrivit une lettre qu'il montra au 
Président d'Onnesson. D'après M me Fevdeau, ce serait même le 
Président qui l'aurait mise à la poste (2). Elle prescrivait à 
Hecquet « la marche de cette affaire et lui marquait qu'il fallait 
un plus amplement informé pour ce qui regardait le sieur d'Etal- 
londe, admonester les deux prisonniers (3), les renvoyer, et 
mettre hors de cause les deux autres décrétés (4) ». 

Il faut ici absolument choisir entre trois hypothèses. — Ou 
bien la déclaration de M me Fevdeau est fausse, ce qui est peu 
probable. Lorsqu'elle écrivit, longtemps après l'événement, 
l'Histoire de ses malheurs, on ne voit pas quel intérêt l'eût por- 
tée à faire ce mensonge. Ou bien c'est M. d'Onnesson qui à elle- 
même a menti, hypothèse moins probable encore. 

Ou enfin Boullenois a envoyé à son substitut d'Abbeville de 
nouvelles et secrètes instructions, pour détruire l'effet de celles 
transmises par M. d'Onnesson ; et ceci de sa part aurait constitué 
une manoeuvre destinée à tromper les défenseurs du chevalier. 
Il est toujours délicat de porter sans preuve certaine une accusa- 
tion si grave d'hypocrisie contre les plus hauts magistrats d'une 
nation; mais il faut dire que la suite du procès ne rend que trop 
vraisemblable cette vilenie dans le cas présent (5). Car jusqu'à la 

1 M II peut y avoir ici une faute de copie, mais le sens n'est pas douteux. 

(2) « Le Président m'a dit avoir lu cette lettre et mise à la poste ». 

(3) La Barre et Moisnel. 

(4) Douville-Maillefeu et Saveuse. 

(5) Il est vrai que le dossier Joly de Fleury ne contient rien qui confirme 
cette hypothèse. Mais le Parquet général n'était nullement tenu de conserver à 
l'histoire un document si peu honorable pour lui. Les pièces du dossier ont 
été réunies sans grand ordre après* coup. Rien n'a été plus facile que de faire 
disparaître celles qu'on jugeait gênantes. 



10 



14e CHAPITRE VIII 

fin, jusqu'au supplice du chevalier, c'est une tactique constam- 
ment suivie par le Procureur Général et ses suppôts d'endormir 
avec de bonnes paroles les inquiétudes du Président, tandis qu'en 
se cachant de lui on donne des ordres, on manœuvre et oy in- 
trigue pour précipiter la catastrophe. 

Quand, après l'incident vidé de la rétractation de Moisnel, 
Hecquet sollicita à nouveau, par une lettre qui s'est perdue, des 
instructions, Boullenois répondit (i) : 

Jai reçu vos lettres sur l'accusation d'impiétés qui s'instruit en 
voslre siège, et quelques accusés ont fait apporter les charges au 
greffe du parlement. Par lexamen que j'en ait fait je crois que 
l'affaire est en état d'estre jugée, mais comme on ne fait aucune di- 
ligence en conséquence de cet apport, je ne vois nul inconvénient 
et je pense mesme que vous ne pouvez vous dispenser de faire 
procéder au jugement deffinitif. 

Le 27 février, sur les 8 heures du matin (2), La Barre et 
Moisnel furent conduits du château de Ponthieu, le donjon 
maussade des Comtes, à l'Hôtel de la Gruthuse pour être enten- 
dus une dernière fois. Le Présidial depuis un siècle et demi 
s'était installé dans ce palais gracieux où le vieux Louis XII, avait 
en 15 14 épousé Marie d'Angleterre. Mais il est probable que les 
prisonniers furent insensibles ce jour-là au charme délicat de ces 
fines architectures, et le lieu sans doute leur parut fort maussade où 
M. Duval de Soicourt les attendait. Moisnel pourtant avait en- 
core cette audace nouvelle, où entrait une part d'inconscience, 
qui avait tant supris ses juges le mois précédent « [II] est sorti 
hardiment (3) de sa prison la pipe à la bouche, l'étuy de la pipe 
pendu a sa boutonnière, ayant dans le coin du chapeau la vessie 
où étoit le tabac pour fumer ». On l'introduisit. « derrière le bar- 
reau en la chambre criminelle de la sénéchaussée ». Là il répéta 
toutes ses dernières dénégations. S'il a dit avoir chanté St-Cyret 
Madeleine, c'est qu'il n'avait pas tous ses sens. Il a retenu ces 
vilaines chansons pour les avoir entendues dans la bouche 

(i) Dossier Joly de Fleury, f l 64. 

(2) Ms. SlFFAIT. 

(5) Lettre d'Hecquet au procureur général. Dossier Joly de Fleury, f» 67 . 



LA SENTENCE D ABBEVILLE I47 

d'Etallonde, mais ni Maillefeu, ni Saveuse ne les ont chantées. 
Le jour de la Fête-Dieu il est passé vite machinalement devant 
la procession en suivant les deux autres. Il ne lui a rien paru du 
dessein qu'on prête à. La Barre de tourner en dérision le mystère 
de la consécration du viii. Quant à la couronne, il n'était pas 
sûr qu'elle eût touché au Saint-Sacrement. 

La Barre fut introduit à son tour ; et l'on fit sortir Moisnel 
dans l'antichambre. S'étant,. pour se désennuyer, approché d'une 
fenêtre, l'enfant vit la cour toute pleine de gens que le bruit, 
répandu en ville, de leur interrogatoire avait attirés là. Les com- 
mentaires dans cette foule badaude allaient leur train, peu favo- 
rables aux jeunes criminels, et, quand par la fenêtre on aperçut 
Moisnel, ils redoublèrent. Alors lui, défaisant sa culotte, « a 
montré deux fois son derrière nud à la populace (i) ». Le pau- 
vre Hecquet est plein de confusion en rendant compte au Procu- 
reur Général de cet incident, « dont le public est indigné..., je 
vous laisse à penser, conclut-il, d'après de semblables faits, ce 
qu'on peut attendre de pareils sujets ». 

La Barre, comme grand coupable, dut s'asseoir sur la sellette. 
Il fut une fois de plus interrogé sur tous les points du procès et 
ses réponses de nouveau présentent un intérêt médiocre. — 
Celle-ci pourtant est à noter : avec d'Etallonde, ils ont parlé de 
ce qu'ils avaient vu dans les livres contre la religion, ses preuves 
et ses mystères. C'étaient le Dictionnaire philosophique attribué 
au sieur de Voltaire, et le livre de l'Esprit qui fournissaient sur- 
tout des thèmes à leur conversation. Autant qu'il s'en peut sou- 
venir et sans qu'il en soit sûr (2), c'est dans le Dictionnaire 
philosophique qu'il a dû trouver des moqueries sur le Dieu de 
pâte. Jamais encore La Barre ne s'était ainsi réclamé du dange- 
reux Dictionnaire. Comme sera plus tard exploité son maladroit 
aveu ! Mais pour le reste, il se répète : S'il a pu dire qu'il y a de 
certains points de bigoterie qui sont de la graine de niais, par là 
il n'a entendu parler que des grimaces des fauts dévots. Hachante 
plusieurs fois la Madeleine sans pouvoir dire où, mais pour la 
Saint-Cyr vraiment il ne l'a chantée qu'une seule fois, un jour 

(1) Dossier Jolv de Flcury, (° 67. 

(2) Ceci même montre que La Barre connaissait mal le Dictionnaire philo- 
sophique. 



I48 CHAPITRE VIII 

qu'il était gris, et parce que la veille on la lui avait donnée par 
écrit ; encore était-ce dans sa chambre. C'est à d'Etallonde seul 
qu'est venue l'idée de briser le crucifix de Beauvarlet. C'est 
d'Etallonde encore qui l'a empêché de saluer la procession de 
Saint-Pierre, et la preuve, c'est qu'ayant rencontré le même 
jour une autre procession, il a eu attention d'ôter son chapeau et 
de se mettre à genoux. Enfin d'Etallonde s'est vanté de donner 
des coups de canne au Christ et de l'avoir mutilé. — Mais, 
objecte le Juge, si d'Etallonde lui faisait part de toutes ces horri- 
bles actions, c'est parce qu'il savait qu'il avait une façon de pen- 
ser analogue à la sienne. — La Barre répond que sa façon de 
penser est celle d'un chrétien, non autre. 

Laissons le sur cette déclaration inattendue. « Il subit les in- 
terrogations qu'on lui fit jusqu'à 1 heure 3/4 (1) ». Dès la veille, 
le Procureur du Roi Hecquet avait donné ses conclusions, qui 
sont d'un honnête homme. Sans doute il les a longuement déli- 
bérées au cours de l'instruction. Puis elles ont été, dit-il (2), 
« rédigées en présence et de l'avis des deux avocats du Roy et 
de son Substitut ». M. Hecquet se prononce sur la culpabilité des 
cinq accusés qui, d'après lui, comporte des degrés divers. 

Et d'abord, en ce qui concerne Maillefeu et Saveuse, les der- 
niers décrétés, poursuivis pour chansons, il « déclare n'empêcher 
qu'ils soit déchargés de l'accusation ». A l'égard de Moisnel, 
il requiert « qu'il soit déclaré atteint et convaincu d'avoir man- 
qué de respect au Saint-Sacrement, pour réparation de quoi être 
mandé à la Chambre du Conseil et y être admonesté, lui être 
fait défense de récidiver sous peine de punition exemplaire, le 
condamner à aumôner cent cinquante livres aux pauvres de 
l'Hôpital». On voit que l'excellent M. Hecquet n'a pas gardé 
rancune de certaine déclaration un peu désobligeante insérée par 
Moisnel au pied de son récolement. Je suppose que jusqu'ici nul 
ne trouvera à redire à ces conclusions évidemment modérées. 

Il faut reconnaître que les deux inculpés principaux, d'Etal- 
londe et La Barre, sont moins doucement traités. Mais entre eux 
le Procureur du Roi établit une différence essentielle : le sacrilège 

(1) Ms. SlFFAIT. 

(2) Dossier Joly de Fleury, f° 67. — Les avocats du roi étaient 
MM. Formentin et Boutciller, le substitut M. Lesieur (lAlmanach de Picardie). 



LA SENTENCE D AB3EV1LLE 149 

d'Etallonde par ses insultes répétées au Christ du Pont-Neuf a 
mérité la mort, tandis que La Barre, coupable seulement d'impié- 
tés horribles, sera convenablement châtié par la peine des galè- 
res : 

« Je requiers pour le Roi... que Gaillard d'Ktalonde, écuyer, 
soit déclaré dûment atteint et convaincu d'avoir frappé à coups de 
canne et mutilé le Crucifix placé sur le Pont-Neuf de cette ville ; 
d'avoir sciemment et de propos délibéré refusé les marques de res- 
pect et d'adoration au Saint-Sacrement porté à la procession du 
Prieuré de Saint-Pierre le 6 juin dernier, d'avoir détourné le Ch e ' de 
la Barre et Moisnel de les rendre..., d'avoir chanté publiquement 
et appris à chanter les chansons impies et blasphématoires et exé- 
crables mentionnées au procès... et d'avoir commis d'autres im- 
piétés, pour réparation de quoi condamner ledit sieur Gaillard 
d'Etallonde à faire amende honorable au devant de la principale 
porte de l'église Saint Wulfram avec un placard devant lui et der- 
rière le dos où sera inscrit en gros caractères : impie, sacrilège et 
blasphémateur..., ce fait, avoir le poing coupé, la tête tranchée, 
son corps et sa tête jetés ensuite dans un bûcher ardent.. . 

En ce qui touche J. F. Lefebvre, ch er de la Barre, je requiers 
qu'il soit déclaré atteint et convaincu d'avoir appris et chanté les 
chansons impies, exécrables et blasphématoires contre Dieu, la 
Ste Vierge et les saints, mentionnées au procès, d'avoir profané le 
signe de la croix en faisant des bénédictions accompagnées de pa- 
roles infâmes que la pudeur ne permet pas de désigner et d'avoir 
sciemment et de propos délibéré refusé les marques de respect au 
Saint-Sacrement porté à ladite procession, et d'avoir mis en ques- 
tion si elles étaient dues, d'avoir rendu les marques de respect et 
d'adoration aux livras infâmes et abominables qu'il avait dans sa 
chambre, d'avoir tenu différents propos impies et blasphématoires, 
pour réparation de quoi condamner ledit Lefebvre de la Barre à 
faire amende honorable, écriteau où sera écrit en gros caractères : 
impie, être conduit sur la place du Marché pour être battu de ver- 
ges, fléti*î de trois lettres, G. A. L., être ensuite attaché à la chaîne 
et mené aux galères pour y servir le Roi comme forçat à perpétuité, 
tous ses biens acquis et confisqués au profit du Roi ». 

M. Hecquet demande pour terminer : 

Que les livres (1) déposés au Greffe soient lacérés et brûlés par 

(1) A noter qu'Hecquet ne fait pas mention spéciale du Dictionnaire 
Philosophique. C'est bien Duval qui a imaginé de lui faire un sort à part. 



150 CI1AF1TRE VIII 

l'exécuteur de la haute justice sur la place du Marché, et que dé- 
fense soit faite à tous libraires, imprimeurs, tant de cette ville que 
du ressort de cette sénéchaussée, de distribuer de semblables ou- 
vrages à peine d'être poursuivis extraordinairement. 

Un détail matériel précise la pensée du Procureur du Roi. 
Le copiste, entraîné sans doute par son sujet, après le mot : 
impie, que devait porter 1 ecriteau de La Barre avait ajouté : sa- 
crilège. Ce second qualificatif, qui ne figurait pas sur la minute, 
est biffé. Evidemment, dans la pensée d'Hecquet, La Barre, si 
coupable qu'il soit, n'a pas commis de sacrilège. Ainsi la confu- 
sion, si véhémentement dénoncée par Linguet, qu'aurait créée le 
jugement de jonction des deux plaintes, se trouve pleinement 
écartée par ce réquisitoire judicieux du Procureur du Roi. Et cela 
nous convainc que si les juges ont fait mine d'y tomber, c'est de 
propos délibéré, et, comme ils disent, en pleine connaissance de 
cause, qu'ils ont à rencontre des prévenus confondu, mêlé les 
inculpations, celle de sacrilège et celle d'impiété. Dans quel but ? 

A lire avec attention les termes du jugement, en les confron- 
tant surtout aux conclusions si nettes du Procureur, on peut 
croire que leur objectif a été de ménager le recours en grâce du 
fugitif d'Etallonde. Ils ont donc volontairement omis dans leur 
dispositif, passé sous silence tout ce qui a trait à la mutilation du 
Christ du Pont-Neuf. Ainsi d'Etallonde au même titre que La 
Barre se trouvait chargé de simples impiétés. Et comme, malgré 
Thorreur de commande exprimée dans le jugement, les faits 
après tout n'étaient pas d'une gravité essentielle, il lui serait sans 
doute, facile par ses relations de famille d'obtenir plus tard du 
Ministre une grâce sourde, laquelle n'empêcherait pas d'être at- 
teint le but politique de la condamnation. Du moins cette con- 
damnation sans effet, prononcée contre un absent, si vite effa- 
cée, n'aurait pour le criminel sympathique aucune suite 
dommageable. 

Seulement, du fait de cet escamotage, les charges contre 
d'Etallonde et contre La Barre se trouvant presques égales, il 
fallait prononcer contre tous deux la même peine. Allait-on se 
décider pour la plus sévère, les condamner ensemble à mourir 
avec ce cérémonial macabre détaillé par le réquisitoire ? Cette 
solution paraissait bien illogique. Si le jugement ne retenait pas 



LA SENTENCE D ABBHVILLE ' 151 

l'inculpation de sacrilège, il était sans doute étrange, disons 
mieux, absurde de prononcer justement la peine prévue par les 
ordonnances, requise par le Procureur du Roi contre les seuls 
coupables de lèse-majesté envers Dieu (i). Mais d'autre part un 
sacrilège certain, public, se trouvait a l'origine de l'affaire ; c'est 
lui qui avait déchaîné le scandale, ameuté l'opinion ; et mainte- 
nant encore le peuple, qui ne s'embarrassait pas de discussions 
juridiques, considérait à coup sûr les jeunes mécréants comme 
les insulteursdu Christ. Or, pour d'Etallonde au moins, le peuple 
avait raison. Puis on avait l'ordre de M. Jjly de Fieury d'appli- 
quer l'ordonnance dans sa rigueur. Quelle ordonnance? Celle 
sans doute qui frappait le plus fort. M. Duval déterra un vieux 
texte (2) qui datait de l'affaire des poisons sous Louis XIV et 
qui avait servi à faire condamner à mort la Voisin et ses compli- 
ces, sorciers, profanateurs et sacrilèges. Aussi bien dans l'ima- 
gination des bonnes gens d'Abbeville, La^Barre et d'Etallonde, 
massacreurs de Christs, profanateurs d'hosties, devaient être un 
peu sorciers, sans doute, des suppôts du diable. Ces histoires de 
sorcellerie demeuraient très vivantes dans les esprits, où elles 
étaient entretenues par les récits aux veillées, même par les lec- 
tures du prône (3). L'application du texte ancien parut naturelle. 
On décida de prononcer contre les deux accusés la peine du sa- 



(ï) Les juristes qui, sous l'ancien régime, ont étudié le procès de La Barre 
n'ont eu aucune peine à démontrer qu'aucun texte ne permettait de condam- 
ner à mort des coupables d'impiété. 

(2) C'est du moins ce qu'affirme Voltaire {Relation de la 'Mort du Che- 
valier de la Barre par l'avocat Cassen). Mais la sentence, pas plus que le 
réquisitoire, ne vise expressément aucun texte, cette exigence étant inconnue 
sous l'ancienne procédure. Rien ne permet donc de certifier que les juges ont 
entendu appliquer l'ordonnance ce 1682, dont l'article 3 est ainsi conçu : 
« Et s'il se trouvoit à l'avenir des personnes assez médian. es pour ajouter et 
joindre à la superstition l'impiété ou le sacrilège, sous prétexte d'opérations 
de prétendue magie, ou autres prétextes de pareille qualité, nous voulons que 
celles qui s'en trouveroient convaincues soient pu aies de mort ». Cet article 
vise les messes noires et pratiques analogues. 

(3) « Il est encore d'usage dans le diocèse d'Amiens d'ex.ommunier cha- 
que dimanche au prône des uaroisses les sorciers, sorcières, devins, devine- 
resses, magiciens, magiciennes, houeurs d'aiguillettes et autres qui par leurs 
maléfices empêchent l'usage et la consommation du mariage ». Devékité, 
%eaicil intéressant, p. 152. 



152 CHAPITRE VIII 

crilège, parce qu'au moins l'un d'eux l'avait méritée, que l'opi- 
nion publique l'attendait, que le Parlement la réclamait. Mais 
on eut soin de faire en même temps disparaître des termes du 
jugement toute mention de ce sacrilège, véritable motif de la 
peine portée. Ainsi la mutilation du Christ serait punie d'un 
châtiment proportionné par le supplice de La Barre, lequel, il est 
vrai, en était innocent. Du moins la vindicte publique serait 
satisfaite. Et quand, dans peu d'années, d'Etallonde, coupable, 
mais gracié, rentrerait en France tête haute, déjà s'effacerait le 
souvenir de l'incident fâcheux où son nom aurait été mêlé. 

En vérité M. Duval de Soicourt est un grand politique 
d'avoir conçu ce plan ingénieux, si simple, qui a failli réussir (i), 
et dont le seul défaut s'est trouvé de faire payer de sa tête par 
La Barre innocent la plus grande facilité avec laquelle d'Etallonde 
se ferait pardonner plus tard ses gestes regrettables du Pont- 
Neuf. Mais à quoi bon ménager ce petit chevalier, un piètre 
sujet, qui n'avait pas même eu le crédit de se soustraire aux 
griffes du Présidial d'Abbeville? On peut croire aussi que 
M. Duval n'était pas fâché de frapper sans pitié le cousin de 
l'abbesse II avait le ressouvenir peut-être (on nous l'affirme) des 
mauvais offices que M me Feydeau lui avait jadis rendus dans 
ses rapports avec ses pupilles Becquin, mais sans doute éprouvait- 
il aussi un ressentiment très vif des propos, des démarches de 
l'abbesse, des plaintes qu'elle formulait à tous un peu librement 
sur son compte. Le vieux magistrat, qui s'estimait beaucoup, 
était d'amour-propre susceptible. Trop haut apparentée, M me Fey- 
deau avait froissé dans son orgueil ce robin de province, inquiété 
ses ambitions, par la méthode qu'elle suivait de porter ses 
doléances, ses requêtes directement à Paris, à Versailles, sans 
se plus soucier des magistrats d'Abbeville. Naturellement la 
sentence rendue porta la trace de ces rancunes, inconscientes 
peut-être. 

Car il est clair que c'est à M. Duval tout seul que revient 

(i) On peut même dire qu'il a réussi, et sans doute au-delà des prévi- 
sions de Duval, p.iisque, sauf pourtant M. De*\OI1ieterres, tous les histo- 
riens jusqu'à ce jour ont admis qu'on ne connaissait pas le coupable de 
l'attentat du Pont-Neuf. Il est vrai qu'ils n'ont pas pris la peine de lire l'infor- 
mation, 



LA SENTENCE D ABBEViLLE I 5 3 

l'honneur de ce mémorable monument judiciaire. Rencontr.i-t-il 
auprès de ses assesseurs une résistance quelconque? Il parlait 
ferme au nom de Dieu, du Roi et de la morale; il avait plein la 
bouche les grands mots prestigieux de devoir et de justice (i). 
Qui donc eût discuté sa parole véhémente et souple, nourrie de 
précédents douteux et d'une science imposante, acquise dans de 
gros livres ? M. Lefebvre de Villers aurait voulu protester peut- 
être. Voltaire prétend (2) qu'au cours des interrogatoires il a 
déclaré un jour « qu'il ne fallait pas tant tourmenter ces pauvres 
innocents ». Mais le vieillard bénévole n'avait que peu d'énergie; 
c'était au-dessus de ses forces de tenir tête à M. l'Assesseur. Puis 
il se trouvait seul contre deux. Car M. de Broutelles, s'admirant 
de siéger dans un tel procès, était trop occupé de savourer sa 
gloire imprévue pour contester les affirmations du digne M. Duval. 
Au reste l'assesseur en la Chambre du Conseil avait apporté ses 
gros livres qu'il feuilletait avec autorité; et le moyen pour un 
Broutelles, gradué à Reims, de se reconnaître seulement parmi 
ces textes difficiles? Le plus sûr et le plus honorable était d'ap- 
prouver du bonnet, sans ouvrir la bouche, crainte de lâcher quel- 
que sottise. Ainsi a bon compte le marchand de porcs, bouffi de 
son importance, défendait Dieu et la Religion. 

Il faut rapporter dans ses parties essentielles cette fameuse 
sentence qui fut rendue le vendredi 28 février 1766. 

Tout vu, considéré, diligemment examiné, et après avoir ouï 
ledit Lefebvre de la Barre sur la sellette et ledit Moisnel derrière le 
barreau le jour d'hier, nous, par notre sentence et jugement avons 
déclaré la contumace valablement instruite contre Gaillard d'Esta- 
londe, accusé et contumax, et en adjugeant le profit d'icelle, le dé- 
clarons dûment atteint et convaincu d'avoir par impiété et de 
propos délibéré passé le jour de la Fête-Dieu dernière à vingt cinq 
pas du St-Sacrement sans ôtcrson chapeau et se mettre à genoux , 
d'avoir voulu acheter au sieur Beauvarlet un crucifix de plâtre et 
d'avoir dit que c'était pour le briser et le fouler aux pieds; d'avoir 

(1) Nous pouvons juger de sa manière par les nombreux plaidoyers pro 
domo, si curieux, qu'il adressa par la suite au procureur général (Dossier 
Joly de Fleury). 

[2) Le Cri du sauf innocent — Trécis de h procédure (TAbbevUU, du 

7 octobre 1765. 



154 CHAPITRE VIII 

proféré les blasphèmes énormes et exécrables contre Dieu men- 
tionnés au procès, d'avoir chanté publiquement et différentes fois 
deux chansons impies et remplies de blasphèmes les plus énormes, 
les plus abominables et exécrables contre Dieu, la Ste-Eucharistie, 
la Ste Vierge, les Saints et Saintes, mentionnées au procès , d\»voir 
enfin l'un des jours de l'été dernier donné des coups de canne au 
crucifix qui était alors placé sur le Pont-Neuf de cette ville (i), 
pour réparation de quoy le condamnons à faire amende honorable 
devant le Crucifix placé sur ledit pont et devant l'église royale de 
St-Wulfram... et audit dernier lieu avoir la langue coupée et le 
poing coupé sur un poteau qui sera planté devant ladite porte de 
ladite église, ce fait conduit dans ledit tombereau dans la 
place publique et principal marché de cette ville pour y être attaché 
avec une chaîne de fer à un poteau qui y sera à cet effet planté et 
brûlé vif (2), son corps réduit en cendres et icelles jcttées et sera 
notre présente sentence en ce qui regarde ledit Gaillard d'Estalonde, 
accusé contumax, exécutée par effigie en un tableau qui sera attaché 
par un exécuteur de la haute justice à un poteau qui sera à cet eifet 
planté. 

En ce qui touche J.-F. Lefebvre, chevalier de la Barre, le 
déclarons dûment atteint et convaincu d'avoir par impiété et de 
propos délibéré passé le jour de la Fête-Dieu dernière à vingt cinq 
pas du St-Sacrement... sans ôter son chapeau et sans se mettre à 
genoux; d'avoir proféré les blasphèmes énormes, exécrables contre 
Dieu, la Sainte-Eucharistie, la Ste Vierge, la religion et les com- 
mandements de Dieu et de l'Eglise mentionnés au procès, d'avoir 
chanté les deux chansons impies et remplies de blasphèmes les plus 
énormes, les plus exécrables et abominables contre Dieu, la 
Ste-Eucharistie, la Ste Vierge et les Saints et Saintes,* mentionnées 
au procès; d'avoir rendu des marques de respect et d'adoration 
aux livres infâmes et impurs qui étoient placés sur une planche 



(1) Il n'était pas possible de passer plus légèrement sur cette charge, que 
Duval inscrit la dernière. On se rappelle que l'information a révélé que 
d'Etallonde avait l'habitude de battre le Christ avec sa canne, jusqu'au jour où 
il imagina de le frapper avec son couteau de chasse, ce qu'il fit à de nombreu- 
ses reprises avant même la nuit du 8 août. — Delà «mutilation» du Christ, 
expressément dénoncée parle Procureur du Roi, il n'est pas soufflî mot. 

(2) Le lecteur est prié de bien vouloir se rappeler que la sentence était 
destinée à s'exécuter sur un portrait. Ce qui n'empêche tous les sculpteurs 
d'avoir régulièrement représenté, non pas d'Etallonde, mais La Barre, atta- 
ché au poteau sur le bûcher, dans une posture renouvelée de Jeanne d'Arc. 



LA SENTENCE D ABBEVILLE 155 

dans sa chambre, en faisant des génuflexions en passant devant et 
disant qu'on devoit faire des génuflexions lorque l'on passoit devant 
le tabernacle, d'avoir profané le signe de la croix en faisant ce signe 
en se mettant à genoux et prononçant les termes impurs men- 
tionnés au procès, d'avoir prophané le mistère de la consécration 
du vin, l'ayant tourné en dérision en prononçant à voix à-demi 
basse et à différentes reprises dessus un verre de vin qu'il tenoit à 
la main les termes impurs mentionnés au procès et bu ensuite le 
vin; d'avoir prophané les bénédictions en usage dans l'Eglise et 
chez les chrétiens, en faisant des croix et des bénédictions avec la 
main sur différentes choses en prononçant les termes impurs men- 
tionnés au procès; d'avoir enfin proposé au nommé Pétignat qui 
servoitla messe, étant auprès de lui au bas de l'autel, de bénir les 
burettes en prononçant les paroles impures mentionnées au procès, 

Pour réparation de quoy le condamnons à faire amende hono- 
rable devant la principale porte de l'église royalle et collégiale de 
St-Wulfram de cette ville d'Abbeville où il sera mené et conduit par 
l'exécuteur de la haute justice dans un tombereau, et là, étant à 
genoux, nu-tête et nuds pieds, ayant la corde au cou, écrileaux 
devant et derrière portant ces mots : Impie, blasphémateur el sacri- 
lège exécrable et abominable et tenant en ses mains une torche de 
cire jaune ardente du poids de deux livres, dire et déclarer à haute 
et intelligible voix que méchamment et par impiété il a passé de 
propos délibéré devant le Saint-Sacrement sans ôter son chapeau et 
sans se mettre à genoux et proféré les blasphèmes mentionnés au 
procès, et chanté les deux chansons remplies de blasphèmes exé- 
crables et abominables mentionnées au procès, et a rendu des 
marques de respect et d'adoration à des livres infâmes et prophané 
le signe de la croix, le mistère de la consécration du vin et les béné- 
dictions en usage dans l'Eglise, dont il se repent et demande pardon 
â Dieu, au roy et à justice, et audit lieu avoir la langue coupée, ce 
fait conduit dans le même tombereau dans la place publique et 
principal marché de cette ville, pour, sur un échafaud qui y sera à 
cet effet dressé, avoir la tête tranchée et être son corps mort et sa 
tête jettes au feu dans un bûcher ardent pour y être réduits en 
cendres et les cendres jettées au vent. 

Ordonnons qu'avant l'exécution ledit Lefebvre de la Barre sera 
appliqué à la question (i) ordinaire et evtrao dinaire pour avoir 

(i) Le procureur du Roi n'ayant rien requis de semblable, c'est encore 
Dm al qui paraît avoir imaginé contre La Barre ce supplément de rigueur. 
Etait-ce dans l'espo'r qu'il chargerait ses amis ? 



1)6 -CHAPITRE VIII 

par sa bouche la vérité d'aucuns faits du procès et révélations de 
ses complices, déclarons tous ses biens acquis et confisqués au 
Roy ou à qui il appartiendra ». 

A Tégard des autres inculpés, les juges, au lieu de suivre le 
Procureur du Roi dans ses conclusions miséricordieuses, réser- 
vent leur décision. Dans quel but ? Espéraient-ils que La Barre 
à la torture révélerait des charges nouvelles contre ses anciens 
camarades ? Ou bien, soucieux dans ce procès de suivre ponc- 
tuellement les directions de leurs chefs, voulurent-ils avant 
d'aller jusqu'au bout, s'assurer qu'ils les avaient bien comprises? 
Sans doute l'arrêt du Parlement dans le cas du chevalier les fixe- 
rait d'une façon définitive sur ce qu'on attendait en haut lieu de 
leur zèle et de leur docilité. 

Avons sureis à faire droit sur les accusations intentées conlre 
Ch. Fr. Marcel Moisnel et avant d'adjuger le profit de la contu- 
mace contre Pierre Jean François Douvilie de Maillefeu eUPierre 
François Dumaisniel de Saveuse,^ accusés [contumax, avons pa- 
reillement surcis à faire droit sur les accusations contre eux inten- 
tées jusqu'à l'entière exécution de notre présente sentence contre 
le dit Lefebvre de la Barre ». 

Mais un coupable que les juges savaient dès maintenant pou- 
voir frapper, c'est le Dictionnaire philosophique qu'ils visent à la 
fin de leur sentence, seul de ces livres « infâmes et impurs » que 
La Barre possédait dans sa chambre de jeune homme à Willan- 
court. Pourquoi celui-ci de préférence aux autres, dont le cheva- 
lier faisait plutôt ses délices, à Dom B... par exemple? Le bon 
Hecquet, qui n'entendait point malice, voulait brûler en bloc 
toute la bibliothèque. Mais Duval jugea plus expédient de recher- 
cher dans ce fatras pour le livrer aux flammes le seul ouvrage 
qui ne fût pas pornographique, le seul aussi qu'on attribuât à 
M. de Voltaire. Peut-être avait-il des instructions que nous ne 
connaissons pas (i), mais s'il a fait ce choix de son initiative, 
elle était d'un habile homme et perspicace. 

(i) Comme nous l'avons dit, il est probable qu'après l'intervention du 
Président d'Ormesson, Joly de Fleury ou Boullenois ont envoyé à Hecquet 
des instructions secrètes, dont ils ont eu soin de faire disparaître la minute du 
dossier conservé à la Bibliothèque Nationale. 



LA SENTENCE D ABBEVILLE 1)7 

Ordonnons, disent en terminant les juges, que le Dictionnaire 
philosophique portatif faisant partie desdits livres qui ont été dé- 
posés en notre greffe, sera jette par l'exécuteur de la haute justice 
dans le même bûcher où sera jette le corps dudit Lefebvre de la 
Barre et en même tems . . . 

Ainsi la même flamme consumerait dans ses replis le maître 
1 1 le disciple. Qui donc douterait, en les voyant ensemble hissés 
sur le bûcher, que le chevalier n'eût été conduit au supplice par 
le livre séducteur ? C'était un coup de maître, condamner Vol- 
taire nommément désigné dans son œuvre anti-chrétienne, le 
dénoncer comme pervertisseur de la jeunesse, un assassin des 
âmes. Quelle physionomie nouvelle, vraiment imprévue pen- 
dant toute l'information, ce choix arbitraire, mais si judicieux, 
du livre philosophique imprimait à la chétive affaire des polis- 
sons d'Abbeville ! Eux qui, se mettant tous ensemble, eussent 
été bien empêchés d'assembler une idée, les voilà métamosphosés 
en suppôts dangereux de doctrines subversives. Leur cause, ainsi 
amplifiée, devenait intéressante, digne enfin d'occuper l'attention 
et de susciter l'éloquence vengeresse de MM. du Parlement. Car 
c'était la philosophie nouvelle maintenant qui se trouverait l'ac- 
cusée véritable. 

Ce jugement remarquable fut « fait et arrêté en la chambre 
du Conseil de la Sénéchaussée de Ponthieu à Abbeville, le 
28 Février 1766 ». 

La minute est signée : Duval de Soicourt, Lefebvre de Yil- 
lers et de Broutelles. 

Dès le jour même,, Hecquet écrivit au Procureur Général (r). 
Il eut soin de faire remarquer que « ses conclusions étaient moins 
sévères que le jugement ». Faut-il dans cette' simple phrase dé- 
couvrir un blâme à l'adresse des juges ? Blâme peu sévère en tout 
cas. « Je fais, ajoute le Procureur du Roi, grossoyer le procès (2), 
je compte que le tout sera en état pour le 10 ou le 12 de mars ». 
Puis voici le point important : « Je vous prie de me mander si 
vous jugez a propos que je fasse conduire les deux accusés à 

(1) Dossier Joly de Fleurv, (° 6;. 

(2) C'est cette copie qui remplit aux Archives Nationales les deux car- 
tons X" 2 B 1 392 et 1 393. 



î 5 8 CHAPITRE VIII 

Paris par la voye ordinaire de la Messagerie, ou bien, si vous 
comptez les envoyer chercher par deux inspecteurs de Police, 
comme vous avez déjà fait au sujet du Sr De Valines ». 

Hecquet prononce là un nom nouveau sur lequel il faut don- 
ner des éclaircissements ; car nous trouverons plusieurs fois et 
jusqu'au jour suprême de l'exécution, le précédent récent du 
procès de Valines rappelé. Et qui sait si l'atroce souvenir du 
supplice infligé moins de deux ans auparavantà ce jeuueseigneur 
criminel n'avait pas familiarisé l'esprit des habitants d'Abbeville, 
celui même de l'assesseur Duval, avec ce luxe de tortures, ces 
rigueurs raffinées, passées de mode, qui, dans le cas de La Barre, 
stupéfièrent à l'époque l'opinion parisienne ? Ainsi peut-on voir 
dans ce procès de Valines une façon, si j'ose dire, de répétition 
générale à laquelle on rapporte que le chevalier lui-même assista, 
curieux du spectacle. 

Ce petit gentilhomme, Charles de Valines (î), chétive et 
sinistre figure, tenait à toutes les bonnes familles de la contrée. 
A 17 ans, il s'était fait chasser du collège d'Aire, quand son père 
mourut subitement le 2 juillet 1763 ; puis, quelques jours après, 
c'était le tour de sa mère. L'enfant semblait inconsolable ; ses 
parents entouraient sa douleur de prévenances émues. Un jour 
que son oncle maternel, M. dé Vieulaine,, dont il était l'unique 
héritier, l'avait invité à dîner, le petit Valines entra dans la cui- 
sine, sous un prétexte éloigna la servante; alors il jeta de l'arse- 
nic dans la soupe et s'en fut après avoir refusé de manger. On le 
déclara « dûment atteint et convaincu d'avoir empoisonné le 
12 septembre 1763 au château de Vieulaine avec de l'arsenic le 
sieur de Riencourt, décédé ledit jour, et d'avoir en même temps 
par ledit poison attenté aux vies des sieur et dame de Vieulaine, 
de la d lle de Mary de Bonnette, ses oncle et tantes, du sieur Dar- 
ras, curé de Vieulaine, de la dame de Riencourt, de la d 11 ' Lucet 
et de la cuisinière »; enfin « véhémentement soupçonné d'avoir 
causé avec de l'arsenic la mort de la feue dame de Valines, sa 
mère ». 

On dressa sur la place du marché un grand bûcher, formé de 
cinquante gerbes de paille, cent fagots et quatre cordes de bois. 

(î) Louandre, Histoire d'Abbeville, t. II, p. 150. 



159 

Le criminel fut roué le 6 septembre 1764; il vivait encore 
quand on le déposa pantelant sur le bûcher. Le feu fut entretenu 
toute la nuit, et le lendemain la populace d'Abbeville cherchait 
dans les cendres chaudes des fragments d'ossements qu'on se 
disputait pour s'en faire des reliques (1). Car ce parricide était 
mort d'une façon qui édifia le public. 

L'agent qui avait conduit Valines à Paris pour son procès 
d'appel au Parlement s'appelait Muron. C'était un homme dis- 
tingué dans son métier que ce « conseiller du Roi, Inspecteur de 
police de la Ville et faubourgs de Paris ». Le Procureur Général 
avait été si satisfait de ses services en l'occurrence qu'il songea 
à lui tout de suite pour escorter les nouveaux accusés d'Abbeville 
— après du moins qu'il se fût convaincu qu'on ne les pouvait 
pas sûrement faire transporter par la Messagerie moins coû- 
teuse (2). Joly de Fleury écrivit donc le 10 mars au lieutenant 
de police, qui était alors Sartine (3), un billet fort poli, car le 
style administratif était dans ce temps-là plein d'aménité. 

Le lieutenant au Procureur, comme il seyait, protesta de 
« son respectueux attachement » et l'inspecteur reçut Tordre de 
se tenir à la disposition du Parquet. 

En même temps Joly de Fleury envoyait à Hecquet les ins- 
tructions demandées (4) : remettre à Muron les prisonniers et 
confier au messager la grosse du procès. « Vous sentes, écrit-il, 
combien il est important de ne pas laisser transpirer l'arrivée de 
cet Inspecteur de Police à Abbeville, ainsy que son départ, et je 
compte que vous luy procurerés toutes les facilités qui pourront 
dépendre de vous pour la sûreté de la conduite » 

Selon Tordre reçu, Muron se mit en route le mercredi 
12 mars dans une grande berline a quatre places. Il emmenait 

( 1 ) On sait que Valines n'est pas le seul empoisonneur en qui l'opinion 
publique ait découvert un martyr. La Brinvilliers au 17c siècle, au 18e Des- 
rues ont eu la même fortune. ' 

(2) Sur la lettre cTHecquet du :8 Février, Joly de Fleury a écrit : Mander 
messager d'Abbeville. 

(3) Dossier Joly de Fleury, f cs 68 et 69.— Il est vrai que ce Sartine. subor- 
donné pour la forme au Procureur général, se trouvait dans le fait un per- 
sonnage autrement puissant, ministre qu'il était sans le titre de la Police 
générale. 

14) Ihid. f° 68. 



l6o CHAPITRE VIII 

avec lui deux hommes de confiance et deux archers (i), tous en 
habits bourgeois (2) pour n'être pas remarqués. Le voyage n'alla 
pas sans incidents. Presque au départ, sur la grand'route avant 
d'arriver à Luzarches, entre le Mesnil-Aubry et Champlâtreux, 
une roue cassa (3). Un postillon en partit quérir une de 
rechange au relais, mais elle s'ajusta mal. Il fallut renvoyer 
la voiture à Paris et attendre qu'il en arrivât une autre. Mais 
Muron fit telle diligence qu'il parvint à Abbeville à temps pour 
faire partir ses prisonniers la nuit du lendemain 13 mars, comme 
il lui était prescrit. On mit Moisnel et La Barre ensemble à l'in- 
térieur du carrosse et l'on sortit par la porte Saint-Gilles ce jeudi 
à 10 heures du soir. Puis on roula toute la nuit et une partie du 
lendemain. Nous avons le certificat du sieur Fauconnier, commis 
du greffe de la Conciergerie du Palais, attestant que les prison- 
niers ont été remis entre ses mains le vendredi 14 mars (4). 
Pourtant le premier repas qui figure sur Y « Etat (5) de la nour- 
riture fournie à Monsieur le chevalier de la Barre par l'ordre de 
M. Tesson » est le souper du lendemain 15, lequel avec le vin 
coûta 17 sols au Roi. Mais le voyage en berline est porté dans le 
mémoire (6) de l'inspecteur Muron pour la somme vraiment im- 
posante de 1476 livres ié sols, que l'économe Joly « modéra », 
il est vrai, au chiffre encore respectable de 1346 livres et 15 sols. 

On mit La Barre à la Conciergerie, dans la tour deMontgom- 
mery (7), entre la Grand'Salle et la Sainte-Chapelle. C'est là 
qu'au cours du siècle avaient été enfermés Cartouche et Damiens. 

Il y demeura trois mois, trois mois qui furent par le Parle- 
ment bien employés, puisque c'est pendant ce temps qu'il a con- 
damné Lally. 

(1) Dossier Joly de Fleury, f os 165, 166 : Frais de route de Muron. 

(2) Ms. SlFFAIT. 

(3) M. Cruppi a cru par erreur que cet incident s'était produit au 
retour. Il s'apitoie inutilement sur les tribulations des prisonniers. 

(4) Dossier Joly de Fleury, f° 168. 

(5) lbid. f° 158. — Etat... à commencer le 15 Mars 1766, finissant le 
26 juin dernier, par Bavière. — Le prix de pension est par jour d'une livre 
14 sols pour 2 repas et le vin ; ce qui fait un total de 175 livtes 19 sols. 

(6) Dossier Joly de Fleury, f° 165. 

(7) Ms. Siffait. — Cette tour était ainsi appelée parce que le comte d€ | 
Montgommery, Gabriel de Lorges, y fut détenu après la mort d'Henri II- 
Elle a été démolie en 1778, après l'incendie de 1776. 



CHAPITRE IX 

L'Arrêt du Parlement 
Instances de l'Evêque d'Amiens 

pour obtenir la grâce du Chevalier 



Il faut ici confesser notre embarras. Nous nous sommes 
avancé jusqu'à ce point avec assez d'assurance, conduit par ces 
deux guides qualifiés, d'une part la procédure d'Abbeville, dont 
les rudes grossoyés disent la vérité officielle, et, plus précieux, 
le dossier Joly de Fleury, suggestif des démarches qui l'éclairent. 
Mais, avec l'entrée des prisonniers dans la tour historique de 
Montgommery, ces deux sources d'informations nous font défaut 
ensemble. Et pour combler la lacune qu'elles laissent, force est 
de nous contenter des affirmations, d'ailleurs concordantes, sur 
le procès qu'ont laissées les contemporains. Cette concordance 
vient-elle de la conformité du récit avec les faits, ou de ce 
qu'une version unique, tausse ou vraie, ayant couru Paris, c'est 
la même en définitive que chacun a recueillie ? 

Nous verrons que le supplice du chevalier avait opéré dans 
l'opinion une volte-face complète. Et l'on eût trouvé malaisé- 
ment par la suite des conseillers au Parlement qui voulussent 
bien accepter d'avoir opiné contre La Barre, au risque de se 
faire par M. de Voltaire comparer à Busiris(i). Or c'est par 
l'indiscrétion seule de MM. de Grand'Chambre qu'on pouvait 
savoir à l'époque le secret de leur salle des délibérations. Est-il 
prudent de croire ce qu'il leur a plu de répandre ? Nos recher- 



(i) Roi légendaire d'Egypte qui aurait offert* aux Dieux des sacrifices 
humains. 



11 



lé2 CHAPITRE IX 

ches aux Archives ne nous ont rien fourni qui corrobore leurs 
confidences, rien non plus qui les infirme. Nous avons trouvé 
dans les documents du greffe l'arrêt lui-même copié sur des 
registres variés, manuscrit ou imprimé, revêtu des signatures 
nécessaires du rapporteur et du président, le plumitif résumant 
l'interrogatoire en quelques lignes banales, mais rien qui resti- 
tue la physionomie de l'audience, l'attitude des personnages, ni 
le choc des opinions, ni le nombre des suffrages. 

Faisons donc, faute de certitude, confiance provisoire aux 
gens de lettres, tous défenseurs de La Barre, qui ont écrit du 
procès, en attendant qu'un témoignage peut-être un jour décou- 
vert vienne enfin redresser le récit, trop dénué de preuves, 
qu'on va lire. 

Fort émue et, dit-elle, surprise de la sentence d'Abbeville, 
M me Feydeau (i) courut chez tous ses parents. Le Président 
d'Ormesson la rassura. Il était certain de faire casser à Paris la 
décision « extravagante » des juges de province. Pour commen- 
cer, il pria sa cousine de désigner le conseiller qui devrait faire 
à ses collègues le rapport sur l'affaire. M me Feydeau choisit 
M. Claude Pellot, « ancien conseiller de Grand'Chambre, le 
juge peut-être le plus appliqué et du plus grand sens » (2). Il 
prouvait en ce même moment son impartialité par son atti- 
tude de relative bienveillance dans le procès du comte de Lally. 
Pellot fut nommé sur le choix de l'Abbesse, qui se hâta de l'aller 
solliciter. «Il lui promit tout ce qu'on peut en pareil cas ». Et 
déjà M me Feydeau estimait avoir cause gagnée quand, à une 
seconde visite qu'elle fit au rapporteur, elle constata dans ses 
manières un étrange changement. « Je trouvai mon homme fort 
alarmé, me plaignant beaucoup de m'intéresser à une affaire si 
malheureuse. Je lui demandai des explications. Il me répondit 
que le fait le plus grave était une chanson. Je le crus fou, mais 
il paraissait convaincu ». En effet M. Pellot n'avait point pour 
habitude de parler contre sa conscience, et s'il lui arrivait, 
comme à quiconque, de subir une influence, elle s'exerçait à son 

(1) Histoire de mes Malheurs (Bibliothèque de Pétrograd). 

(2) Voltaire, Fragment historique sur VInde et snr le général Lally — 
Claude Pellot, d'une famiHe originaire de Milan, comte de Trévières au dio- 
cèse de Bayeux, Conseiller au Parlement depuis 1720. 



L'ARRÊT DU PARLEMENT I 63 

insu. On peut croire que, de la lecture approfondie des pièces 
de l'instruction, une impression s'était dans son esprit dégagée, 
malgré lui défavorable au chevalier. Cet amas de menus faits 
imputés à La Barre révélait par leur connexion un irrespect habi- 
tuel de toutes choses réputées saintes, une manière de vivre et 
de penser que le vieil homme, né au temps grave de Louis XIV, 
jugeait incompréhensible et scandaleuse. Il conseilla à M me 
Feydeau « d'employer la lettre de cachet pour arrêter la procé- 
dure ». 

L'Abbesse déconfite rapporta l'entretien à M. d'Ormesson; 
mais, quoiqu'elle dît, elle ne put ébranler sa trop complète 
quiétude. Surtout de lettre de cachet le Président ne voulut 
entendre parler, parce qu'il eût fallu la solliciter du Vice-Chan- 
lier, qui lors était M. de Maupeou. Les Feydeau se piquaient de 
se toujours passer de ses services, attendu qu'il avait, pour les 
prendre, fait ôter les sceaux à M. de Brou en 1763 (1). Quant à 
d'Ormesson, il n'ignorait pas que les Maupeou, le père et le fils, 
nourrissaient contre lui une amère rancune, depuis qu'il avait 
failli en 1757 briser leur insolente lortune. C'était pendant la 
guerre de sept ans, qui épuisait nos finances, au fort des luttes 
entre le Parlement et la Couronne. Un accommodement s'impo- 
sait pour le bien de l'Etat. Maupeou, alors premier président, 
encourait tous les soupçons pas ses intrigues sourdes. Le minis- 
tre Bernis, mollement soutenu par Louis XV, négocia directe- 
ment un accord avec les Présidents Mole et d'Ormesson. 
L'affaire, grâce au secret des négociations, réussit, malgré Mau- 
peou qui. dut démissionner (2). On le croyait perdu sans res- 
source quand, six ans après, la faveur de M me de Pompadour et 
la confiance de Choiseul ramenèrent au pouvoir la dangereuse 
famille. 



(1) Paul Esprit Feydeau. Seigneur de Brou, Pomponne, etc..., né le 
17 mai 1683 Conseiller au Parlement le 18 mars 1705. Conseiller d'Etat le 
11 décembre 1725, Intendant de Paris le 13 octobre 1 7 J.2. garde des sceaux 
le 27 septembre 1762, avait dû s'en démettre le 9 octobre 1763. Mort le 
3 août 1767. 

(2) Cette intrigue est racontée avec détails dans les Mémoires du Cardinal 
de Bernis. V. également Barbier, t. IV, p. 236. 



164 CHAPITRE IX 

Louis XV aimait la belle prestance de l'ancien Premier (i), 
la noblesse de ses manières. Il lui avait donné un logement à 
Versailles, honneur sans précédent dans la robe. Trop aisément 
il se laissa persuader de confier les sceaux à ce magistrat qui 
représentait si bien. « A la tête du Parlement, c'était un superbe 
général d'armée (2) » . Ses anciens collègues, qui ne l'aimaient pas, 
jouant sur son titre, ne l'appelaient que le Vice. 

En particulier M. d'Ormesson l'avait trop connu pour goû- 
ter ce chef « fort ignorant, fort souple (3) », avantageux et nul. 
Mais plus encore il méprisait le second Maupeou, le fils, 
devenu premier président à son tour, ambitieux sans scrupule et 
magistrat sans probité, qui faisait « bassement sa cour » au 
ministre Choiseul. « M. d'Ormesson ne peut me souffrir », écrit 
le chancelier de 1770 dans ses Notes secrètes (4). 11 ajoute : 
« Mais j'en ferai ce que je voudrai ».— Déjà, lors du procès de 
La Barre, il a conduit l'honnête d'Ormesson, dupé, impuissant, 
jusqu'à la catastrophe voulue. Dans les conflits qui mettaient 
aux prises les deux hommes, l'intrigant toujours l'emportait... 

M. d'Ormesson persévéra jusqu'à la fin dans sa sécurité 
funeste. Il avait oublié sans doute l'impression éprouvée par 
lui-même certain samedi d'octobre qu'il avait lu les procédures 
dans le cabinet de Boullenois. Il connaissait mieux La Barre 
maintenant, et ce criminel endurci ne lui semblait plus .qu'un 
enfant à plaindre, mal élevé, dont les actes, accomplis sans 
réflexion, étaient sans portée. Comme son oncle d'Aguesseau, le 



(1) René Charies de Maupeou, Marquis de Morangles, etc., né le 
11 juin 1688, avocat du roi au Châtelet le 19 janvier 1708, Conseiller au 
Parlement le 27 août 1710, Président à Mortier le 18 Mai 1717 en survivance 
du président de Ménars, entré en fonctions le 23 mars 1718, Premier Prési- 
dent le 23 octobre 1743, garde des ' sceaux de France et vice-chan- 
celier le 3 octobre 1763, père de René Nicolas Charles Augustin de 
Maupeou, né le 25 février 1714, Conseiller au Parlement le 11 août 1733, 
Président à Mortier en survivance de son père le I er avril 1737, en fonctions 
le 12 novembre 1743, Premier Président le 12 octobre 1753 ; sera chancelier 
et garde des sceaux de France le 16 septembre 1768 sur la démission de son 
père. 

(2) Gaillard, Vie de Otfalesherbes, p. 19. 

(3) MOUFFLE d'AnGERVILLE, t. IV p. I 39. 

^4) Mémoires de Bachaumont, t. 19, p. 213. 



l'arrêt DU PARLEMENT lé) 

Président professait que les bruits du dehors se devaient arrêter 
au seuil du prétoire. Il ne comprit pas que le péril pour le jeune 
incrédule était dans l'opinion publique qui, sur la foi de récits 
déformés, dans l'enfant indévot voyait un suppôt de Satan 
échappé du Sabbat. 

Ces rumeurs confuses inquiétaient Linguet. L'avocat, glissant 
dans les groupes son « œil de fouine » et son « nez de furet » savait 
mieux que le Président tous les bruits de Grartd'Salle (i). Il 
eut l'idée^ qui aurait sauvé La Barre, d'en appeler justement 
à cette opinion, hostile par ce qu'ignorante, mais qu'il connais- 
sait sensible à une plaidoirie bien faite. Et sans doute l'avocat de 
cette cause difficile eût conquis les suffrages du public retourné, 
perspective qui flattait l'ambition du stagiaire. Il avait vu La Barre 
dans sa prison. Il rédigea un mémoire et le porta à M. d'Ormes- 
son. Je présume que la sympathie du Président était mince pour 
ce chétif avocat, avide de bruit, amoureux de scandale. Son ton 
ampoulé, ses gestes de pantin, le débraillé de ses allures, son 
mépris des traditions, tout dans cet irritant Linguet dut choquer 
jusqu'au dégoût le magistrat du Grand Banc. Et d'ailleurs 
M. d'Ormesson « espérait (2) que cqs enfants, renvoyés de 
l'accusation sans éclat, lui sauraient gré un jour d'avoir prévenu 
la trop grande publicité de cette affaire malheureuse ». 

Linguet, inquiet et déçu, dut remporter le manuscrit, objet 
de tant de soins, chargé de tant d'espoirs, qui fut perdu pour les 
contemporains et pour nous. Il consuma son activité turbulente 
en propos, en je ne sais quelles inopérantes démarches. « J'ai 
essuyé, se plaignait-il 'plus tard à Devérité (3), tous les dé- 
boires, tous les désagréments imaginables; on m'a lié les mains, 
on m'a fermé la bouche, on ne m'a pas permis de publier la 
moindre chose pour leur justification. Il a fallu substituer aux 
écrits imprimés qui auraient tout d'un coup instruit et désabusé 
le public, des démarches, des sollicitations, des remontrances 



(1) Tous les témoignages du temps — et même le sien — établissent que 
Linguet par ses manières, même par son aspect physique, exaspéra ses con- 
temporains, avocats ou magistrats. Sa vie au Palais jusqu'à sa radiation ne fut 
qu'une longue bataille. 

(2) Grimm. Correspondance littéraire, lettre du 15 juillet 1766. 

(3) Devérité, Notice sur Linguet. p. 43. 



l66 CHAPITRE IX 

manuscrites qui m'ont coûté cent fois plus de peine et qui n'ont 
produit aucun effet ». 

Cependant les semaines s'écoulaient. M me Feydeau, un peu 
rassurée par d'Ormesson, comptant d'ailleurs sur la bienveillance 
du rapporteur, songeait à quitter Paris. Sa sœur du Quesnoy la 
pressait de venir en Normandie près d'elle. Pellot, consulté, 
affirma à l'abbesse qu'elle pouvait être tranquille, que la décision 
n'était point imminente, que d'ailleurs il l'avertirait. Il lui tint 
parole. Mais sa lettre, datée du 29 mai, n'atteignit M mt Feydeau 
que le 7 juin. Depuis trois jours l'arrêt était rendu. 

C'est le mercredi 4 juin 1766 que le Parlement statua sur 
Tappel du chevalier de la Barre. Tout fut terminé dans la jour- 
née. Et même la Tournelle eut le temps d'expédier encore une 
suite d'affaires, des arrêts de forme; mais aussi elle vit défiler sur 
la sellette une série de voleurs d'effets, une bouchère qui avait 
dérobé deux chemises, un perruquier qui avait pris une montre. 
Toutes les sentences des premiers juges furent confirmées : 
elles étaient sévères, variant du fouet à cinq ans de galères. 
Mais il n'est pas vrai, comme l'a cru [M. Cruppi (1), que le pro- 
cès de La Barre « fut expédié sans coup férir, dans la hâte d'une 
audience d'été fatigante et fournie, entre le numéro de la blan- 
chisseuse et le numéro du commis ». Si l'arrêt est sur un regis- 
tre (2) inséré au milieu des autres à la date du jour sous le 
numéro 23, les feuilles d'audience (3), plus précises, mention- 
nent que La Barre a comparu devant des magistrats spécialement 
réunis pour le juger. Là son procès s'inscrit aussitôt après celui 
du comte de Lally, terminé le 6 mai. Car La Barre, ainsi que 
Lally, étant gentilhomme, avait le privilège de comparaître de- 
vant la Grand'Chambre assemblée. Mais, comme les Conseillers 
de Tournelle (4) qui étaient de la Grand'Chambre siégèrent à 



(1) Cruppi, Lingnet, p. 113. 

(2) Archives Nationales X 2 A. 832. 

(3) Archives Nationales X 2 A. 11 29. 

(4) Les conseillers delà Tournelle étaient pris 12 dans la Grand'Chanbre 
et 4 dans chaque chambre des enquêtes. En vertu de l'ordonnance de 1515, 
dans les procès criminels intéressant les ecclésiastiques, les nobles et les 
magistrats, quand MM. de la Tournelle entraient dans la Grand'chambre, les 
conseillers des enquêtes qui étaient de service se retiraient. 



l'arrêt du parlement . 167 

la fois dans l'affaire du chevalier et dans les autres du jour, il 
faut convenir qu'elles furent jugées successivement et non pas en 
même temps, ce qui ne permit de consacrer à La Barre qu'une 
audience assez courte. 

Le chevalier franchit-il, après Lally, cette porte dérobée qu'on 
venait de rouvrir afin de faire communiquer la Grand'Chambre 
avec la Conciergerie (1) ? Et quelles furent ses impressions 
quand il passa soudain du couloir sombre dans la salle immense, 
dorée comme une chasse, où son aïeul Antoine naguère 'avait 
siégé ? 

Dans un angle au fond, sous le Christ du rétable, il vit les 
présidents assis à leur banc, leur mortier devant eux : d'abord 
M. de Maupeou, petit, tout noir sous la perruque, le regard 
sombre et la mine basse ; puis Lamoignon, magistrat hautain, 
assidu au Palais, dont « les propos ne respiraient que justice et 
la plus grande honnêteté (2) » ; dangereux intrigant, sous des 
dehors austères. 

Venaient ensuite Pinon, « excellent juge à l'Opéra », puis 
de Gourgues, dont on savait les démêlés conjugaux; enfin 
1' (( allongé » St-Fargeau (3), 

Un teint blafard, surmonté d'un poil blond, 
Un plat visage, emmanché d'un cou long, 
Le St-Fargeau qui, saintement barbare, 
Offrait à Dieu les tourments de Labarre (4). 

(1) S. Hardy, Mes loisirs, p. 44. 

(2) Augeard, Mémoires secrets, p. 30. — Chrétien François de Lamoi- 
gnon, Marquis de Baville, né le 18 décembre 1735, Conseiller au Parlement 
le 5 septembre 1755, Président à Mortier en avril 1758, sur la démission de 
M. Mole, Garde des sceaux en 1787. 

(3) Notes secrètes de Maupeou, op. cit., p. 216. — Anne Louis Pinon, 
vicomte de Quincy en Berry, Conseiller du roi en son Conseil d'Etat et Pré- 
sident à Mortier au Parlement le 5 Septembre 1758. 

Armand Guillaume François de Gourgue, Marquis de Vayres et d'Aulnay, 
né le 10 juin 1736, reçu Conseiller au Parlement le 4 décembre 1754. 

Michel Etienne Le Peletier, baron de St-Fargeau, né en 1736, avocat 
général au Parlement de Paris le 6 septembre 1757 et président à Mortier en 
août 1764. 

(4) On croira difficilement que ces vers, tirés d'une pièce intitulée 
Michel (de St-Fargeau) et Micbau (de Monblin), furent par les contemporains 



l68 CHAPITRE IX 

Au-dessous était assise la foule des simples conseillers : Pel- 
lot, le rapporteur, Fermé, entré au Parlement en 1708, « magis- 
trat qui jouissait d'une certaine considération (1) », puis 
MM. Titon, Aubry (2), Mayneaud de la Tour, Berger de Res- 
sye, Barre, Severt, de la Guillaumye, de la Michodière, Le Riche 
de Chevigné, Renouard, Barraly, Blondeau, Roland de Juvigny, 
Robert de Monneville, Brochant du Breuil, Leprêtre de Lezon- 
net. 

A sa place, le vieux M. Pasquier (3) avait son visage connu 
des jours de violence. « Homme dur, préoccupé et sangui- 
naire (4) », il était le rapporteur attitré des grands procès, de 
Damiens et de Lally. « Il se vantait d'aimer la justice, mais il la 
voulait toujours rigoureuse et ensuite il s'en repentait ». 

Deux gros yeux bleus, où la férocité 

Prête de l'âme à la stupidité, 

L'ont depuis fait nommer le bceuf-tigre. 



Dans sa jeunesse un certain cailletage 
Fade et diffus, mais facile et fleuri, 
L'insinua dans le monde poli. 
Voulant depuis jouer un personnage, 
De nos Prélats il se fit l'ennemi, 
Mais il a bien repris son avantage, 
Et s'est acquis un honneur infini 
En inventant le bâillon de Lally. 

M. Pasquier était un homme grave. Il habitait rue Bourg- 
L'Abbé une austère maison, où plus tard le jeune Etienne Denis, 
le futur duc et chancelier, s'ennuyait fort, en regardant par les 

attribués à Voltaire. Ils sont peut-être de Turgot ou de Condorcet (Corres- 
pondance littéraire dt la Harpe, Lettre 147). 

(1) S. Hardy, op. cit., p. 162. 

(2) Léonor Aubry, marquis de Castelnau, conseiller au Parlement le 
5 janvier 1720. 

Paul Etienne Charles Mayneaud de la Tour. 

Louis Le Prestre de Lezonnet, Chef du Conseil du Duc de Bourbon. 

(3) Denis Louis Pasquier, seigneur de la Baronnie de Coulans, Conseil- 
ler au Parlement le 30 décembre 1718, doyen en 1778, mort en 1782. 

(4) Voltaire, Fragments historiques sur VInde et sur le général Lally. 



l'arrêt du parlement 169 

fenêtres jouer les enfants de son âge (1). Un Pasquier avait été 
échevin de Paris en 1671, et peut-être le conseiller descendait- 
il du célèbre auteur des Recherches. Ainsi Voltaire (2) lui fait 
tort en critiquant sa naissance. Mais « c'était (3) un vieillard 
sujet aux préventions, entêté, fougueux, colère ». Maupeou dé- 
nonce «c son tournebroche singulièrement monté ». Ses gros 
yeux saillants pour un rien s'injectaient, et son visage, dit 
d'Alembert (4), « ressemblait à une tète de veau dont la langue 
était bonne à griller ». Or l'influence de ce Pasquier était 
grande sur ses collègues, habitués à suivre les conclusions de ses 
rapports. 

La Barre dut, selon l'usage, s'agenouiller pour prêter serment 
de dire la vérité ; puis il s'assit sur le mince escabeau qu'on 
nommait la sellette. En face de lui les visages fermés des juges 
ne décelaient aucune bienveillance. On raconte (5) que l'un 
d'eux, « touché des choses exécrables dont ledit de la Baire 
était accusé, s'écria : Il faut que vous soyez le prince des 
Démons ! » 

Le greffier sur sa feuille n'a pas transcrit cette invective. Le 
résumé qu'il a laissé de l'interrogatoire est terne, a ce point que 
sa banalité surprend. 

Jean François Lefebvre, chevalier de la Barre, âgé de vingt ans, 
sans profession à Abbeville. 

S'il a demeuré dans le couvent des dames religieuses d'Abbe- 
ville? Trois ans et demi. 

S'il connoit le sieur Gaillard d'Estalonde? Ouy. 

S'il étoit en liaison avec luy? le voioit quelquefois. 

S'il étoit avec luy lorsqu'il a mutilé le crucifix qui étoit sur le 
pont d'Abbeville? Non. 

S'il n'a pas porté des coups de canne à ce crucifix? Non. 



(i) Cf. Louis Favre, Estienm 'Denis Pasquier, p. 5 et suiv. 

(2) Lettre à d'Argental du 22 janvier 1775 : « Nous verrons si Pasquier » 
petit-fils d'un crieur du Chàtelet. s'est immortalisé en rapportant au Parle- 
ment ce procès de 6 000 pages pendant que le premier président dormait... ». 

(5) Modffle d'Angervîlle, t. IV (à propos du procès de Lally) — 

MaUPEOUANA. p. 262. 

<4> Lettre à Voltaire du 16 juillet 1766. 

(5) Ms. SlFFAIT. 



17° CHAPITRE IX 

Si d'Estalonde luy en en est convenu le lendemain? Ouy. 

S'il n'a pas chanté des chansons impies et blasphématoires? 
Non, a chanté étant gris une chanson sur la Madeleine. 

S'il n'a pas prophané le cigne de la croix? Non. 

S'il n'a pas proféré des parolles impures en buvant du vin? 

S'il n'a pas tenu des discours contre la religion? Non. 

S'il avoit chez lui plusieurs livres impurs et s'il en a prêté à 
quelques personnes? En a prêté à quelques personnes qui les lui 
ont demandés. 

C'est tout en ce qui concerne La Barre. Visiblement l'inter- 
rogatoire n'était qu'une formalité dont les juges ont eu le souci 
de s'acquitter au plus court. Et l'on dirait, à lire ces brèves ques- 
tions, appelant une réponse plus brève, des formules d'examen 
de conscience avant la confession plutôt qu'un acte d'instruction 
substantiel, prélude d'une condamnation à mort. La Barre fut-il, 
une fois de plus, maladroit? Sans doute l'appareil de justice dut 
impressionner l'esprit assez timide du jeune homme, que l'hosti- 
lité d'un grand nombre acheva de désemparer. Et sa contenance 
gauche, qui contrastait si fort avec son arrogance passée, ne parut 
pas aux juges être exempte de sournoiserie. Ainsi son attitude 
à l'audience affermit les magistrats dans leur prévention. 

Puis ce fut le tour de Moisnel, à qui la honte de la sellette 
fut évitée de nouveau. 

Charles François Marcel Moisnel surcis, 18 ans, surnuméraire 
dans les gendarmes de la garde à Abbeville, 

S'il connoît le sieur d'Etalonde et le sieur de la Barre? Ouy. 

S'il les a vu donner des coups de canne et mutiler le crucifix 
qui étoit sur le pont? A vu le sieur d'Etalonde donner des coups de 
canne et non le sieur de la Barre. 

Si en passant devant le St-Sacremeut il n'a pas ôté son chapeau? 
Avait ôté son chapeau, mais le sieur d'Etalonde et le sieur de la 
Barre ne l'ôtèrent pas. 

S'il n'a pas chanté des chansons infâmes? Non. 

Si le sieur de la Barre luy a prêté des livres? Lui a prêté le 
Portier des Chartreux et les lettres philosophiques. 

S'il n'a pas luy même craché sur des images? Non. 

Au-dessous ces mots décisifs sont écrits sur la feuille : Arrêté 



l'arrêt du parlement 171 

Lefèvre sentence confirmée. M. Pellot R (apporteur). Il est clair 
que plutôt que par l'interrogatoire vraiment sommaire des 
accusés, c'est par le rapport de Pellot que MM. du Parle- 
ment ont connu tout ce qu'ils surent de précis sur l'affaire. Mais, 
après celle de Voltaire (1), notre curiosité fut déçue. Ce rapport, 
si capital, n'est pas conservé dans les archives du Parlement. 
Conclut-il, ainsi que l'ont toujours prétendu les philosophes, à 
l'infirmation de la sentence d'Abbeville ? C'est en somme possible, 
puisque l'honnête Pellot avait été désigné pour sa fonction par 
M me Feydeau Mais il faut retenir qu'à leur dernière entrevue il 
avait fort découragé l'abbesse. Je présume qu'entre ses promesses 
téméraires de galant homme et son devoir de juge il fut embar- 
rassé de choisir. Et sans doute il satisfit sa conscience en résumant 
à ses collègues fidèlement toutes ies charges éparses dans les 
« éooo pages (2) » de la procédure. Mais il n'omit pas de faire 
remarquer la jeunesse des prévenus, et, dit Grimm (3), encore 
e d'autres circonstances », qui militaient pour quelque atté- 
nuation de peine. En sorte qu'ayant, sans conclure, exposé les 
deux thèses, il s'en put remettre à la sagesse du Parlement de 
peser au poids juste la culpabilité de La Barre. 

Les philosophes disent encore qu'aussi le ministère public 
inclina vers l'indulgence. « Le Procureur Général, versé dans la 
jurisprudence, conclut, affirme Voltaire (4), à casser la sentence 
d'Abbeville ». Et Devérité (5), confident de Linguet et du 
Conseiller Douville, écrit de son côté : « Le ministère public à 



(1) Lettre à Damilaville du 16 juillet 1766: « Nous vous supplions très 
instamment de nous envoyer... les conclusions du procureur général, comme 
aussi l'avis du rapporteur, les noms des juges qui ont opiné pour et ceux des 
juges qui ont opiné contre». Or Voltaire n'a certainement obtenu aucun des 
renseignements demandés. Ses écrits ultérieurs le prouvent et son dossier, con- 
servé à Pétrograd. est muet sur tous les points. 

(2) « Il y avait 6.000 pages de procédure à lire ». (Voltaire à M™e du 
Deffand, 25 janvier 1775) — Le chiffre exact est 2 673 rôles, soit 5.346 pages. 

(3) Correspondance littéraire du 15 juillet 1766. a II est certain que 
M. Pellot a fait l'apologie des accusés... et a conclu, vu leur âge et d'autres 
circonstances, à les renvoyer déchargés de l'accusation ». Nous ne crovons 
aucunement à cette apologie. 

(4) T{elat\on de la mort du Chevalier de la "Barre par l'avocat Cassen. 

(5) Tacite il intéressant, note à la p. 166. 



172 CHAPITRE IX 

Paris et à Abbeville n'avait conclu à aucune peine capitale ». 
Il devait, comme on sait, donner ces conclusions par écrit; or 
elles se sont perdues aussitôt, comme s'est perdu le rapport. 
Voltaire, malgré ses instances, ne parvint jamais à les connaître 
dans leur texte, tandis qu'il eut comme nous-même entre les 
mains toutes les pièces de l'information soigneusement conser- 
vées. Comment Joly de Fleury, s'il montra cette méritoire pers- 
picacité d'avoir voulu sauver La Barre, put-il résistera la tentation 
de s'en faire honneur, plus tard? Il l'a laissé dire sans doute. 
Mais il n'a pu jamais exhiber le document probant qui eût 
achevé de confondre les incrédules. Et il convient de rappeler 
qu'au cours de l'information nous l'avons trouvé toujours excitant 
à la rigueur. N'est-ce pas Tabbesse (1) elle-même qui s'est plainte, 
je présume au beau-frère de Joly, de ce que le Procureur Gé- 
néral était « indisposé » contre le chevalier « sur le fondement 
qu'il l'avait toujours cru coupable du crime du Christ. » ? 

Tout au plus, a cause justement de ces protecteurs que La 
Barre avait su trouver jusque dans sa propre famille, aussi de 
M. d'Ormesson dont il fallait ménager l'influence et la personne, 
on peut croire que M. Joly laissa paraître un peu de mollesse 
dans ses réquisitions. Il était dans son caractère de chercher à 
satisfaire tout le monde en évitant de prendre un parti trop net 
entre les deux factions. 

Car sans doute La Barre jusque dans cette Grand'Chambre 
hostile a trouvé des défenseurs. Ses alliés, les Feydeau, les 
Ormesson y comptaient trop d'attaches, le Président pour sa 
part connaissait tous ces vieux conseillers de trop longue date, 
pour que plusieurs se soient dispensés d'intervenir en faveur de 
ce jeune parent qu'ils protégeaient ouvertement. 

L'opinion générale penchait vers la sévérité. Sans doute le 
rapporteur, voire le ministère public, ne s'étaient pas fermement 
opposés à une relative indulgence. Mais en Chambre du Conseil 
un réquisitoire se produisit, imprévu, qui détermina les hésitants. 
Tout le monde, au lendemain du procès, connut la décisive 
intervention du conseiller Pasquier. « C'est lui (2) qui par ses 



(i) "upru p. 134. 

(2) Lettre deD'ALEMBERT à Voltaire du 16 juillet 1766. 



L ARRET DU PARLEMENT 173 

déclamations a fait condamner à mort des jeunes gens qu'il ne 
fallait mettre qu'à Saint-Lazare, c'est lui qui a péroré, dit-on, 
contre les livres des philosophes, qu'il a pourtant dans sa 
bibliothèque et qu'il lit même avec plaisir : car il n'est point du 
tout dévot, et c'est lui qui du temps de M. de Machault (1) 
fît contre le clergé une assez plate levée de boucliers dans une 
assemblée des Chambres ». De même Grimm écrit dans sa Cor- 
respondance du 15 juillet: «Il passe pour constant que [Pasquier] 
a le premier ouvert l'avis de la rigueur, qu'il a péroré avec beau- 
coup de violence contre les philosophes et contre M. de Voltaire 
qu'il a nommé ; qu'il a présenté les profanations d'Abbeville 
comme un effet funeste de l'esprit philosophique qui se répand en 
France, et qu'il a fait nommer dans l'arrêt le Dictionnaire philo- 
sophique parmi les livres composant la bibliothèque du chevalier 
de la Barre, quoiqu'on n'y ait trouvé que des livres de débauche 
et aucun livre de philosophie». Grimm décidémentfait à Pasquier 
trop d'honneur : c'est Duval dans sa province qui eut l'inspiration 
de faire ce sort cà part au Dictionnaire fourvoyé. Et, d'ailleurs, 
est-il sûr que Pasquier ait nomméfnent dénoncé Voltaire? 
D'Alembert (2) n'ose s'en porter garant : « Je ne sais pas bien 
exactement, écrit au philosophe ce savant dans son style imagé, 
si la tête de veau a parlé contre vous à ses confrères les singes ; 
on prétend au moins qu'il a dit qu'il ne fallait pas s'amuser à 
brûler des livres, que c'était les auteurs que Dieu demandait en 
sacrifice ». 

Le violent Pasquier, une fois de plus, entraîna ses collègues 
au parti de dureté. Ils votèrent sans plus réfléchir, sous le coup 
de sa diatribe. A plusieurs, animés d'une étroite piété, il parut 
très normal d'envoyer l'enfant satanique au bûcher, figure de la 
flamme éternelle. Les politiques eurent souci de l'opinion dévote 
qu'il était temps de rassurer. «On a prétendu (3) que le Par- 
lement de Paris, accusé tous les jours de sacrifier la religion à sa 
haine contre les Evèques, a voulu donner un exemple terrible 

(1) « M. Pasquier... a dénoncé au Parlement le procès-verbal de la der- 
nière assemblée du clergé qui contient le refus d'exécuter la déclaration du 
Roi du 17 août dernier ». ifoumal de Barbier, février 175 1 >. 

(2) Lettre du 9 Septembre 1766. 

(3) Lettre de Voltaire à la duchesse de Saxe-Gotha du 25 août 1766. 



174 CHAPITRE IX 

qui démontrât combien il est bon catholique. Quelle preuve de 
religion ! » L'aversion que tous, à des degrés divers, vouaient 
aux philosophes, acheva de rallier à Pasquier des suffrages. Enfin 
— et cela compte — l'accusé décidément n'était pas sympathique. 

M. de Maupeou, qui présidait, laissa faire. D'ailleurs lui- 
même affichait dans ce temps-là beaucoup de dévotion. Mais 
sans doute il riait en dedans de voir ses collègues si aveuglément 
épouser sa rancune. « On a remarqué, dit Grimm, que M. le 
Premier Président, qui a présidé à ce jugement terrible, était 
personnellement brouillé avec M. le Président Le Fèvre d'Ormes- 
son ». Puis ce ténébreux voyait plus loin peut-être. Car déjà 
sourdement l'étrange chef avait engagé contre sa compagnie la 
lutte qui le devait conduire au coup de force de 1770. Le dis- 
cours porte sa marque, que le Roi avait prononcé trois mois 
avant à la Flagellation (1). Vraiment ce bavard de Pasquier faisait 
trop bien son jeu en attaquant Voltaire, grand maître de l'opi- 
nion . Demain Voltaire crierait haro sur le Parlement rebelle. 
Quel appui ! Et l'on sait que le coup d'Etat ne fut par personne 
plus chaudement approuvé que par l'auteur vindicatif du Dic- 
tionnaire brûlé. 

Quelle majorité condamna La Barre ? Voltaire sur ce point a 
varié. Il fut admis d'abord que l'arrêt passa de cinq voix. « Il y 
avait (2) vingt cinq juges. Quinze opinèrent à la mort et dix 
à une correction légère ». — « C'est une chose abominable (3) 
que les plus terribles supplices dépendent de cinq radoteurs qui 
l'emportent sur les dix conseillers du Parlement les plus éclairés 
et les plus équitables ». La Relation de la mort du chevalier de 
la Barre reproduit les mêmes chiffres, plus discrètement com- 
mentés. 

Mais quand il fut par la suite constant que la mort du che- 
valier avait été plus qu'un crime, une faute, on découvrit que 
deux conseillers seulement firent passer 1' « abominable » arrêt. 
« D'Hornoy (4) le sait, d'Hornoy me l'écrit ! Quoi, deux voix 



(1) Flammermont, le Chancelier Maupeou, p. 25. 
(2) Extrait d'une lettre d'Abbeville du 7 juillet 1766, note sous lettre de 
Voltaire à Richelieu du 18 juillet. 

(3) Lettre à Damilaville du 14 juillet 1766. 

(4) Lettre de Voltaire à Condorcet du 21 Janvier 1775. 



L ARRET DU PARLEMENT 175 

de plus suffisent pour dévouer deux enfants innocents au sup- 
plice des parricides ! » 

Pour nous, qui n'avons pas les lumières de M. le Conseiller 
d'Hornoy, nous confessons avec modestie que nous ignorons 
comment, dans le secret des délibérations, les suffrages se ré- 
partirent. 

Mais il faut mentionner cette rumeur assez étrange qui cou- 
rut à l'époque. On raconta (1) qu' « après avoir jugé le délit 
conformément aux lois de St-Louis », les magistrats « suspendi- 
rent la signature de la sentence pour donner aux parents le temps 
de recourir au Roi, qu'on espérait qui commuerait la peine ». 
Cette déférence d'une Cour de justice à la décision du souverain 
serait, je crois, sans exemple comme sans utilité. Car Louis XV 
demeurait maître de suspendre à son gré l'exécution de la sen- 
tence, voire de l'annuler, si tel était son plaisir. — L'arrêt, n'en 
doutons pas, fut signé par Maupeou sans hésitation, et même 
par Pellot. Il était ainsi conçu : 

Vu par la Cour, la grand'chambre assemblée, le procès crimi- 
nel fait par le lieutenant criminel de la sénécbausée de Ponthieu..., 
ouï le rapport de M e Claude Pellot, conseiller, tout considéré, la 
Ccur, la grand'chambre assemblée, dit qu'il a été bien jugé par 
le lieutenant criminel d'Abbeville, mal et sans griefs appelle par 
ledit Lefebvre de la Barre et l'amendera ; ordonne en conséquence 
que le Dictionnaire philosophique portatif, qui a été apporté au 
greffe criminel de la Cour, sera, avec les autres livres, reporté au 
greffe criminel de laditte sénéchaussée d'Abbeville. Faisant droit 
sur l'appel interjette par ledit Moisnel de la même sentence, a mis 
et met l'appellation au néant ; ordonne que laditte sentence sortira 
son plein et entier effet à l'égard dudit Moisnel, le condamne à 
l'amende ordinaire; Ordonne pareillement que le présent arrêt sera 
imprimé, publié et affiché partout où besoin sera, notamment en 
la ville d'Abbeville ; et pour faire mettre le présent arrêt à exécu- 
cution, renvoyé les dits Jean François Lefèvre de la Barre et Mois- 



(i) Lettre de M. Hennin à Voltaire, Genève 21 Juin 1766. — Devêrité, 
bien informé, écrit de même {%ecueU, p. 35): « Le Parlement avait différé de 
six jours à signer l'arrêt. Il avait cru du moins devoir ménager ce délai pour 
aller se jeter aux pieds du roi dont l'extrême bonté était connue et demander 
grâce ». 



Ij6 CHAPITRE IX 

nel, prisonniers par devant ledit lieutenant criminel de la séné- 
chaussée de Ponthieu à Abbeville. 

Fait en Parlement, la grand'chambre assemblée, le 4 juin 1766. 

Demaupeou, Pellot. 

Cet arrêt frappa de stupeur M. d'Ormesson. Il réfléchit que 
sa folle sécurité, en paralysant la défense, avait rendu la catas- 
trophe possible. Comment répondre aux reproches certains de 
l'abbesse ? Une seule voie de recours demeurait ouverte, l'appel 
à la clémence du Roi. La minorité favorable au chevalier, ne se 
voulant pas tenir encore pour battue, résolut d'implorer 
Louis XV. Et ceux qu'avait entraînés Pasquier, comme gênés 
après coup du succès obtenu, n'insistèrent pas pour l'exécution 
de l'arrêt. Trois semaines s'écoulèrent dans l'attente, ce qui sans 
doute donna lieu au bruit qu'on aurait exprès différé les signa- 
tures. 

Cependant Hecquet, à Abbeville, connut par la rumeur pu- 
blique la sentence du Parlement. En vain il attendit une confir- 
mation officielle plusieurs jours; puis, le 12 juin (1), il ne se 
put tenir de manifester à ses chefs son respectueux étonnement 
d'être laissé sans instructions. 

J'ay appris par la voix publique que le Parlement avoit con- 
firmé la sentence rendue en ce siège contre les Srs Gaillard d'Etal- 
londes, et Le Febvre de la Barre ; je crois devoir vous prévenir, 
dans le cas ou le Parlement renverroit les condamnés par devant 
M. le lieutenant criminel, qu'il n'y a dans cette province aucun 
exécuteur capable de mettre cet arrêt à exécution. 

M. Joly de Fleury laissa cette lettre 15 jours sans réponse. Il 
était naturellement indécis. Et comme chacune des factions aux 
prises sur le champ clos de Versailles l'avertissait de ses espoirs, 
il s'évertuait entre elles à ne pas prendre parti. D'ailleurs M. de 
la Grange, son beau-frère, le harcelait maintenant. Ce grand sei- 
gneur, d'épée, si riche, était réputé pour son obstination, qui fai- 
sait de lui « le plus endiablé chicaneur de la terre (2) ». Mais, 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 72. 

(2) Souvenirs de la (Marquise de Cre'qity, t. II, p. 67, note. — Ces souve- 
nirs (apocryphes) ont été publiés par M. Cousin de Courchamps, familier 
des La Grange. 



L ARRET DU PARLEMENT 177 

comme ses ancêtres Le Lièvre appartenaient à la plus vieille 
robe, les présidents et tous les conseillers des anciennes familles 
s'estimaient obligés de se récuser quand on jugeait ses procès ; 
c'était devenu le bel air du Parlement de se prétendre son parent. 
Son titre plus sérieux d'originalité devant l'histoire est d'avoir 
reçu de Napoléon la légion d'honneur en qualité d'ancien aide 
de camp du Maréchal de Saxe à Fontenoy. Depuis il avait fait 
toutes les campagnes de la guerre de sept ans. Promu en 1762 
brigadier de cavalerie, il venait d'épouser M IIe Méliand (1), 
fille d'un Conseiller d'Etat. Il eut soin, pour mieux solliciter les 
magistrats, d'intéresser à la cause de La Barre ses beaux-parents. 
Ceux-ci ne se firent pas prier. Nous avons de M me Méliand une 
lettre, écrite a Joly de Fleury le 16 juin (2), qui ne laisse nul 
doute sur la chaleur de son intervention. Car la jeune marquise 
était enceinte et l'on voulait écarter d'elle la contrariété d'un in- 
succès dans la généreuse entreprise du ménage. 

M r de la grange et nous tous vous supplions monsieur de vou- 
loir bien permettre à M r de la barre mousquetaire de voir un ins- 
tant son malheureux frère pour scavoir de luy s'il a des dettes à 
acquitter ou quelqu'autre devoir à remplir avant de partir d'icy, 
Mde de la grange ne peut avoir l'honneur de vous écrire parce 
qu'elle a été saignée pour sa grossesse (3), ny M. de la grange parce 
qu'il est à l'hôtel (4). Il y prend un intérest très tendre. 

La réponse (5) de Joly de Fleury est empreinte dune poli- 
tesse exquise : on ne saurait mettre plus de gtâce à notifier un 
refus. 

(1) C'est le 6 janvier 1766 que François Joseph Le Lièvre avait épousé 
Angélique Adélaïde Méliand, fille unique de Messire Charles Biaise Mé- 
liand. Seigneur de Choisy, Conseiller du Roi en ses Conseils d'Etat et privé, 
naître des requêtes et intendant de Soissons. 

(2) Dossier Joly de Fleury, f" 90. 

(3) Adélaïde Biaise François, Marquis de la Grange et de Fourcille, 
naquit à Paris le 21 décembre 1766. Lieutenant général, grand-croix de 
l'ordre de St-Louis, blessé à Valmy, comte de l'Empire, Général de Division 
à Essling. mort le 2 juillet 1833. 

(4) L'Hôtel des Mousquetaires, rue de Charenton (Depuis les Quinze- 
Vingts). 

(5) Dossier Joly de Fleury, i" 92. 



Il 



Î7& CHANTRE I3C 

« J'ai reçu, Madame, la lettre dont vous m'avés honoré au sujet 
de la demande que fait M. Delabarre par raport à M. son frère. 
Je l'ai communiquée ce matin à M. le Premier Président et à M. le 
Raporteur, et j'aurai l'honneur de vous observer que quelque désir 
que nous ayons de vous obliger et de vous plaire, cependant la 
règle ne sauroit nous permettre dans les affaires de ce genre de 
nous prêter à ce que M. Delabarre nous demande aujourd'hui. 
J'ose me flatter Madame que vous voudrés bien rendre justice à 
tous les regrets que j'en ressens en mon particulier et que vous 
daignerés recevoir toujours avec la même bonté l'hommage du 
respect avec lequel j'ay l'honneur d'estre... 

Ainsi toujours M. de Maupeou se montrait inexorabb. La 
position du Procureur Général était bien malaisée entre son 
chef et son beau-frère, acharnés à cette lutte, dont la tête de 
La Barre était l'enjeu. 

Mais à la Cour le Vice-Chancelier fît repousser par Louis XV 
la supplique des parlementaires. Il est certain que le Roi était, 
de son naturel, peu clément. Puis il ne connaissait l'affaire qu'à 
travers les grossissements de la rumeur publique. Aussi M. de 
Maupeou eut la tâche facile de représenter La Barre sous de 
repoussantes couleurs. Louis XV, selon le bruit du temps (i), 
aurait répondu « que lorsqu'il avait paru souhaiter que le Parle- 
ment cessât de faire , t le procès au monstre Damiens, ce Parle- 
ment lui avait fait des remontrances, et qu'à plus forte raison le 
coupable de lèse-majesté divine ne devait pas être traité plus 
favorablement que le coupable de lèse-majesté humaine». Le 
Roi, que hantait le remords, n'était pas homme à laisser perdre 
cette occasion, qui ne lui coûtait rien, de faire plaisir à Dieu. 

Le 25 juin, trois semaines après l'arrêt, Joly de Fleury dut 
recevoir l'ordre formel d'en assurer l'exécution, et, comme on 
avait beaucoup tardé, il prit des mesures afin de réparer 
le temps perdu. Trois lettres furent rédigées, qu'il revit soi- 
gneusement en personne, l'une pour Hecquet, les deux autres, 
aux mots pesés, destinées aux officiers de maréchaussée, le pré- 
vôt d'Amiens (2) et le lieutenant d'Abbeville. Car c'est seule- 

(1) Devérité, Recueil intéressant, p. 35. 

(2) Claude Sébastien Pierre Gautron Delacombe, prévôt général de la 
Maréchaussée de Picardie depuis le 29 septembre 1764. 



L ARRET DU PARLEMENT 179 

ment en usant de formes diplomatiques que les magistrats pou- 
vaient en ce temps-là obtenir obéissance delà force armée. 

A son substitut d'Abbeville le Procureur écrivit (i) que la 
sentence des premiers juges était confirmée... 

En conséquence j'ay chargé le sieur Muron de reconduire [les 
condamnés] dans vos prisons. Je l'ay chargé en même tems de 
vous remettre la grosse en parchemin de l'arrêt, ainsy que plu- 
sieurs imprimés en placard de ce même arrêt, que vous aurés 
attention de ne faire afficher que le jour de l'exécution du dit 
Lefèvre de la Barre. Quant aux mesures à prendre pour cette exé- 
cution, j'ay prévenu le Prévôt général de la ^Maréchaussée de votre 
département, de vous envoyer le nombre de brigades dont vous 
croirés avoir besoin et que vous luy demanderas, mais vous aurés 
soin que votre lettre à ce Prévôt général ne soit point un ordre que 
vous luy donnerés, mais une politesse que vous luy ferés, et dont 
vous scayés que les officiers de maréchaussée sont fort jaloux... 

Au surplus, comme on ne sçauroit prendre trop de précautions 
pour assurer une exécution aussi importante, et que l'inspecteur 
de police qui vous remettra ma lettre est un officier sûr et intelli- 
gent, surtout pour ces sortes d'affaires, je suis convenu avec luy 
qu'il resteroit à Abbeville jusqu'à ce que l'exécution soit faite ». 

Au Prévôt (2) Joly de Fleury recommande « d'envoyer un 
nombre suffisant d'officiers et de cavaliers pour contenir et pour 
en imposer ». 

Mais surtout il se fallait pourvoir en vue de l'exécution pro- 
jetée de l'acteur indispensable dont le judicieux Hecquet signa- 
lait le besoin. Ce même 25 juin, l'infatigable Procureur Général 
requit les distingués services du bourreau (3). 

Le Maître des hautes œuvres de Paris se transportera en la ville 
d'Abbeville pour y arriver lundy prochain trente de ce mois au soir, 
à l'effet de mettre à exécution l'arrest... et prendra à cet effet le 
monde qui luy sera nécessaire pour laditle exécution. 



(1) Dossier Joly de Fleury. f oa 75 et 78. 

(2) Ibid. f ,J 76. 

(3) Ibid, fo 96. 



l8o CHAPITRE IX. 

Ainsi la date fatale dès lors était fixée. 

De son côté Muron se doit présenter chez M. Binet, receveur 
général des domaines, rue des Deux Portes St-Jean, afin de tou- 
cher pour ses frais de route une somme de 1500 livres. 

Tout, le soir du 25 juin, est prévu. Tout est prêt désormais 
et tout se va passer comme le procureur en a décidé. Le lende- 
main dans la nuit, La Barre et Moisnel partent pour Abbeville, 
escortés par Muron. 

Mais le 2/ à Paris, un coup de théâtre se produit. Porteur de 
ce billet (1) pressant du Président, d'Ormesson, M. de Boén- 
court se présente chez le Procureur Général : 

M. de Boëncourt reçoit une lettre, Monsieur, qu'il est néces- 
saire que vous voyez sur le champ, et qui vous mettra peut être 
dans le cas de surseoir le départ des prisonniers. Donnez ordre je 
vous prie qu'on le fasse entrer ; il est luy-même le porteur de 
cette lettre. 

La lettre, plus pressante encore, était ainsi conçue (2) : 

Je vous suplie Monsieur de suspendre autant quil se pourra 
l'exécution de la sentence d' Abbeville contre les accusés d'impiété. 
Nous travaillons a obtenir du Roy que la peine de mort soit chan- 
gée en prison perpétuelle. Il est certain que rien ne soufrira du 
délay que je prends la liberté de vous demander. Le public seroit 
content d'un enfermement et il suffiroit pour empêcher que le 
nombre des impies n'augmente. Daignés avoir égard à ma très 
humble prière et me croire toujours avec respect monsieur votre 
très humble et très obéissant serviteur. 

Cette lettre était signée : f L(ouis) f(rançois) g(abriel) 
Ev(êque) d'Amiens, 26 juin 1766. 

A sa manière toute pénétrée d'humilité, celui que l'impartiale 
histoire doit tenir pour le défenseur principal du chevalier de la 
Barre venait d'entrer en scène. Et sans doute ce fut à l'instigation 



(1) Mal classé au dossier Joly de Fleury, f° 115, ce qui a empêché 
M. Cruppi d'en comprendre la portée. 
2) Dossier Joly de Fleury, f° 87. 



l'arrêt du parlement i8r 

du père d'Etallonde, ce pieux Boèncourt, tant honni par Voltaire, 
qui contre lui n'a pas trouvé de sarcasmes assez durs. 

Joly de Fleury répondit à TEvêque le lendemain. Le brouillon 
de sa lettre (i), entièrement de sa main, est tout chargé de ra- 
tures. 

... J'aurois bien désiré pouvoir me prêter à ce que vous désirés 
demoy dans cette occasion. Mais ces accuses etoient partis de Paris 
la nuit du 26 au 27 de ce mois pour être transférés à Abbeville a 
l'effet d'y subir leur condamnations. Aussi, M. il n'est plus en mon 
pouvoir de rien prendre sur moy dans cette affaire, a moins que je 
ne reçoive des ordres de surseoir et si j'en reçois, je vous supplie 
d'être persuadé que [je] les feray exécuter avec toute la célérité qui 
pourra dépendre de moy. » 

C'est à Versailles que la partie se devait jouer. Avec quelle 
énergie M. de la Motte l'engagea, tout son diocèse le sut. Et 
voici ce qu'en dirent, dans leurs propos de boutiques, les bour- 
geois d'Abbeville : « On sollicita (2) le Roi de lui donner sa 
grâce (à La Barre). UEvêque d'^A miens écrivit en sa faveur. Le 
clergé de France qui était lors assemblé à Paris la lui demanda et 
même les princes du sang. On espérait beaucoup, mais il la refusa 
toujours constamment, disant qu'il avait juré à son sacre de ne 
pas donner de grâce à de pareils crimes ». 

Ces lignes sont à notre connaissance le plus complet compte- 
rendu de l'assaut qui fut livré à l'entêtement du Roi dans la 
journée décisive du samedi 28 juin. Et sans doute il en faut 
prendre tous les mots à la lettre, car les documents bien rares 
que nous possédons confirment absolument ce qu'ont su les bon- 
nes gens d'Abbeville. 

L'Evêque d'Amiens (3) jouissait à Versailles d'un très grand 



(i) Dossier Joly de Fleury, f° 86. 

(2) Ms Siffait. — Devérité mentionne également, mais sans ajouter 
aucun commentaire, la présence des députés du clergé à Versailles au mo- 
ment de l'arrêt (T^ecueil, p. 117, note). 

(3; Sur M. de la Motte, on peut consulter: ABBÉ Proyart, Vie de 
M. il Orléans le la ï\Cotte. 1788; Abbé Delgove. Histoire de M. de la Motte. 
Evéque d'*Amiens , Paris, 1872. 



l82 CHAPITRE IX 

crédit qu'il n'avait pas cherché. On se rappelait son refus, en 
1746, par scrupule de piejix pasteur, d'accepter l'archevêché de 
Paris. Un jour que Louis XV s'était recommandé à ses prières, 
« Sire, avait répondu l'Evêque, je prie tous les jours pour Votre 
Majesté, et c'est du fond de mon cœur que je demande à Dieu 
pour elle une grâce que je voudrais obtenir au prix de tout mon 
sang». « Continuez de la demander », repartit le Roi en baissant 
la voix. Pour Marie Leczinska M. de la Motte était «son saint». 
Lui-même disait en plaisantant qu'il avait son tabouret chez la 
Reine et qu'on le devrait appeler la duchesse d'Amiens. 

Pourtant le vieillard venait rarement à Versailles. Même 
cent bonnes raisons l'empêchaient presque toujours de se rendre 
à Compiègne, proche de sa résidence. A Louis XV qui s'en plai 
gnait, il répondit : « Je ne crois pas pouvoir mieux faire ma cour 
a Votre Majesté qu'en tâchant de remplir mon devoir dans mon 
diocèse ». Lorsqu'à maintes reprises et récemment encore 
en 1764, le Parlement avait voulu frapper le prélat «étranger», 
trop ardent défenseur des Jésuites, toujours les menaces d'exil 
ou de saisie s'étaient heurtées à l'inflexible volonté du Roi, 
lequel « n'entendait pas qu'on lui parlât jamais de donner le 
moindre chagrin personnel à son saint Evêque (1) ». 

Pour M. de la Motte, le Dauphin, Mesdames, partageaient la 
vénération paternelle. Le Dauphin, « quand il paraissait, s'empa- 
rait de lui pour ainsi dire et ne voulait plus qu'il le quittât (2) ». 
Madame Louise racheta les ornements de sa chapelle qu'il avait dû 
mettre en vente afin de subvenir à ses charités ruineuses; mais 
c'était à condition qu'il en conserververait l'usage. Il refusa, et 
les calices précieux furent portés aux Carmélites de St-Denis, 
dont M. de la Motte était supérieur, le même couvent où 
xMadame Louise fit profession plus tard. Il serait piquant que la 
future Carmélite eût auprès de son père imploré la grâce du 
chevalier de la Barre. 

Car, dans son billet à Joly de Fleury, par ces mots : « Nous 
travaillons » qu'il emploie, l'Evêque implicitement reconnaît 
qu'il avait associé d'autres personnes à sa généreuse campagne. 



(1) Proyart, op. cit. p. 174. 

(2) Ibid. p. 290. 



i8 3 

Quels alliés plus naturels que ses confrères de TEpis- 
copat ? (r) C'est le lendemain 29 juin que leur délégation, 
conduite par l'Archevêque de Reims, devait être reçue officiel- 
lement par Louis XV pour la clôture de l'assemblée. En vue de 
cette solennité les démarches étaient journalières entre les Au- 
gustins et Versailles. Or dans cette foule de prélats, d'ecclésias- 
tiques de tous rangs, de toutes robes, sans cesse réunis dans 
leurs bureaux, combien se trouvaient au vieil évêque unis par 
les liens ou de la reconnaissance ou du respect ! Sans peine M. de 
la Motte dut recruter parmi eux des avocats pour porter au Roi 
sa parole, ajouter l'instance verbale aux pieuses sollicitations 
adressées à Louis XV par écrit. 

Le débat même qui s'agitait alors fournissait une occasion 
favorable. Ca; notamment les doléances du clergé portaient sur 
les arrêts « aussi incompétemment qu'injustement » rendus 
contre les ecclésiastiques convaincus d'avoir refusé les sacrements 
aux jansénistes. Comme eux La Barre était victime de la pré- 
somption parlementaire, s'arrogeant de juger en matière de reli- 
gion. Obscurément les prélats sentaient qu'en condamnant le 
chevalier, ces robins insolents avaient une fois encore empiété 
sur leur prérogative, qu'une Cour de justice était sacrilège de 
s'ériger en tribunal de la pénitence. Par personne l'arrêt du 
4 juin ne fut blâmé plus sévèrement que par le Nonce du Pape. 
Et n'était-ce pas une bonne fortune de convaincre de fanatisme 
ce Parlement hautain, dans un cas où visiblement l'intérêt du 
clergé ne se trouvait pas en jeu ? Toutes les raisons politiques 
qui avaient incliné les juges à la sévérité, .déterminaient par 
opposition les prélats à défendre le condamné. 

Mais nous ignorons quelle forme ils convinrent de donner à 

(1) Prenaient part aux travaux de L'Assemblée notamment les archevê- 
ques de Reims (Ch. Ant. de la Roche Aymon), président, d'Arles, de Tours, 
de Vienne, Bourges, Narbonne et Toulouse, les évéques de Valence. Fréjus. 
Lisicux, Béziers, Chartres. Rodez, Blois, Angoulème, Chalon-sur-Saône, 
Senez, Auxerre, Limoges, Luçon, M^on. Evreux. Montauban. Novon, etc.. 

Le procès-verbal de l'Assemblée (Archives nationales G* 696) ne contient 
aucune trace de l'intervention des prélats en faveur de La Barre, mais de son 
silence on ne peut rien conclure, car il ne relate que les démarches officielle- 
ment accomplies, qui avaient trait aux intérêts spirituels ou temporels de 
l'ensemble du clergé. 



184 GHAP1TR2 IX 

leur requête, car les seuls documents qui nous soient parvenus 
relatent les démarches, vouées d'avance à l'insuccès, qui furent 
tentées auprès du Vice-Chancelier. Pour l'effort suprême 
M. Douville, Belleval peut-être, étaient venus à Paris. Arrivés 
le matin du 28, aussitôt ils multiplièrent les démarches. 
M. Douville avait en mains un mémoire qui contenait contre 
Duval de Soicourt de fâcheuses imputations. Il le confia à une 
dame de haut rang, la Marquise d'Albert, et celle-ci, parente du 
Procureur Général, s'empressa de lui faire tenir le virulent 
factum (1). 

A la lecture (2) Monsieur que je vous supplie de faire, du 
mémoire cy joint qui ne vous est pas connus, je ne puis doutter 
que les preuves quil contient des faits de la procédures du juges 
d'abeville contre le ch er le fesvres de Labarre et autres, ne vous 
fasse autant d'impression qu'il men fait, et ne mettes votre justice 
et votre bonté dans le cas daccorder un surcil pour ledit le fesvres 
de labarre qui est conduit a abbeville pour y être exécuté jeudy 
prochain : je suis actuellement vis à vis gens de sa famille arrivé 
ycy aujourdhuy pour solliciter une revision darrest : Leveque 
dAmiens en at déjà écrit au roy, étant tous pénétré de douleurs, 
persuadé de linnocence des accusé, d'en convaincre les juges, et de 
l'iniquité, ou ignorence de celuy d'abeville, ce qui me paroist être 
une chose dassés grandes conséquence pour ne pas. hazarder la vie 
et lhoneur de quelquun qui appartient ycy a ce ce quil y at de 
plus grand dans la robes. Comme le surcis qu'on vous demande en 
grâces presse, et quil nest point aisé avec vos grandes ocupations, 
de trouver le moment de vous joindres ; si vous êtes touché 
comme je lespère de laparence dune injustice, qui osteroit la vie 
à des innocents, que votre place vous donnes le pouvoir d'empêcher, 



(1) Le Mémoire à consulter, rédigé par Linguet avait paru la veille 
(infra p. 213). M. Douville recourut-il aux bons offices de Madame d'Albert 
pour le faire parvenir au procureur général ? Ou s'agit-il d'un mémoire diffé- 
rent, contenant contre Duval des reproches encore plus nets, celui-là même 
où peut-être Linguet avait puisé ses arguments? 

Augustine Boisset, fille de Jérôme Augustin Boisset, Seigneur d'Arvillc, 
brigadier des armées du Roi, Gouverneur de Roze, avait épousé en 1746 
(Mercure de Mai, p. 197) Antoine d'Albert, marquis de Fios, Capitaine de 
Vaisseau, fils d'un Président à Mortier au Parlement de Provence. 

(2) Dossier Joly de Fleury, f° 81 . 



l'arrêt du parlement 185 

en maccordant la grâce que jay lhoneur de vous demander du 
surcil qui donneroit le tems de vous éclairer sur cette affaire, vous 
maccorderies celle de me Panvoyer, ou de me donner au plus tôt 
une odience l'heure et le jour qui presse, pour que je vous menues 
les personnes intéresse; afin que soit a moy ou a eux que ce surcil 
soit remis, il puisse par ce moyen arriver à tems a abbeville, et 
éviter quil ne tombe entre les mains du juge de ce lieu, qui est leurs 
ennemis, et qui pourroit faire faire lexecution et dire quil ne la reçu 
qu'après. Vous voyez donc Monsieur que vous (accomplirez) une 
œuvres dignes de vous en ne perdent pas un moment je vous en 
auray la plus grandes obligations que je joindray a tous les senti- 
ments dattachements et de reconnoissances avec les quels j'ay 
lhoneur d'être Monsieur votre très humble et très obéissante 
servante. 

Dar ville, Mquise Dalbert. 
Paris ce 28 juin 1766 

Le même matin M. d'Ormesson rendit visite au Procureur 
Général qui, pour ne rien faire, allégua l'absence d'ordres. Mais 
qu'on pût compter sur sa diligence à contremander l'exécution, 
c'était l'essentiel. Car on ne pouvait douter que le Roi déférerait 
aux instances de PEvêque d'Amiens. Le vieux prélat souvent pas- 
sait les longues nuits d'hiver dans sa chapelle froide, en adoration 
devant le Saint-Sacrement. Et c'est lui qui excusait La Barre de 
n'avoir pas salué la procession de Fête-Dieu! L'Evêque s'éver- 
tuait à mortifier sa chair afin de « se rendre conforme en tout à 
Jésus crucifié ». Et c'est lui qui prenait la défense des insulteurs 
de Christs! Il se privait habituellement de nourriture et de 
sommeil « et s'efforçait d'expier sous la haire et le cilice les 
offenses faites à son Dieu par le peuple dont il était le pas- 
teur (1) ». Devant le Roi comme devant le Souverain Juge les 
irrévérences puériles de La Barre ne seraient-elles pas effacées par 
les sublimes mérites de l'officieux prélat ? 

Mais il fallait absolument que Joly deFleury reçut sans retard 
le contre-ordre certain. M. d'Ormesson. qui se défiait des len- 
teurs officielles, recourut au Marquis de la Grange, dont le beau- 

m Proyart. op. cit.. p. 264. 



I 86 CHAPITRE IX 

père se trouvait ce jour-là de service à Versailles; puis il fit 
part (i) au Procureur Général des dispositions prises. 



M r De la grange. Monsieur, que j 'ay vu a midy au sortir de l'hôtel 
des mousquetaires m'a assuré qu'il alloit écrire à M. le vice- 
chancelier pour luy demander une lettre adressée à vous dans la 
journée, si le roy vouloit bien avoir égard à la demande de l'évêque 
d'Amiens. 11 a dû envoyer sa lettre sur le champ par un courier à 
M r Méliand qui etoit à Versailles et qui devoit sûrement dîner chez 
M r de Maupeou. J'ay vu depuis M r deBoencourt qui m'a assuré que 
les exécutions ne se faisoient jamais à Abbeville que le jeudy (2). 
Si cela est, on aura tout le tems d'y envoyer un exprès a tems, 
s'il y a un sursis à l'exécution. 

A peine rentré à Paris ce 28 au soir, M. Méliand courut chez 
le Procureur Général, qui était absent. Méliand écrivit aussitôt 
pour lui faire connaître les événements du jour cette lettre 
heureusement conservée (3). 

Je viens de passer ches vous Monsieur dans le moment que vous 
veniés da sortir; j'arivois de Versailles pour les cahiers du clergé, 
pendant la séance de l'après midy, on m'a aporté une lettre de 
M' le M ,s de la Grange et une pour M' le v. chanc. ou il luy marquoit 
que M r l'Ev. d'Amiens avoit écrit au Roy et a vous Monsieur, 
pour demander commutation de la peine prononcée contre le S r 
La Barre dans l'affaire d'abeville. 

Après la séance j'en ay parlé a M' le v. ch. qui m'a dit que 
corne il alloit au Conseil de dépêches (4), le roy pouroit luy 
donner ses ordres sur la lettre de M' d'Amiens, mais qu'il n'en 
avoit point reçu de vous Monsieur, ce qui luy faisoit penser qu'il 
devoit attendre que le roy lui en parle s'il le jugeoit a propos. J'ay 



(1) Dossier Joly de Fleury, f° 88. 

(2) M. d'Ormesson ignorait encore que, depuis le 25, la date d'exécution 
était fixée au mercredi F r juillet. 

(3) Dossier Joly de Fleury, f° 95 . 

(4) Le Conseil des Dépêches, qui comptait toujours parmi ses membres 
le chancelier, les 4 secrétaires d'Etat et le contrôleur des Finances, était le 
centre vers lequel convergeaient toutes les affaires d'administration inté- 
rieure. Il s'occupait notamment des questions ecclésiastiques. 



L'ARRÊT DU PARLEMENT I 87 

pensé Monsieur, que sur cela, il pouroit peutelre vous convenir 
d'écrire à M r le v. chanc. En ce cas je pourois luy envoyer 
votre lettre par un exprès demain matin. Il vera le roy avant son 
départ, et la chose presse car suivant ce que M r de la Grange me 
mande l'exécution doit se faire lundy. Corne je ne trouve point M r 
de la Grange icy, je me charge avec grand plaisir de cette bonne 
œuvre a la qu'elle vous scavés par quels motifs luy et M' d'Ormesson 
s 'intéressent si vivement. 

La réponse (i) du Procureur Général est curieuse. A chaque 
ligne ce distingué fonctionnaire exprime sa résolution de ne se 
pas compromettre, de ne pas prendre une initiative quelconque, 
afin de n'assumer, quoiqu'il advienne, aucune responsabilité. 

Ce 28 Juin 1766. 

J'ay r^cu M. la lettre que vous m'avés fait l'honneur de 
m'écrire. Il est vray que j'ay ce matin comuniqué de con- 
fiance à M. le P. Dormesson la lettre que jay reçu de M. l'Eves- 
que d'Amiens. Mais M. Dormesson est convenu que je n'etois 
pas dans 1? cas d'en faire part a M. le vice chancelier, parce que 
dans ces sortes d'affaires mon ministère ne me permet que d'atten- 
dre les ordres que M. le vice chancelier juge a propos de me donner. 
Aussi quelque désir que j'aye de concourir a ce que vous paroisses 
désirer, je me flatte que vous sentes que j'étois retenu dans cette 
occasion par la nature de l'affaire dont il s'agit. Mais je vous prie 
detre persuadé que si M. le Vice chancelier m'addresse des ordres je 
les exécqteray avec toute la promptitude qui pourra dépendre de 
moy. 

Un trait admirable fut d'envoyer ces deux lettres au vice- 
chancelier de Maupeou. Ainsi Joly de Fleury le saisissait, mais 
sans en avoir l'air, des instances pressantes dont l'obsédaient ses 
proches et tant de gens influents. En même temps il témoignait 
la plus entière déférence aux ordres, même aux désirs inavoués de 
son chef. Si celui-ci l'emportait dans la lutte ouverte d'influences, 
des remerciements seraient dus à l'adroit subalterne. 

Maupeou le remercia en effet par le billet suivant (2), dont 
l'écriture haute et lame est à L'image de l'homme : 



(1) Dossier Joly de Fleury, f<> 94. 

[2) Ibid. 



l88 CHAF1TRE IX 

» 
J'ai l'honneur de vous renvoyer cy-joint, Monsieur, la lettre que 

M. Méliand vous a écrit, la Réponse que vous lui avés faitte me 
paroit fort bien, je suis très sensible a l'attention que vous avés 
eu de m'en faire part, recevésen, je vous prie mes remerciements, 
et soyésbien persuadé de tous les sentimensavec lesquels j'ai l'hon- 
neur d'être, Monsieur, voire humble et très obéissant serviteur. 

Demaupeou. 

L'esprit en repos du côté du garde des sceaux, Joly de Fleury, 
si grand était le crédit des défenseurs de La Barre, crut devoir, 
sans perdre une minute, prendre ses dispositions pour le cas 
assez probable où la grâce du condamné serait prononcée par le 
roi. Un exprès courut chez Sartine, qui se hâta (i) de mettre, 
à 9 h. 1/2 du soir, un exempt de police à la disposition du 
Parquet. 

Je vais sur le champ, Monsieur, donner des ordres au S. de la Vil- 
legardier de se rendre aux vôtres des que vous le jugerés à propos ; 
il a les qualités nécessaires pour toute opération importante, et je 
me flatte qu'd repondra bien a la confiance dont vous l'honorés ; 
tous les officiers de police sont ainsi que moi a vos ordres a toute 
heure, et à tout instant... Vous êtes trop bon de vouloir bien me 
faire part de l'objet du voyage que vous proposés de faire faire à la 
Yillegardier... 

Le porteur trouvé, restait à rédiger les lettres de contre-ordre, 
ce que fit Boullenois, sans désemparer. Elles sont en deux exem- 
plaires dans le dossier: la minute, revue avec soin par le Pro- 
cureur Général et l'expédition qui n'a pas servi. 

A son substitut Hecquet, Joly de Fleury mandait (2) : 

Je vous prie de faire surseoir l'exécution de l'arrêt du Parlement 
du 4 de ce mois rendu contre Jean François Lefebvre de la Barre 
et autres, et que je vous ay envoyé, jusques à ce que vous ayés receu 
de mes nouvelles, ainsi vous ferez repartir aussitôt ma présente 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 114. — Tandis que les précédentes lettres 
du lieutenant de police ont été calligraphiées à loisir par des secrétaires, 
celle-ci paraît écrite à la hâte. 

(2) Dossier Joly de Fleury, fos 103 et 109. 



l'arrêt du parlement 189 

lettre reçue l'exécuteur de la haute justice et vous aurés agréable 
de faire part de ce que je vous marque à M. le Lieutenant criminel 
de vostre siège. La personne qui vous remettra ma lettre est un 
exprès que je vous envoie pour faire surseoir a l'exécution de l'arrêt, 
mais cela ne doit pas vous empêcher de faire garder très soigneuse- 
ment les prisonniers dans vos prisons. 

Le verso de la minute porte, des mêmes écritures, à l'adresse 
de Muron : 

... Il est survenu des circonstances qui m'obligent d'écrire à 
mon substitut a Abbeville par un exprès que je luy envoyé de faire 
surseoir a l'exécution de l'arrêt contre ces accusés et je luy écris en 
conséquence, ainsi vous pouvés revenir a paris, votre présence 
n'étant plus nécessaire à Abbeville dans le moment présent. 

Mais sur ce point le Procureur Général se ravisa. Dans 
l'expédition la phrase finale est ainsi modifiée : 

Vous aurés agréable de rester à Abbeville jusqu'à ce que je vous 
aye donné de mes nouvelles. 

Même pour plus de sûreté on écrivit (1) à Duval de Soi- 
court, bien qu'il n'eût pas en principe d'ordre à recevoir du 
Parquet... Ainsi le sage M. Joly de Fleury, sans rien prendre sur 
lui, s'était prudemment préparé à tout événement : sûr, quoi- 
qu'il pût être résolu, de mériter l'éloge de ses supérieurs, soit par 
sa déférence à leurs ordres, soit par la célérité qu'il aurait 
déployée pour faire parvenir à temps le sursis du gracié. 

Mais sur l'Evêque d'Amiens M. de Maupeou l'emporta. 
Louis XV, circonvenu, fut contre toute attente inexorable. Et 
comme on avait pu, à Abbeville aussi, compter sur sa clé- 
mence finale, afin que la volonté du Roi fût faite, la lettre sui- 
vante (2) partit le 1" juillet à l'adresse d'Hecquet : 

Il s'est répandu à Paris que vous déviés différer l'exécution de 



(2) Dossier Jolv de Fleury, f° 105 
(1) Ibid. i° 118". 



î$)0 CHAPITRE IX 

l'arrest du parlement du 4 du mois dernier. Comme je ne comprens 
pas d'où ce bruit peut provenir, et qu'il ne peut y avoir aucun 
prétexte à aucun délay, vous aurés agréable aussitôt ma présente 
lettre reçue et dans le cas ou ledit arrestn'auroit pasencorété exé- 
cuté de faire procéder sans délay à son exécution et de m'en donner 
avis aussitôt. 

Ce même jour, à Abbeville, la tête du chevalier de la Barre 
tombait. 



CHAPITRE X 
L'exécution du chevalier de la Barre 



C'est, nous l'avons dit, le jeudi 26 juin que La Barre et Moisnel, 
« accusés du crime de lèse-majesté divine », quittèrent Paris 
sous la garde « bonne et sûre (1) » du vigilant Muron, que le 
Procureur Général à bon droit honorait de sa confiance. « Suivant 
les intentions dudit Seigneur (2) », l'inspecteur mit l'un dans 
une berline et l'autre dans une chaise, « pour éviter toute com- 
munication entre les prisonniers, attendu la condamnation du 
premier et la surséance du jugement du second ». L'escorte, 
comme <à l'aller, se composait de deux archers à cheval et 
d' « hommes de confiance », ces derniers au nombre de trois, 
a dont un dans chaque voiture et un autre derrière » : tous de 
nouveau en habits bourgeois, déguisés en courriers. « Pour 
obvier aux inconvénients qui auroient pu arriver », Jolv de 
Fleury (}) avait prescrit à Muron de prendre une route détournée 
par Saint-Quentin, Péronne et Bapaume. Pensa-t-on au dernier 
moment cet itinéraire éventé ? Au lieu d'incliner à droite, Muron, 
obliquant vers la gauche du trajet normal, passa par Rouen et 
Dieppe. Les routes furent mauvaises et il fallut graisser en chemin 
plus d'une fois les essieux. Pourtant la précaution de faire 
ce détour était sage, car un Abbevillois, M. de Fournival(4), avait, 

(1 ) Instructions au sieur Muron (Dossier Jolv de Fleury, f° 97). 

(2) Dossier Joly de Fleury, fr 163. 

(3> Ibid., {"98. 

(4) Louaxdre, Histoire iVAbbtvilh\ t. II p. 159, note. Au sujet de ce 
M. de Fournival, M. Prarokd (Hommes utiles, v° de Fouraival) raconte une 
histoire romanesque dont nous lui laissons la responsabilité. Cet ami de La 
Barre se serait présenté chez un des principaux magistrats du Présidial (Duval 



Î92 CHAPITRE X 

en vue d'un enlèvement, noué des intelligences avec un capitaine 
portugais, dont le navire se trouvait en charge au port de Saint- 
Valery. 

Mais le sieur Muron n'était pas homme à ce qu'on lui soufflât 
ses prisonniers. Avec eux il fit son entrée, la moins solennelle 
qu'il put, dans Abbeville, le samedi 28 juin, par la porte d'Hoc- 
quet. Les lourdes voitures passèrent sous l'ogive massive; puis 
de nouveau on parcourut les rues étroites, peuplées de visages 
curieux. A 7 heures du soir, il faisait grand jour encore (1). Les 
gens, au bruit des carrosses et de la chevauchée, parurent aux 
seuils. Et, comme on savait l'arrêt du Parlement, on reconnut le 
chevalier. Lui, plein d'aisance, se montrait aux portières, saluait 
ses connaissances. Muron, que tant de politesses importunaient, 
faisait presser l'allure. Enfin on arriva à la prison. 

Quand il eut vu se refermer sur les deux enfants la porte 
gothique du Château, l'inspectecr s'assura qu'il avait en poche 
encore les lettres du Procureur Général et s'en vint, l'esprit plus 
tranquille, concerter avec M. de Soicourt les préparatifs de la 
grande journée. 

Par quelle inadvertance le soigneux Joly de Fleury, qui, le 
25 juin, avait écrit tant de lettres pour régler en détail l'exécution, 
qui s'était ingénié à . prévoir tant de choses, avait-il omis de rien 
spécifier touchant l'un des condamnés, et le plus illustre, je 
veux dire M. de Voltaire? Le 27, quand Muron fut parti, on 



ou Hecquet ?), et, sous menace de ses pistolets, l'aurait contrait de signer un 
ordre d'élargissement en faveur du chevalier; mais La Barre, dit M. Prarond, 
refusa d'en user. « Il ne croyait pas encore à l'exécution, ou ne voulait pas 
fuir au péril d'un ami ». 

(1) Nous avons sur les derniers jours du Chevalier de la Barre deux 
récits, intéressants tous deux. L'un d'une assez belle tenue littéraire, fait pour 
émouvoir les âmes sensibles, est un chapitre du recueil de Devérité : Parti- 
cularités sur la mort du Chevalier de la 'Barre, p. 35 et suiv. L'autre récit, plus 
naïf, aussi plus contemporain, se trouve dans le manuscrit Siffait. Les 
deux versions concordent le plus souvent ; mais en général, dans les cas de 
désaccord, nous avons donné la préférence au ms Siffait, qui, n'étant pas des- 
tiné à la publicité, est rédigé avec une sincérité parfaite, sans parti pris et sans 
préoccupation d'effet. Ainsi Devérité place le retour du Chevalier au milieu de 
l'après-midi. Le point d'ailleurs est secondaire ; sûrement La Barre est arrivé 
de Jour, 



l'exécution du chevalier de la barre 193 

retrouva dans un coin du greffe le Dictionnaire philosophique 
oublié. Grand émoi au Parquet. Le Procureur écrivit de sa main 
pour son substitut d' Abbeville ce long billet, dont il a médité les 
termes, car la minute est chargée de ratures (1) : 

Le S r Muron Inspecteur de Police est party cette nuit pour 
reconduire les sieurs Lefebvre de la Barre et Moisnel dans vos 
prisons, en exécution de l'arrest du 4 de ce mois et il se propose 
d'arriver à Abbeville demain samedy au soir. Je Tay chargé de deux 
lettres pour vous ; mais on s'est apperçû ce matin que l'on avoit 
obmis de remetre a cet officier de police un sac qui avoit été 
envoyé au Greffe du Parlement contenant les livres saisis à votre 
Requête dans la chambre du sieur Lefebvre de la Barre ; comme 
cet arrest porte une disposition précise relativement à l'un de ces 
livres, intitulé Dictionnaire philosophique portatif, et qu'ainsi il est 
nécessaire que le sac contenant ce livre soit promptement remis à 
votre Greffe, le greffier de la Tournelle vient de charger le messager 
d'envoyer ce sac par un exprès en poste... Le messager prendra 
toutes les mesures néccessaires pour que l'exprès n'arrive qu'en 
même tems que le sieur Muron, afin que l'arrivée de cet exprès ne 
cause aucune sensation dans la ville. Si cependant cet exprès arrivoit 
avant le sieur Muron, corne a son arrivée il vous remettra ma lettre, 
vous prendrés avec luy toutes les précautions nécessaires pour que 
la remise de se sac ne soit faite au greffe que dans le moment ou 
cette remise ne pourra donner aucun soupçon de la reconduite 
prochaine des deux accusés dont il s'agit, et à cet effet l'exprès du 
messager attendra dans son bureau les ordres que vous luy 
donnerés. 

Le Dictionnaire en effet, congrûment enfermé dans un sac 
cacheté, fut remis au sieur Huet (2), fermier des Messageries de 
Picardie. Et celui-ci fit le jour même partir en poste le sieur Jean 
des Planques, un de ses inspecteurs, lequel déposa le lendemain 
28 juin le précieux sac au greffe de la sénéchaussée. Heureuse 
diligence, grâce à quoi Voltaire et La Barre purent opérer en- 
semble leur rentrée dans Abbeville, mais Voltaire, par la route 
directe avait fait dix postes de moins ; ce qui n'empêcha le voyage 

(6) Dossier Joly de Fleury, l' ,J 100. 

(7) lbid, f« s 171 et 172. 



18 



Î94 CHAPITRE X 

du Dictionnaire de coûter à S. M. 102 livres et 5 1 sols. M. Joly 
de Fleury accepta dans le règlement des frais, sans le « modérer », 
ce total. C'était encore à bon compte brûler M. de Voltaire ! 

Le lendemain (1), les bourgeois d'Abbeville, aux aguets der- 
rière leurs carreaux verts, virent avec un peu d'effroi dans une 
chaise arriver les sinistres visiteurs attendus, premiers rôles des 
sombres fêtes judiciaires. M. le « Maître des Hautes Œuvres de 
Paris » — que le vulgaire, nonobstant les arrêts (2), s'obstinait à 
nommer indûment bourreau — Charles-Henry Sanson lui-même, 
était dans cette voiture avec ses deux fils, dont l'un est entré 
dans l'histoire un 21 janvier sur la place Louis XV. Les Sanson 
justement étaient de souche abbevilloise. Celui-ci fut-il ému en 
rentrant pour faire ses fonctions dans la ville de ses ancêtres? Il 
est dommage que l'on ne se puisse fier aux amusants Mémoires 
publiés sous le nom de MM. de Parisen 1862. — Au passage, ils 
avaient dans leur chaise pris le bourreau de Rouen, qui s'était 
trouvé sur leur route par hasard. Le bourreau d'Amiens arriva de 
son côté avec son fils. On n'avait pas souvent, depuis le temps 
de Richelieu, la chance de voir décapiter un noble et l'on conçoit 
que ces Messieurs soient venus à ce rare spectacle afin ^d'y figurer 
— et de s'instruire. 

Il fallait, selon l'ordonnance, pourvoir le chevalier d'un con- 
fesseur qui tournerait vers Dieu juste ses dernières pensées. Le 
choix en fut malaisé, parce que La Barre témoigna du mépris pour 
les capucins qui remplissaient ces fonctions d'habitude. Alors 
avec sagacité on jeta les yeux sur le Père Bocquet, jacobin, doc- 
teur de Sorbonne et théologal de Saint- Wulfram, moine, dit-on, 
un peu philosophe, qu'on jugea le plus propre «\à persuader un 
esprit fort in articulo moriis ». C'était le fils d'un avocat de Paris. 
La Barre l'avait rencontré chez sa cousine l'Abbesse. Le moine 
accepta la triste mission, pensant qu'il aurait plus de chances 
qu'un autre de ramener cette âme égarée dans le bercail de Dieu. 



(1) Ms Siffait. — Ses instructions prescrivaient à Sanson de n'arriver que 
le 30 au soir. 

(2) On sait qu'un des Sanson assigna le 15 Janvier 1790 Camille Desmou- 
lins pour qu'il lui fût fait défense « de plus à l'avenir appeler le demandeur 
du nom de bourreau, attendu que cette dénomination est proscrite par plu- 
sieurs arrêts du Parlement et par un arrêt du Conseil du 12 janvier 1787 ». 



L EXECUTION" DU CHEVALIER DE LA BARRE 195 

Il vit le chevalier pour la première fois le lundi 30 juin, 
veille du jour suprême, « mais la conversation se passa en choses 
indifférentes ». L'avisé jacobin n'eut garde d'effaroucher si tôt 
l'esprit ombrageux du jeune homme. 

On dormit mal cette nuit-Là dans Abbeville et jusque fort 
loin dans la province. Sous le ciel pluvieux, sans étoiles, par les 
chemins détrempés, c'étaient des cortèges de gens qui venaient à 
pied, à cheval, ou serrés dans des voitures, par villages entiers, 
afin d'arriver à temps au spectacle promis. On avait vu partir 
toute la maréchaussée, huit brigades, pour faire le service d'or- 
dre. On se dérangea de quinze à vingt lieues à la ronde, de 
Dieppe, d'Eu, d'Hesdin, de Montreuil, de Doullens, d'Auxi-le- 
Chateau, d'Amiens même (1). Aussi dans la ville « il y avait 
un concours de monde comme on n'en avait jamais vu ». 

Pourtant les défenseurs de La Barre ne désespéraient pas. Ils 
savaient les démarches suprêmes tentées auprès du Roi. Il sem- 
blait impossible que Louis XV demeurât sourd à tant d'ardentes 
prières, à la supplique pressante de son clergé, parlant au nom du 
Crucifié. La grâce était sûre. Pourvu que l'annonce n'en parvint 
pas trop tard ! « Tout homme à cheval qui arrivait par la Porte 
de Paris était pris pour un courrier qui apportait cette grâce tant 
désirée. On passait de la joie à rabattement ». Des visages 
anxieux guettaient la route trop longue qui venait de Versailles, 
et par laquelle seulement arrivait la foule endimanchée, joyeuse, 
comme attirée par une kermesse. 

Seul dans son cachot silencieux, derrière les murs épais, La 
Barre dormit d'un sommeil paisible. Espérait-il, lui aussi, dans 
la clémence du Roi ? Il semble que non, mais il avait pris son 
parti de mourir. « Je vois bien, disait-il, qu'il faut une victime 
et que je serai le dindon de la fête ». 

Le lendemain, mardi I er juillet 1766, on vint le chercher 
à 5 heures du matin pour le soumettre à la torture. Il était, 
selon l'usage, à jeun. Son dernier jour était venu, un jour triste 
et gris. Et pendant des heures si longues allait se dérouler jus- 
qu'au soir le lugubre et douloureux cérémonial du supplice, tel 
que les juges l'avaient minutieusement réglé. 

(1) Livre de raison d'un bourgeois d' Abbeville t p. 208. 



I96 CHAPITRE X 

Quand La Barre fut entré dans la chambre de la question, il 
y trouva M. Du val de Soicourt avec le bourreau qui l'atten- 
daient. Un médecin était près d'eux, M. Gatte (1), estimé dans 
son état. Au travers de la salle, dans la lumière chiche de ce 
matin lugubre, un sinistre appareil de planches et de coins s'éta- 
lait bien en vue. Mais le petit chevalier avait l'âme fière et, 
puisqu'on voulait faire souffrir sa chair pour qu'il révélât ses 
complices, il se promit, quoiqu'il pût endurer, de ne dénoncer 
personne. M e Marcotte, impassible à sa table, était prêt, la plume 
levée, à noter ses cris et ses sanglots. 

Du mardy i ,r juillet 1766, 5 heures du matin (2). 

Procès verbal de lecture et prononciation de sentence et arrêt à 
Jean François Lefebvre De la Barre, condamné, interrogatoire 
avant la question. 

Le Juge d'abord fait avouer à La Barre la façon peu révéren- 
cieuse dont il a traité l'image du Saint-Suaire et la couronne 
bénite dans la chambre de Moisnel. Le condamné « convient du 
contenu en l'interrogat ». Puis c'est l'apostrophe à son ami Alia- 
met qui lui faisait des remontrances : « Si tu ne te tais pas, je te 
f... un million de crucifix au visage ». La Barre répond qu'il 
peut l'avoir dit, mais qu'il ne s'en souvient pas. Duval arrive à 
la scène qui s'est déroulée dans le cabaret de la Vve Delattre. 
La Barre avoue toutes les sottises qu'il a faites avec la boîte, rem- 
plie de pieuses images, qui si malencontreusement s'est trouvée 
dans cette guinguette. Quant à Moisnel, « il étoit gris, hors de 
raison. Il n'a pas crache sur le couvert de verre ». La Barre 
reconnaît avoir chanté la Saint-Cyr devant Moisnel, mais il ne la 
lui a pas apprise, « ne la luy a point entendu chanter. Il luy a 
appris seulement une ode impure qu'il luy a fait répéter ». 

Alors Duval revient à la scène, négligée pendant toute l'in- 
formation, du cimetière Sainte-Catherine; le jugement ni l'arrêt 
n'en ont. point fait mention. La Barre, sans se faire prier, avoue 

(1) Paul Augustin Gatte. né le 25 février 1734, médecin-chef de l'Hôtel- 
Dieu d'Abbeville depuis 1762, mort le 30 novembre 1801, était cousin par sa 
mère du célèbre Philippe Hecquet. 
(2) Dossier Joly de Fleury, f° 123. 



l'exécution du chevalier de la barre 197 

tout ce qui est de son fait. Il a pris la résolution de ne rien celer 
au juge des fautes qui lui sont propres. Mais il affirme avec énergie 
qu'Aliamet Pavait quitté avant son entrée dans le cimetière. 

Restait la fameuse accusation d'avoir, après la communion, 
profané une hostie, sacrilège épouvantable dont La Barre demeu- 
rait chargé par l'opinion publique. Duval glisse sur ce point. 
Le chevalier, une fois de plus, répond « qu'il n'a point commis 
cette action, n'a jamais eu dessein de la commettre, et que, s'il 
en a parlé, c'est comme d'une vieille histoire». Par contre il 
avoue qu'il a proféré en présence de Moisnel « divers blasphèmes 
dont il ne se souvientplus, contre Dieu, les saints et les saintes». 
Mais Moisnel ne les a pas répétés. La Barre en résumé n'a pas dit 
un mot contre l'enfant, son compagnon de prison, dont le sort 
était entre ses mains. 

Un peu déçu peut-être, ou parce que c'était la formule con- 
sacrée, nous « l'avons, dit le juge, interpellé et sommé de nous 
déclarer ses complices soit des crimes sur lesquels nous venons 
de l'interroger ou des crimes pour lesquels il a été condamné ». 

R. — Il n'a point d'autres complices que ceux qu'il a déclaré 
tant dans le procès que dans le présent interrogatoire. 

D. — A luy remontré qu'étant condamné à mort, il ait à dire et 
reconnoître la vérité. 

R. — A dit qu'il dit la vérité et qu'il a dit les choses telles 
qu'elles sont. 

Implacable, le procès-verbal continue : 

Le condamné appliqué à la question. 

Le bourreau s'est emparé de La Barre; il l'a fait asseoir, puis 
on lui enferme les jambes entre quatre planches de chêne, deux 
en dedans, deux en dehors, et l'on serre ces planches fortement 
avec une corde. Ce sont les « brodequins », d'où tire son nom ce 
mode de question, le plus usité dans le ressort du Parlement de 
Paris. 

Pendant qu'ostensiblement le bourreau manie les coins qu'il 
va enfoncer tout à l'heure, Duval reprend son interrogatoire. 
La Barre affirme à nouveau qu'il n'a pas vu Moisnel cracher sur 
la boîte de verre dans le cabaret de Pàtis. Mais « il croit avoir 
dit à une personne qui lui faisoit des remontrances sur plusieurs 



I98 CHAPITRE X 

discours impies qu'il tenoit, que s'il ne se taisoit il luy f. .. un 
million de crucifix au visage ». 

Sur un signe du juge, le bourreau s'approche et, à grands 
coups de maillet, enfonce le premier coin entre les deux planches 
du milieu aux chevilles du condamné. La Barre, se roidissant 
contre la souffrance, déclare derechef qu'il n'a pas appris la 
Saint-Cyr à Moisnel. 

Alors l'exécuteur enfonce le second coin, cette fois au niveau 
des genoux. La Barre proteste qu'il n'a entendu chanter la Saint- 
Cyr que par d'Etallonde seul. 

M. Duval se réservait pour le troisième coin, avant-dernier 
de la question ordinaire. Sous la force de la douleur, le che- 
valier confesse enfin que son ami Aliamet l'a bien accompagné le 
soir du dimanche 4 août dans le cimetière de Sainte-Catherine. 
Lui aussi s'est accroupi sur le pas du Crucifix, mais « il n'a pas 
fait autre chose ». 

Alors le Juge a recours au procédé classique d'intimidation, 
qu'il faut lire relaté au long dans ce procès-verbal sinistre, avec 
son_air paterne et ses phrases toutes faites de féroce pitié. 

A luy représentéque ce n'est que le commencement des douleurs, 
qu'il peut s'en faire soulager en convenant de ses crimes et de ses 
complices. 

R. — A dit qu'il nous a dit la vérité et que, s'il nous déclaroit 
autre chose, ce seroit contre la vérité et par la violence des tour- 
ments. 

D. — Interrogé si, ayant été communier, il n'a point gardé 
l'hostie. 

R. — A dit qu'il n'a point commis cette action, que s'il disoit 
l'avoir commise, ce seroit pour se soustraire aux souffrances, mais 
qu'on ne voudroit point luyjaire dire ce qu'il n'a pas fait, et qu'il 
l'a si peu commis qu'on ne pourroit indiquer aucunes traces qui 
prouvent qu'il a commis cette action, puisqu'il ne l'a pas commise ; 
qu'il ne peut point nous déclarer autre chose que ce dont il est 
convenu dans son interrogatoire cy-dessus, de s'être [frotté] le d. . 
avec une image représentant le Saint-Suaire, et avec une couronne 
qui avoit touché au St-Sacrement, d'avoir craché dans la boële où 
il y avoit des crucifix et des image de saints et de saintes, et de 
s'être [frotté] le d... avec une image représentant un saint ou une 
sainte, qu'il jetta après dans la dite boëte, d'avoir engagé avec des 



L EXECUTION -DU CHEVALIER DE LÀ BARRE I99 

termes impies le S r Beauvarlet de vendre le Christ qu'il avoit dans 
sa chambre au S r D'estalonde, et dit ainsi que le sieur D'estalonde 
que c'étoit pour le briser sous leurs pieds, d'avoir la nuit du 
dimanche 4 aoust dernier au lundy5 poussé sa selle sur le pas sur 
lequel est placé le Crucifix dans le cimetière de Ste .Catherine de 
cette ville et d'avoir [essuyé son d... avec du papier, et jette ce papier 

remply de aux pieds du Christ qui s'y attachât, d'avoir proféré 

des blasphèmes en présence du sieur Moisnel en luy disant qu'il 
ne seroit point assés hardy pour répéter ces mêmes blasphèmes (1). 

Ainsi La Barre, malgré la douleur croissante des coins qui 
s'incrustaient en sa chair meurtrie, restait ferme quand même 
dans sa résolution généreuse. Il avait laissé le juge passer en revue, 
longuement, toutes les sottises naguère dites ou faites par lui- 
même dans la griserie de son adolescence abandonnée. A quoi 
bon chicaner des témoignages, lutter, disputer le terrain, main- 
tenant qu'il était sûr de mourir ce soir ? Mais il avait tâché, 
malgré la souffrance, que de sa bouche du moins pas un mot ne 
sortit qui contînt une accusation contre aucun de ses amis, et, 
autant qu'il était en lui, il les avait tous déchargés, hormis 
d'Etallonde et Aliamet en fuite. Douviile et Saveuse étaient dis- 
culpés, et aussi son petit camarade Moisnel, l'enfant pieux que 
La Barre avait entraîné dans ses niaiseries, auquel peut-être il 
songeait avec des remords. Si c'était afin qu'il les dénonçât qu'on 
lui infligeait ce surcroît méchant de tourment physique et moral, 
qu'elle déception par ses fermes réponses il dut apporter au Juge! 
— Duval cependant ne se tient pas encore pour battu et afin d'ar- 
racher ces dénonciations qu'on lui refuse, il tente sur le misé- 
rable une suprême manœuvre : 

Avons présenté au condamné le quatrième coin pour la question 
ordinaire et les quatre autres coins pour la question extraordinaire 
qui ont été placés les uns sur les autres, prêts d'être frapés 



( 1 ) Il est évident qu'il n'y avait pas dans ces incartades de quoi faire 
tomber une tète. Mais d'ailleurs Hecquet a raison, quoique pense M. Cruppi, 
d'écrire au procureur général (Dossier Jolv de Fleury t'° noï que «le con- 
damné a avoué à la question tousses crimes ». 11 n'y a pas un des faits men- 
tionnés au jugement dont le procès-verbal de torture ne contienne l'aveu for- 
mel. 



200 CHAPITRE X 

et enfoncés, avons interpellé derechef le condamné de nous 
déclarer s'il n'a aucun autre complice que ceux qu'il a déclaré, 
l'avons exhorté de nous le déclarer pour sa décharge et l'acquit de 
sa conscience. 

Allait-on frapper, après les trois coins inutiles, les sept autres 
préparés? Sans frayeur, sans se déconcerter, La Barre répondit 
simplement « qu'il a dit la vérité et qu'il n'a point d'autres 
complices à déclarer que ceux qu'il a déclaré ». 

M. Louandre (i) prétend qu'ici le médecin intervint pour 
épargner au patient le reste des tourments ordonnés, « en disant 
que des souffrances plus aiguës pourraient entraîner sa mort ». 
Au surplus, c'était une tradition d' « élégance professionnelle » 
de laisser au condamné l'usage de ses membres, pour qu'il pût 
au moins se tenir debout et gardât devant le public curieux une 
tournure présentable pendant les cérémonies si longues du sup- 
plice. Duval ne voulut pas courir le risque de détériorer sa vic- 
time, moins encore de l'achever avant l'heure. Peut-être aussi 
n'avait-il jamais songé à pousser plus loin la torture. Il demanda 
à La Barre une dernière fois s'il « n'avait autre chose à dire pour 
la décharge de sa conscience ». Puis, sur sa réponse négative, il 
décida d'en rester là. 

Ce fait, la question ayant duré une heure, le condamné a été 
retiré et détaché de la question et mis sur le matelas et luy avons 
d'abondant fait prêter serment de dire vérité. 

Interrogé de tous les faits repris dans les interrogatoires cy des- 
sus transcrits, y a persisté sans augmenter ny diminuer. 

Quand La Barre se retrouva seul, enfin délivré des gens de 
justice, le Père Bocquet (2) s'approcha de lui « et, depuis ce 



(1) Histoire d'<AbbevilIe,t. II, p. j6o. — Louandre, dans son récit de la 
mort du Chevalier, n'a fait que résumer le manuscrit Siffait. Mais les détails 
relatifs au médecin lui appartiennent en propre. Les avait-il recueillis dans 
quelque tradition de famille ? 

(2) Il semble que le P. Bocquet, s'il avait sans doute d'émincntes qualités, 
ne possédait à aucun degré celle de discrétion. D'après les témoignages con- 
temporains, il paraît avoir colporté dans tout Abbeville les détails de ses 
suprêmes entrevues avec son pénitent forcé. 



^EXÉCUTION' DU CHEVALIER DE LA BARRE 201 

temps jusqu'à une heure après-midi, à peine lui put-il persuader 
qu'il y avait un Dieu ». Le chevalier racontait son enfance, les 
efforts sans résultat du bon curé pour lui apprendre son caté- 
chisme à Férolles, quand il était petit. Le temps s'écoulait en 
propos; pour conclure, le père crut l'heure venue d'arriver à la 
confession. C'était celle qu'on nommait « confession à la mort », 
réservée à chaque condamné par un texte précis de l'ordonnance. 
Mais La Barre avait faim; il invita d'abord le jacobin à partager 
son repas. Celui-ci, « saisi d'une telle proposition, répondit qu'il 
n'était pas en état de manger. M. de la Barre, remarquant son 
trouble, lui demanda qui d'eux deux devait mourir ? Sans doute 
c'est moi. Eh bien ! pourquoi ne voulez-vous pas dîner I » Enfin le 
confesseur accepta « par bienséance ». On fit venir de chez le 
cuisinier un poulet et deux bouteilles de vin. La Barre en but 
plus d'une à lui seul. Le Père Bocquet lui conseilla de prendre 
du café, « ce qu'il a accepté avec plaisir, quoiqu'il ne l'aimât 
point, et cela pour ne pas désobliger le Père ». Il fit remarquer 
que ce café-là ne l'empêcherait pas de dormir. Il redemanda une 
seconde tasse en disant « que ça mettait le sang en mouvement ». 
Après « il y a toute apparence qu'il s'est confessé, selon le récit 
du Père Bocquet » 

Cependant, sous la pluie qui persistait, la ville s'emplissait 
de rumeurs. La roule, depuis le matin, attendait, impatiente, le 
spectacle rare qu'on lui avait promis. On lisait sur les murs, 
affiché maintenant, l'arrêt qui donnait le programme de la fête. 
Des colporteurs faisaient fortune à le vendre, moyennant trois 
sols par les rues. Et naturellement le souvenir frais de l'exécu- 
tion de Valines, dont la fin avait été si édifiante, défrayait les 
conversations. Le sacrilège saurait-il mourir aussi convenablement 
que ie parricide, montrer au suprême moment la même humble 
et touchante pieté, qui avait gagné au criminel tous les cœurs ? 
On n'augurait pas très bien de La Barre. Il avait, avec ses laçons 
de noble, ses fanfaronnades, bravé tant de fois l'opinion des 
petites gens! Puis il n'était pas du pays; son infortune en somme 
éveillait peu de sympathie. 

Pendant que de ses vœux, de son ennui impatient, tout ce 
bruyant public, qui avait un peu bu, réclamait qu'on en finit, 
pendant que la foule brutale se disputait les bonnes places sur le 



202 CHAPITRE X 

Parvis ou sur le Grand Marché, qu'elle amusait ses loisirs trop 
longs à contempler l'échafaud, dans le petit clan des Douville et 
des Gaillard on s'agitait aussi. On attendait toujours le bien- 
heureux exprès qui, infailliblement, allait arriver au galop de 
Versailles, apportant la grâce royale. Si seulement l'exécution 
pouvait être remise au lendemain! On pressentit Duval, Hecquet, 
qui résistèrent. Mais ils n'osèrent point se montrer complète- 
ment intraitables : on décida d'attendre jusqu'au soir pour 
accomplir l'irrévocable. M. de Framicourt, qui était jeune, ne 
pouvait tenir en place. Afin de gagner du temps, des minutes 
précieuses, il marchait « éperdu » au travers de la ville, traînant 
à sa remorque les bourreaux, « ne croyant pas trop faire pour les 
retarder encore ». 

A 5 heures du soir l'exprès n'était pas arrivé. 

Alors on revêtit La Barre d'une chemise par-dessus son habit; 
on lui passa la corde au col; sur sa poitrine et sur son dos un 
écriteau fut pendu, portant les mots prescrits en la sentence : 
Impie, blasphémateur et sacrilège exécrable et abominable. Il avait la 
tête nue, les pieds nus dans des pantoufles. En cet état on le fit 
monter dans une sorte de charrette, « planchée », disent les textes, 
attelée d'un seul cheval, sur qui le conducteur était juché. La 
Barre se plaça « en revers » sur une chaise. Le Père Bocquet, 
assis à côté, tenait un crucifix; plus bas, sur une chaise encore, 
le plus jeune des bourreaux de Paris avait à la main le cierge de, 
cire jaune allumé « du poids de deux livres ». Les autres bour- 
reaux suivaient à pied la charrette. Autour la maréchaussée, dix 
brigades d'archers, dont huit étaient venues du dehors, de toute 
la province, et certaines de dix-sept lieues de loin : au total 
quarante cavaliers, six brigadiers et quatre exempts, sous les 
ordres du lieutenant Merlin (r). Des huissiers à cheval com- 
plétaient l'escorte et fusaient ranger la foule dans les étroites 
rues encombrées. 

Le condamné, sans nul embarras, « regardait .de côté et 
d'autre le monde fixement ». En passant rue Saint-Gilles, il rei 



(i) Dossier Joly de Fleury, fo 120. : Rapport à Joly de Fleury du Prévôj 
Général Gautron Delacombe. — Antoine Augustin Merlin était pourvu du 
grade de lieutenant depuis 1761. 



L EXECUTION DU CHEVALIER DE LA BARRE 20J 

connut sur le pavé, parmi les spectateurs de son dernier trajet, 
un jeune homme de ses relations. Sûrement, dit-il au Père 
Bocquet, cet ancien camarade était venu là pour le narguer, « ce 
n'était point sa place ». 

Le cortège prit par la rue des Minimes et la Porte Comtesse. 
Quand on fut dans la rue Saint-André, La Barre remarqua sur 
la chaussée « une jeune demoiselle avec laquelle il s'était aussi 
diverti ». Leurs regards se croisèrent et cette rencontre également 
« lui fit beaucoup de peine». Il aimait, dit-on, cette jeune fiile, 
des plus jolies d'Abbeville, et Ton ajoute qu'elle souffrait volon- 
tiers ses hommages, mais quand elle sut le crime qu'on imputait 
à La Barre, elle s'indigna. Elle approuva, de toute sa piété froissée, 
la condamnation. Elle avait tenu à voir passer le jeune homme 
dans l'équipage de mort entre les bourreaux et l'on remarqua 
qu'elle fut très gaie ce jour-Là. — C'est du moins ce qu'ont raconté 
les amateurs de romans qui brodent toujours leurs récits émou- 
vants sur la trame grise des faits. — Quand il la revit sur son pas- 
sage, le chevalier fut un moment troublé. 

La pluie ne cessait pas de tomber. Les archers brutaux 
ouvraient avec peine un chemin a la fatale charrette au travers 
de Ma foule serrée. Des curieux garnissaient les fenêtres, 
se penchaient aux balcons des hôtels. Tous ces gens en toilette 
échangeaient des bons mots. D'autres, moins favorisés, pour ne 
rien perdre d'un spectacle si réjouissant, étaient grimpés sur les 
toits. « Ce qui me fait le plus de peine aujourd'hui, dit le che- 
valier (i), c'est de voir aux croisées tant de gens que je croyais 
mes amis ». 

Quand on arriva dans la rue Sainte-Catherine, le Père mon- 
tra delà main à La Barre le Christ qu'il avait offensé et lui repré- 
senta qu'en cette image il avait outragé Dieu. Lui répondit qu'il 
n'avait pas cru commettre d'offense; que s'il l'avait cru, il n'eût 
point agi comme il avait fait. 

Au milieu de l'attention générale, on arriva enfin devant 
l'église de Saint-Wulfram. Là un incident assez ridicule survint, 
qui eut pour résultat d'exposer le chevalier longuement aux 
regards sans bienveillance du public amassé en cet endroit choisi. 

(i) LOUANDRE, Op. Cit., t. II, p. l6l. 



204 CHAPITRE X I 

Le bourreau voulait qu'on lût alors la sentence; les magistrats 
s'y opposèrent; Sanson s'en fut au Bourdois porter sa plainte à 
MM. de la Justice; on lui répondit que ce n'était pas la coutume 
à Abbeville de faire cette lecture sur le Parvis. Pendant ce temps 
La Barre, impassible sur sa chaise, dominait du haut de son tom- 
bereau toutes les têtes, qui formaient des flots noirs mouvants, 
aussi loin que le regard portait. En face, le grand portail de la 
Collégiale émergeait, immobile et blanc, dressant au-dessus de 
tout sa haute masse de pierre orfévrie, toute peuplée de statues. 
Et La Barre, dans l'ennui de cette tragique attente, contemplait 
sans les voir le St-Eustache en galant costume de fauconnier, la 
Vierge amusante avec sa robe à gorgerette plissée de la Renais- 
sance, le Père Eternel, énorme, coiffé d'une tiare, et plus bas, 
entre les deux vantaux sculptés de la grand'porte, l'Ecce Homo 
sous son dais fleuri, le Christ de miséricorde devant lequel peut- 
être il avait vu Valines s'agenouiller autrefois pour demander 
pardon . 

Enfin le bourreau revint accomplir son office. La Barre des- 
cendit de la charrette honteuse; à son tour, il se mit à genoux 
en face du Christ sur la dernière marche du Parvis. Le Père 
Bocquet était a côté de lui, tenant le gros cierge jaune qui 
brûlait. Alors montèrent vers le ciel, prononcées, comme il 
seyait, « à haute et intelligible voix », les paroles de l'amende 
honorable, telles qu'en la sentence elles étaient mentionnées. 
Furent-elles récitées par La Barre ? D'aucuns en doutèrent parmi 
les assistants. L'attitude du condamné était en tout cas exempte 
de bravade, assez recueillie, et telle qu'entre les récits opposés 
des contemporains nous ne saurions prononcer (i). Mais il 
faut laisser à Devérité la phraséologie philosophique, qu'il met 
à l'usage de lecteurs éclairés dans la bouche de La Barre. Le che- 
valier sûrement n'a pas déclaré « qu'il n'avait jamais offensé 



(i) D'après le ms Siffait, c'est bien La B.irre qui aurait prononcé les 
paroles de l'amende. Mais le « bourgeois <V Abbeville » écrit que La Barre 
« n'a pas fait » amende honorable. (Mém. de la Société d'Emulation d'Abbe- 
ville, p. 208). Dans le même sens Devérité, plus suspect. Peu importe d'ail- 
leurs; La Barre n'a certainement fait preuve le jour de son exécution d'au- 
cune fanfaronnade irréligieuse. 



l'exécution du chevalier de la barre 205 

'Etre Suprême » ; ce solennel jargon n'était point dans sa 
nanière. 

Pourtant, à cause des blasphèmes qu'il avait proférés, le 
tonneau lui porta une main à la bouche; de l'autre, qui tenait 
m couteau, il fit un geste : ce simulacre figura au vœu du juge- 
nent l'ablation de la langue ordonnée, qui, fort en usage au 
emps de saint Louis, se trouvait sous Louis XV décidément 
assée de mode (1). 

Ensuite, au son des cloches qui tintaient lugubrement, La 
>arre remonta dans sa charrette et on le mena sur le Marché au 
51é. Que de fois déjà, dans le cours des siècles, la Grand'Place 
[îi-espngnole avait assisté à de pareilles fêtes! Toutes ces 
emeures antiques qui la bordaient de leurs pignons grimaçants, 
elle du Dauphin et celle des Oiselets, celles des Aubergtons, du 
lhamp d'Or et du Coin Saint-Louis, et la Verte Maison, près de 
1 Poissonnerie, tous ces vieux logis déjetés et pleins d'histoire 
? souvenaient d'avoir vu — quand ils étaient de jeunes mai- 
}ns — tant d'identiques parades où les têtes tombaient, où les 
Drps brillaient avec cérémonie, au son des mêmes cloches, 
evant une foule comme celle d'aujourd'hui en liesse. Au milieu 
S la place, il y avait une grande Croix en pierre, au pied de 
iquelle avait poussé au seizième siècle une végétation médiocre 
'échoppes, c'étaient les maisonnettes. 

Entre ces maisonnettes et la Boucherie, lechafaud était dressé 
if un carré de six pieds de haut, large de dix-sept (2). Le gref- 
er, M e Marcotte, à pied, en robe, lut la sentence. A ce moment 
l pluie cessa et par la suite il fit presque beau. La Barre alors 
ui-rta son tombereau; on le débarrassa des éeriteaux; il monta 
nfin sur Péchafaud par l'escalier avec l'aide d'un bourreau. On 
iconte qu'en montant il laissa tomber sa pantoufle; il redes- 
tndit aussitôt pour la ramasser et remonta sans aide et sans 
[fort. 

d)M. Cruppi prend à partie les magistrats du Parlement parce qu'ils 
'ont pas accorde le «retentum» à La Barre. Il semble cependant que les ins- 
uctions données au bourreau étaient de faire souffrir le moins possible le 
mdamné. 

(2) Soifcune plate-forme carrée d'à peu pies 5 m. 50, élevée de 2 mètres 
i-dessus du sol. 



2ô6 CHAPITRE X 

Cependant, juché sur une échelle, un autre bourreau ac- 
crochait à une potence, plantée quelques pas plus loin du côté 
de la Poissonnerie, un grand tableau où l'on voyait d'Etallonde, 
tête et pieds nus, lié à un poteau par une chaîne de fer,, vêtu 
de ses habits, le poing coupé, tout environné de flammes. Au 
bas de cette effigie était recopiée à la main la sentence de con- 
damnation. 

Sitôt que La Barre fut monté sur l'échafaud, on lui ôta la 
corde qu'il avait au col et sa chemise ; il parut alors vêtu d'un 
habit couleur d'ardoise et d'une culotte noire. Il jeta les yeux 
autour de lui et, apercevant le tableau tout proche pendu, 
demanda ce que signifiait cette peinture. On lui répondit que 
c'était l'effigie d'Etallonde. « Ah! le pauvre enfant ! », s'écria-t-il. 
Puis il s'informa où était son bûcher; on le lui montra, tas 
énorme de gros bois où des fagots déliés étaient mêlés avec de la 
paille (i). Il le regarda, puis il dit : « Voilà donc ma sépulture. » 
Alors se tournant vers les bourreaux qui, au nombre de six, 
étaient près de lui : « Qui de vous, demanda-t-il, sera mon 
exécuteur ? » Le fils aîné du bourreau de Paris répondit : « C'est 
moi, Monsieur ». « Mais, dit La Barre, c'est toi qui as exécuté 
M. de Lally et tu Tas fait souffrir ». Il répondit : « Monsieur,, 
c'est de sa faute, il n'était pas tranquille, il était toujours en 
mouvement ». — « Moi, dit le chevalier, je serai ferme, ne me 
manque pas ». Il demanda à voir le coutelas dont on allait se 
servir. « Monsieur, objecta le bourreau, cela ne se montre pas ». 

Le Père Bocquet, s'approchant du condamné, lui donna 
l'absolution qu'il avait réservée jusqu'à la fin. 11 lui fit baiser son 
crucifix en lui disant de demander bien pardon à Dieu, et que s'il 
acceptait la mort en esprit de pénitence, il irait au ciel. La Barre 
ne répondit que « par un petit sourire; c'était sans doute de la 
joie qu'il ressentait de l'espérance qu'il lui donnait ». 

Ensuite on lui coupa les cheveux par derrière à hauteur du 
cou, selon l'usage. « A quoi bon, disait-il en vain, veut-on faire 
de moi un enfant de chœur? » Il se mit à genoux au milieu de 
l'échafaud, le visage tourné du côté de la Boucherie; puis on lui 



(i) Le bûcher contenait huit cordes de bois de quartier, mille iagots et 
2) bottes de paille. 



l'exécution du chevalier de la barre 207 

iétacha les mains. Il prit alors le Crucifix et l'embrassa plusieurs 
bis, cependant que la foule demeurait impassible et muette, sans 
urière. Un témoin note « qu'on ne chanta pas le Salve ». On lia 
es poignets de La Barre derrière son dos, on lui banda les yeux, 
mis l'exécuteur lui fit avec la main lever un peu le menton. Le 
ils du bourreau d'Amiens passa le coutelas qu'il tenait caché 
;ous sa redingote. Alors l'exécuteur balança son arme plusieurs 
bis et trancha le col d'un seul coup ; dans un clin d'œil « la tête 
;e leva du corps bien d'un demi-pied », puis elle retomba sur le 
)lancher du" côté gauche, faisant plusieurs mouvements. Le pu- 
>lic, émerveillé, battit des mains d'un bout à l'autre de la place, 
:t toute la ville plus tard « fit compliment au bourreau à raison 
le son adresse ». Il retira le bandeau qui couvrait les yeux, saisit 
a tète par les cheveux, puis il l'éleva en l'air pour la montrer au 
>euple qui applaudissait toujours; les gens qui étaient près de 
'échafaud remarquèrent que la tête ouvrit la bouche et les yeux 
)lusieurs fois; le bourreau la laissa retomber, puis, de temps en 
emps, il la remuait du bout du pied, attendant que la vie s'en 
ût entièrement retirée. 

Le corps s'était abattu comme une masse sur le plancher, 
: jettant le sang en abondance comme si c'eût été plusieurs 
sts d'eau ». L'un des bourreaux délia les mains et tâta le pouls 
•lusieurs fois. Au bout d'un quart d'heure on descendit le cadavre 
vec des cordes. Un autre bourreau avait posé la tête sur le 
lûcher, la face tournée vers le ciel; puis à côté il disposa le 
actionnaire philosophique, préalablement lacéré, et d'autres 
•apiers de ceux trouvés dans la chambre de La Barre. On hissa 
lors le corps qui fut déposé tout habillé, les pieds du côté du 
jpnt à Poissons, le ventre sur les bûches et le dos vers le ciel, 
: le col appuyé sur la tète comme si elle lui servait d'oreiller ». 
)n le couvrit ensuite de paille et de bois, puis avec des flambeaux 
>n mit le feu aux quatre coins du bûcher. Il était six heures et 
emie. 

A onze heures, les bourreaux vinrent écraser les ossements 
vec de longues perches, afin que le corps fût plus tôt consumé, 
.a foule, qui restait nombreuse sur la place à contempler le feu 
e joie, remarqua « que les bourreaux d'Amiens avaient peu de 



208 CHAPITRE X 

relations avec les autres ». Les flammes durèrent jusqu'à trois 
heures dans la nuit. 

Le lendemain matin, on ne trouva plus que des cendres et un 
peu de braise; mais il restait du bois qui n'était pas brûlé. Ces 
bûches, selon l'usage, devaient revenir aux capucins; mais, 
comme ils étaient piqués que le confesseur n'eût point été choisi 
dans leur ordre, ils les refusèrent. Les jacobins, de leur côté, ne 
les voulant pas accepter, délaissèrent aux pauvres leur droit sur 
ce bois. « Et dans l'instant il fut pris et pillé ainsi que l'échafaud 
par les hommes oisifs; les plus avides d'argent le revendirent à 
vil prix et l'argent pour la plupart fut mis en main des cabaretiers 
pour être, ensuite employé à boire à la santé du défunt )). Les 
cendres rassemblées en un monceau furent emportées dans un 
tombereau à balayures. 

La même populace qui, trois ans auparavant, s'était disputée, 
pour s'en faire des reliques, les restes de l'empoisonneur Valines, 
«ne vit qu'avec le plus grand mépris les cendres de La Barre et 
les dispersa (i) ». Par sa contenance assurée, qu'on jugea dans 
un tel moment scandaleuse, le chevalier avait heurté les notions 
du bon peuple d'Abbeville, lequel n'admettait pas qu'un con- 
damné marchât au supplice avec cette aisance hautaine. On ne 
fut point touché de sa mort, écrit l'un (2), « à cause qu'il avait 
montré trop de hardiesse. Il en devait avoir en effet, car il avait 
vu l'exécution de M. de Valines. La chose ne lui était point nou- 
velle. Le Père Bocquet dit qu'il est mort en gentilhomme chré- 
tien». — «Héros chrétien», dit un autre (3), telles auraient été 
les paroles textuelles du Père qui l'avait accompagné jusque sur 
l'échafaud. C'est l'opinion publique qui substitua sans doute à 
héros gentilhomme. La contenance qu'il avait tenue dans sa route 
et jusqu'à la fin, l'air de fermeté « dont il regardait le monde de 
tous côtés » et le courage qu'il a montré jusqu'au moment suprême, 
cette façon insolente enfin d'aller au supplice « comme s'il se 
fût présenté à quelque jeu de fête, ont fait dire à bien du monde 
qu'il est mort en noble ». 



(1) Devérité, op. cit., p. 40. 

(?) Ms SlFFAIT. 

(3) Livre de raison d'un bourgeois d'Abbeville, p. 208. 



l'exécution du chevalier de la barre 209 

C'est qu'en présence de la mort inévitable, le petit gentil- 
homme s'était redressé* Il avait été pendant vingt médiocres 
années un enfant mai élevé, ignorant, vaniteux, maniaque d'ir- 
réligion bête, il avait eu l'imagination dérangée par les livres 
libertins de son fâcheux « tabernacle ». Il ne savait pas lui-même,, 
ce petit-fils de soldat, héritier (l'une tradition, tout ce qu'il pos- 
sédait, enfoui aux profondeurs de l'âme; de froide énergie et de 
tranquille courage. L'approche du supplice lavait purifié, dégagé 
de ses fanges et de ses niaiseries; toute la fierté de sa jeune âme 
ardente était venue animer son jeune corps vigoureux et souple et 
qui allait périr. Il s'était avancé vers la mort à pas fermes, «souriant 
en quelque sorte » (1), sachant bien après tout qu'il n'avait rien 
fait de vil, comme il eût marché en chantant à l'assaut. Ce fut sa 
préoccupation dernière de mourir avec élégance. Plus tard ceux 
de sa classe, les hommes et les femmes, s'en iront, avec le même 
sourire aux lèvres, offrir aussi leur tête à Péchafaud révolution- 
naire, et la mcme populace battra encore des mains. Qu'il y 
avait de jolie vaillance, élégante et bien française, sous les dehors 
légers de cette noblesse futile ! 

Pour terminer, disons avec le bon bourgeois Mellier (2), 
marchand épicier dans la rue du Moulin du Roi : « Que Dieu ait 
pitié de l'âme du chevalier de la Barre et laissons le jugement de 
son heure à Celui qui est le Tout-Puissant ». 



(il Devérité, op. cit., p. 38. 

(2) Livre de raison d'un bourgeois tV AbbeviiJe. loc. cit 



14 



CHAPITRE XI 
L'Acquittement des derniers inculpés 



Le lendemain 2 juillet, on ôta les fers à Moisnel, « à cause 
que La Barre ne Pavait point autrement chargé (i) ». Puis, ce 
même jour, M. Muron s'en fut vers Paris par la route ordinaire, 
porteur pour iM. Joly de Fleury d'un court billet du Procureur 
du Roi (2). De leur côté, les bourreaux rentrèrent en leurs bonnes 
villes. Et sans doute exécuteur comme policier occupèrent les 
loisirs du long trajet à méditer les articles nombreux des états 
de frais qu'ils présentèrent en arrivant ; car leurs services distin- 
gués coûtaient cher. Le mémoire de Sanson (3), de méchant 
aspect, est d'une écriture grosse et fort vulgaire. Si délicat qu'il 
tût sur le titre à lui dû, le Maître des Hautes-Œuvres, cet 
homme bien poudré, frisé, galonné, qui officiait, parmi l'admi- 
ration des foules, em bas de soie blancs, en escarpins, rédigeait 
ses parties comme un compagnon boucher de petite instruction. 
Et nous aurions scrupule d'en modifier l'orthographe : 

Mémoire de Ce quy est dut à Charles Sanson pour avoir My a 
Exécution La sentence de la Sénéchaussé de Ponthieu du vingt-. 
huitte Jêvrier dernier confirmé par arest du U juin ausy dernier 



(i) MSS. SlFFAIT. 

I2) Dossier Joly de Fleury, f» 119» « L'exécution du s*" Lefebvre de la 
Barre s'est faite avec tout l'ordre possible » 
(l) Dossier Joly de Fleury, f° 169. 



L ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 



211 



rendu contre Jean Jrancois Lefehures, Chevalier de la barre, Et 
Gaillard deslalonde. 



Savoir (i) 

10 livres 

10 livres 
10 livres 

ioo livres 



5o livres 
io livres 

i5 livres 



224 livres 



12 livres 
t\[\ i livres 



Pour avoir présenté ledit de 
Labarre à la question et ensuitte 
apliqué a laditte Question la 
somme de 35 livres 

Plus pour lavoir mené et con- 
duit faire hamande honorable 
devant la principal Eglisse la 
somme de 20 livres 

Plus pour audit lieux luy avoir 
coupé la langue la somme de 20 livres 

Plus pour lavoir ensuitte conduit 
sur l'échafaux et luy avoir tranché 
la teste la somme de 100 livres 

Plus pour lavoir transporté sur un 
bûché et avoir construy ledit 
bûché et y avoir réduit En cendre 
ledit de Labarre et les cendre 
jeté au vent la somme de 90 livres 

Plus avoir lacéré et brullé un 
livre dans ledit bûché la somme de 20 livres 

Plus pour avoir exécuté en efîgie 
les paines prononcé contre ledit 
destalondes la somme de 5o livres 

Plus pour sestre transporté à 
abeville luy quatrième et trois 
cheveaux et une voiture pour Imite 
jours a dix livres par personne 
par jour la somme de 320 livres 

Plus pour la fourniture de dif?rante 
chause comme mace pour la question 
cordages pour ladite question et 
pour lexécution et autre menue 
estentile la somme de ij livres 

Totale G70 livres 



(\) Les chiffres inscrits a droite représentent la somme demandée par Sai- 
son pour prix de ses services, ceux de gauche, la somme allouée par le pro- 
cureur général, après vérification du mémoire, 



l\l Chapitre xi 

Ce considéré il vous plaise ordonné le payement être fait de 
îaditte somme audit Sanson sur les domennes de Sa Majesté et vous 
feré justice G. Sanson. 

Quant à Muron, il obtint pour ses deux voyages 3535 livres 
2 sols et 6 deniers au lieu de 3800 livres et 7 sols qu'il récla- 
mait (1). L'exécuteur ayant droit à 441 livres, la nourriture des 
prisonniers à la Conciergerie étant comptée pour 175 livres 
19 sols et le transport par exprès du Dictionnaire ayant occa- 
sionné une dépense supplémentaire de 155 livres 11 sols et 
6 deniers, le total des frais de justice s'élevait à la somme fort 
ronde de 4307 livres 13 sols (2) dont, par lettre du 28 août (3), 
Joly de Fleury demande à l'Intendant de Paris l'acquittement au 
profit des intéressés. 

Je me flatte, écrit-il, que vous voudrez bien procurer le paye- 
ment de ces exécutoires [délivrés au nombre de cinq sur le 
domaine] qui ne sont d'ailleurs susceptibles d'aucun retranchement, 
attendu que j'ay réglé moy même les Mémoires sur lesquels ils ont 
été délivrés ». 

Et défait nous savons, par les annotations de sa main, que le 
Procureur Général avait vérifié tous ces mémoires avec tin zèle 
louable et qu'il était merveilleusement économe des deniers du 
Roi. Il convient au reste d'ajouter que ce payement fut, de la 
part du fisc, purement une avance. Car il appert d'un acte passé 
devant M e Arnoult et son confrère, notaires à Paris, le 30 dé- 
cembre 1767, que Jacques de la Barre racheta tous les biens 
dépendant de la succession de son frère « décédé mineur », et 
qu'il paya les frais de justice. Il fut alors par la Chambre des 
Domaines envoyé en possession de la totalité du fief, qu'il se 
hâta de revendre (4), étant par malheur ruiné. 

(1) Le détail de ses mémoires (f os 163 et 165) est d'une prodigieuse minu- 
tie. L'inspecteur ne fait pas grâce d'un pourboire aux guichetiers. La récapi- 
tulation des frais, de la main de Joly de Fleury. est au f° 157. 

(2) Non compris les frais du procès au Présidial. dont nous ne possédons 
pas le chiffrew— 

(3) Dossier Joly de Fleury, f° 173. 

(4.) Le mauvais état des bâtiments écartait les acheteurs. Des pourparlers 
en 1769 échouèrent au moment de la signature. Enfin. M. de la Barre trouva 



l'acquittement des derniers inculpés 213 

M. Jolv de Fleury avait d'autant plus de mérite en ces mois 
d'été de régler si patiemment les comptes de justice que l'affaire 
d'Abbeville venait, par un éclat regrettable, de prendre tout à 
coup une tournure qu'on n'avait pas prévue. Le Président 
d'Ormesson était jusqu'alors parvenu — avec combien de 
peine! — à modérer l'ardeur du combatif Linguet, pendant qu'au 
Parlement rhonnèie M. Pellot préparait son rapport bénin sur 
La Barre ; et l'avocat, rongeant son frein, s'était abstenu d'écrire 
si ce n'est tout à fait de parler. L'arrêt du 4 juin montra ce que 
valait en pratique cette défense timorée, soucieuse des réputa- 
tions, d'éviter les personnalités. Linguet, nous l'avons dit, avait 
en faveur du chevalier un mémoire prêt où. il s'était donné 
carrière, «âpre, mordant, qui devait fonder la réputation de l'au- 
teur. Le 26 juin, ce jour même où La Barre panait pour son der- 
nier voyage, « l'avocat reçut un avis (1). On l'engageait à se 
calnur, à se taire, à interrompre son mémoire ». Bien qu'il fût 
d'un naturel peu timide, il avait pour lui-même des ménage- 
ments à garder. Car les propos qu'il s'était permis au Palais sut- 
la condamnation de Lallv, au mois de mai, « lui avaient attiré 
toutes sortes d'inconvénients ». Il se concerta sans doute avec 
M. Douville et, d'un commun accord, on jugea que le sort de La 
Barre étant désormais compromis, remis plutôt à la clémence du 
Roi, il était temps de prendre en mains celui des autres accusés. 

Le 27 juin parut chez Cellot, rue Dauphine, un « Mémoire à 
consulter pour les sieurs C\Coisnel, TDumaisniel de Saveuse et Douville 
de Maillejeiiy injustement impliqués dans l'affaire de la mutilation 
d'un Crucifix arrivée à Abbeville le y août iyôj ». Le Mémoire 



un acquéreur, le 13 janvier 1772. en la personne de Jacques Agobert. lieute- 
nant colonel de recrutement, qui ht au château des réparations considérables. 

Jacques de la Barre épousa le 26 juillet 1781 (paroisse St-Eustache) Thérèse 
Bint, née le 25 octobre 1763 àTranquebarre (près Goa) dans l'Inde, de mère 
portugaise et de « M. Bint. allemand de nation, officier lieutenant de hou- 
sards. » 

Le 6 avril 1788, M"" de la Barre, devenue veuve, obtint une pension sur 
le Trésor, royal de 150 livres, (tant en considération des services de son 
mary que de ceux du sieur Bint, son père, tué le 13 juin 1783 à la bataille de 
Gondelour dans l'Inde, où il commandait un corps de cavalerie. » I Dossier 
Pensions 11° 1 5.585). 

(1) Cf. Cruppi. op. cit., p. 127. 



214 CHAPITRE XI 

était suivi d'une consultation signée par 8 avocats. C'étaient, 
dans l'ordre, M es Cellier, d'Outremont, Muyart de Vouglans, 
Gerbier, Timbergue, Benoist fils, Turpin et Linguet. « Cette 
consultation (i), faite avec le plus grand ménagement et la 
plus grande simplicité, attendrirait les cœurs les plus barbares »• 
Il est de Fait que, s' adressant, pour la forme au moins, aux 
Conseillers de Grand'Chambre, Linguet avait réussi assez heu- 
reusement à modérer son ton. Et d'abord le seul reproche qu'il 
pût décemment formuler contre le Parlement, c'était qu'on l'eût 
mal informé; les critiques à l'endroit de la Cour s'insinuent, en- 
veloppées derrière des conditionnels prudents. Mais, comme il 
fallait faire tomber sur quelqu'un la responsabilité du drame, le 
pauvre M. de Soicourt, pris à partie, se voyait traîné sous le plus 
fâcheux jour, flanqué de son acolyte, le malchanceux Broutelle. 
Encore était-il malaisé, sans découvrir leurs chefs, d'adresser à 
ces magistrats le reproche qu'ils méritaient surtout, celui d'avoir 
condamné par ordre. Alors Linguet, que M. Douville instruit de 
ces mesquineries, reprend, développe assez méchamment l'inci- 
dent du mariage Becquin (2) : 

Par exemple (3) on aurait dû leur apprendre [aux Conseillers 
du Parlement] que, sans vouloir élever contre le juge d'Abbevilie 
une inculpation personnelle et odieuse, il y avait pourtant bien des 
raisons qui devaient lui interdire la connaissance de cette afTaire. 
Des cinq accusés, il y en a quatre dont les parents ont eu avec lui 
ou des torts ou des procédés qui peuvent lui paraître mériter ce 
nom. 

Linguet rapporte les péripéties du mariage de la pupille de 
Duval avec le jeune Belleval. Il continue : 

Des quatre accusés, le premier est parent proche et chéri de 
la Supérieure, le second et le troisième sont l'un frère, l'autre 
cousin germain du rival préféré et le quatrième est fils du conseiller 



(1) Correspondance littéraire, philosophique et critique. Lettre de Grimm du 
15 juillet 1766. 

(2) V. supra, p. 33 

(3) Recueil de Devérité, p. 68 et suiv. 



L ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 21 5 

devant qui l'assemblée s'est tenue. Le ressentiment de l'assesseur 
avait éclaté. ïl semblait que la délicatesse, la décence et même 
l'équité lui ordonnaient de se déporter d'un jugement, où il voyait 
compromises tant de personnes qu'on pouvait le soupçonner de 
ne pas aimer. 

Puis, après l'attaque directe, il y avait des insinuations qui 
en multipliaient l'effet, un résumé bien saisissant des irrégulari- 
tés de la procédure. 

En rapprochant l'interrogatoire du sieur Moisnel, la sentence de 
jonction, les décretseteette affectation decbercher au dernier rang des 
jurisconsultes un particulier qui n'y est tout au plus que toléré pour 
lui confier un jugement de la dernière importance, elle la Cour] 
aurait craiut que tant de mystères, tant de démarches obscures 
n'enveloppassent quelque système caché et peut-être l'aurait-elle 
découvert. 

Sans un péril évident pour la justice, les magistrats d'Abbe- 
ville ne sauraient plus longtemps connaître d'un procès, dans 
lequel il est vrai qu'ils sont devenus partie, ou... 

... si les accusés veulent jamais en venir avec eux à cette extré- 
mité, il faut que ce soit ouvertement, avec l'éclat qui -convient à 
l'innocence outragée et non dans ces souterrains obscurs où les 
recommandations, les intrigues, les liaisons secrètes ont souvent 
plus de forces que l'équité. 

Au point de vue juridique, assez secondaire en somme, 
deux moyens principaux étaient invoqués : tout d'abord le vice 
du décret de jonction des deux instances, différentes d'objet — 
il s'agissait dans Tune de sacrilège, tandis que l'autre visait de 
simples impiétés — cette jonction si prématurée au début de 
['information. En second lieu était alléguée l'incompétence du 
gradué Broutelle, avocat fort douteux, pour siéger en un tel 
procès. 

Il y a. concluent les consultants, dans les procédures et les 
jugements intervenus dans cette affaire, des vices qui ne peuvent 



21 6 CHAPHRE XI 

être réformés que par des tribunaux supérieurs : ainsi l'on peut 
employer la voie de la requête civile ou celle de la révision. 

La grande habileté de Linguet avait été de lier à sa chétive 
personne par le choix d'autres avocats le barreau tout entier. 

S'il eût été tout seul signataire du hardi factum, lui stagiaire 
obscur connu seulement pour ses coups de dent, un bon arrêt 
de suppression aurait vite muselé son audace ; puis la justice 
implacable et sereine du vertueux Maupeou et de M. de Soicourt 
se fût tranquillement appesantie sur les trois qui restaient à 
frapper. Aussi, quoiqu'il en dût coûter a sa vanité, guidé sans 
doute par le snge M. Douville, le trop jeune Linguet avait 
accepté de sonner aux portes de confrères arrivés, célèbres. Il 
s'était présenté chez M e Gerbier, le « prince des orateurs de 
l'époque » (i), Gerbier, le « Romain », le rival de Cicéron, 
l'aigle du barreau, qui recevait dans son hôtel du quai des Théa- 
tins «l'élite de la société parisienne». Il avait traversé, sans être 
ébloui, ces salons « d'une magnificence toute royale » (2). 
Et il avait trouvé le iMaître enfin dans son cabinet, modeste- 
ment assis parmi ses livres entre des bustes d'orateurs antiques. 
Le grand Gerbier chez lui « était un homme doux, affectueux, 
légèrement enjoué, dont les manières étaient aussi simples que 
le costume ». Et sans doute il fut plein de condescendance pour 
ce jeune confrère spirituel, dont l'hommage le flattait. Le pau- 
vre aigle du haut de son empyrée ne prévoyait pas l'avenir. Le 
Romain ne pressentait pas que ce petit homme grêle, à mine 
de fouine, prétendrait un jour à le chasser du Capitole. 

Puis Linguet avait visité des bâtonniers" obscurs, le doux 
criminaliste Muyart de Vouglans (3) qui travaillait à réfuter 

(1) Souvenirs de Berryer, t. I, p. 59. — Jean-Baptiste Gerbier de la 
Massilaye, né à Rennes le 17 juin 1725, mort le 26 mars 1788. 

(2) Comte de Bast, ^Mémoires d'un vieil avocat, p. 44. 

(3) Né à Moirans en 171 3, Muyart de Vouglans était inscrit au barreau 
depuis 1 74 1 , mais il était surtout connu comme théoricien du droit criminel. 
Il venait de faire, paraître en 1762 Y Instruction criminelle suivant les lois et 
ordonnances du Royaume. Il publia en 1767 sa Réfutation des principes hasardés 
dans le traité des Délits et des Peines. Plus tard, Muyart cita l'arrêt rendu con- 
tre La Barre « comme le meilleur modèle qu'on puisse proposer aux juges en 
cette matière. » 



l'acquittement des derniers inculpés 217 

Beccaria ; il estima pourtant fâcheuse la conduite de M. de Soi- 
court et je voudrais que ceci lui fût compté. Linguet avait vu 
encore d'Outremont qui, « des sommités de la plaidoirie », allait 
bientôt «passer dans les conseils des princes » (1). 

Avec l'autorité de ces noms connus, dans le milieu terme du 
Palais, le Mémoire à Consulter fit le scandale prévu, et, comme 
c'était prévu encore, le Parlement voulut sévir contre les auda- 
cieux qui Pavaient signé. Us furent mandés par devant M. de 
Maupeou, qui s'était chargé de les tancer d'importance. M. le 
Premier ne manquait point d'une certaine facilité d'éiocution, 
mais il n'avait pas l'habitude de morigéner Cicéron. 

Sous la réprimande, M c Gerbier, plus que jamais majes- 
tueux, se drapa avec noblesse dans les plis de sa toge et, de sa 
voix sonore, il répondit de haut à ce petit homme olivâtre et 
charbonné, qui osait toucher aux droits sacrés de la Défense. 
Pour terminer, il déclara que «s'il y avait la moindre démarche 
juridique de faite contre la Consultation, tous les avocats 
étaient résolus de quitter le barreau (2) ». M. de Maupeou 
n'insista pas. Car il n'entrait point dans les plans ambitieux 
qu'il ébauchait de se brouiller sans profit avec la puissance de 
l'Ordre, et, dès ce moment, il est probable que l'affaire d'Abbc- 
ville commença de lui paraître sous un jour nouveau. 

Pourtant il fallait empêcher la propagation de cet insolent 
Mémoire, et, puisque les moyens de rigueur n'eussent abouti 
qu'à accroître le scandale, on résolut d'avoir recours aux services 
discrets du Lieutenant de Police. Le i cr juillet, M. Jolv de 
Fleury écrivit à Sartines (3) : 

"Il a été ce matin, Monsieur, fait un arrestéà la grande chambre 
qui porte qu'un Mémoire a Consulter..., imprimé chez Cellot, sera 
remis entre les mains des Gens du Roy et par lequel ils sont chargés 
de prendre toutes les mesures pour en arrester la distribution. 

J'ay l'honneur de vous écrire en conséquence pour vous prier de 
donner les ordres les plus précis pour arrester tous les exemplaires 



(1) Souvenirs de Berryek, t. I, p. 50. 

(2) Grimm. op. cit., p. 78. — V. également la lettre de Morellet à Becca- 
ria, citée par M. GLASSON, le Parlement de Taris, t. II. p. 304. 

(51 Dossier Jolv de Fleury. fo ny. 



2l8 CHAPITRE XI 

et la distribution. Je vais veiller de mon costé à ce qu'il n'en soit fait 
aucune distribution au Palais. 

La mesure d'étouffement d'abord parut réussir. La police 
« enleva sous main » chez le libraire tout ce qui n'était 
pas vendu; il devint impossible de se procurer aucun exemplaire. 
Aussi faut -il bien admettre que Paris fut médiocrement ému 
du supplice de La Barre. La rumeur publique avait appris en 
gros l'insulte faite à un Christ ' d'Abbeville par une bande de 
forcenés, impies avérés, profanateurs d'hosties. Que l'un de ces 
sacrilèges payât de sa vie son forfait, cela ne choquait en rien le 
sentiment général. «On n'a jamais su au vrai- les détails de 
l'affaire (i) ; on en a parlé un ou deux jours, et puis, comme 
dit iM. de Voltaire, on a été à l'Opéra-Comique et cette atrocité 
a été oubliée avec beaucoup d'autres ». Les colporteurs dans la 
rue vendaient pour quelques liards la complainte pieuse et pathé- 
tique que la mort de La Barre avait inspirée au bourreau de 
St-Omer. « Cette étrange espèce de poète et d'historien » (2) 
avait l'habitude de célébrer de la sorte « tous les événements 
intéressants où lui et ses pareils signalaient leur adresse » pour 
l'édification du petit peuple de France. « qui ne goûtait pas 
moins sa littérature légère que les sublimes et profondes connais- 
sances astronomiques et prophétiques de l'immortel Mathieu 
Lansberg ». 

... Comme des Juifs inexorables, 
Cent fois plus traîtres que Judas, 
Vers votre Croix toute adorable 
A l'envi nous guidons nos pas, 
Et nous y finies un attentat 

Epouvantable 
Que nous ne saurions exprimer 

Sans on trembler. 



(i) Grimm, ho. cit. 

(2) 'Recueil de Devékité. p. 40. — La complainte se trouve reproduite 
dans le ms. Siffait. 



l'acquittement des derniers inculpés 219 

Puis, après le crime, le châtiment : 

Etant arrivés sur la place. 
D'une tenaille, ô quel revers î 
Notre langue est tire sans grâce 
Pour la percer d'un rouge fer, 
Le poing coupé, quels maux amers! 

Point de relâche : 
On nops jette dans un grand feu. 

Quel sort affreux ! 

Néanmoins assez d'exemplaires du Mémoire avaient circulé 
au Palais pour que le procès d'Abbeville y défrayât les conversa- 
tions dans la Grand'Salle fameuse où se tenaient les douze 
Bancs, cette Grand'Salle si vivante alors, pleine toujours comme 
d'un bruit de volière. Et les pieux avocats, pour jansénistes que 
presque tous fussent, peu enclins à la philosophie, s'irritaient des 
manquements aux formes certainement commis par les juges 
d'Abbeville; puis les phrases énigmatiquesdu Mémoire piquaient 
les curiosités et l'on cherchait à sonder ces mystères ténébreux 
iénoncés sans précision par Linguet. Belle carrière en vérité 
pour les imaginations malignes, pour les gens renseignés ! 
L'adroite défense avait déplacé l'inculpation, et c'était Duval 
maintenant l'accusé — sans parler môme de plus grands qu'on 
désignait à voix basse — un accusé dont à coups de langue on 
Instruisait le prccès. 

M. Douville à Paris surveillait la distribution du Mémoire, 
*t, sans doute, il en fit part à tous les gens de lettres de ses rela- 
yons, milieu favorable où la bonne semence germa. Fournie par 
les suppôts du Palais de précisions, d'arguments juridiques et de 
:ommentaires sans bienveillance, la gent encyclopédique saisit 
îa meilleure plume; et dans ce mois de juillet chacun décrier 
haro, faisant, avec plus ou moins d'énergie dans le blâme, le ré- 
cit de T « horrible » affaire, dont nul jusqu'alors n'avait rien 
écrit. Tout ce qui détectait l'infâme fut au premier rang parmi 
:eux qui vitupérèrent les juges. De sorte que le Mémoire de Lin- 
guet, si peu lu, connu à peine dans des milieux restreints, agit 
sur la masse lettrée comme un ferment, à force d'être insensible- 
ment commenté, ses accusations colportées, ses conclusions 



220 CHAPITRF XI 

adoptées par un public toujours plus nombreux, où se mêlaient 
aux juristes, aux philosophes, les âmes sensibles et les esprits 
frondeurs. 

Les plus dévots protestaient le plus fort. A leur hostilité 
soupçonneuse le Parlement avait présenté comme preuve de re- 
ligion la tête de La Barre. Mais les catholiques (i) se détour- 
nèrent avec dégoût du bûcher rallumé. Sans doute on n'alla pas 
jusqu'à excuser complètement l'impiété fanfaronne où se plai- 
saient les jeunes fous d'Abbeville ; mais on savait que les Evo- 
ques s'étaient efforcés d'obtenir la grâce du condamné; on laissa 
pour compte au Parlement détesté son intolérance et sa férocité. 
Le Nonce (2) du Pape déclara très haut qu'à Rome, le Tribu- 
nal d'Inquisition aurait tout au plus condamné nos écer/elés 
à un an de prison. « L'Inquisition est fade en comparaison [des] 
jansénistes de Grand'chambre et de Tournelle (3) ». 

Il est vrai que l'aventure tragique ne fit pas manquer à Paris 
une représentation d'Opéra-Comique, ni un dîner, ni un bal. 
« Les atrocités (4) qui ne se passent pas sous nos yeux ne nous 
touchent guère ; personne même ne savait la cause de ces funes- 
tes catastrophes. On ne pouvait pas deviner qu'un vieux élu, 
très réprouvé, amoureux à soixante ans d'une Abbesse et jaloux 
d'un jeune homme de vingt-deux ans, avait été seul l'auteur d'un 
événement si déplorable ». Mais tous ceux parmi les magistrats 
qui sous les voûtes fleurdelysées avaient l'oreille tendue aux 
bruits du dehors, s'aperçurent dans les mois de juillet et d'août 
avec surprise, avec un peu d'émoi, que le sang de La Barre 
retombait lourdement sur eux, sur eux seuls ; que nul en 
France ne se souciait de partager avec eux la responsabilité de ce 

(1) Il faut pourtant reconnaître qu'à la suite de l'intervention tapageuse de 
Voltaire, certains catholiques eurent la maladresse d'approuver — longtemps 
après l'événement — le supplice de La Barre (V. par exemple le Mandement 
de Mgr de Machault, successeur de M. de la Motte sur le siège d'Amiens, 
à l'occasion de l'édition de Kehl). De sorte que le clergé parut devant 
l'opinion endosser la responsabilité du malencontreux arrêt, alors que seul à 
l'époque il s'était efforcé d'en empêcher l'exécution. 

(2) M. Colonna Pamphile, archevêque de Colosse, nonce ordinaire du 
Pape (^Ahnanach 'Royal). 

(5) Lettre de Voltaire à d'Argental du 16 juillet. 
(4) Lettre de Voltaire à Damilaville du 16 juillet. 



l'acquittement des derniers INCULPÉS 221 

sang follement répandu. Et les plus habiles aussitôt ou les moins 
compromis s'efforcèrent de décliner devant l'opinion boudeuse 
cette responsabilité pesante. D'Alembert écrit le 9 septembre : 
« Vous savez que la plupart des conseillers de la classe du Parle- 
ment sont honteux de ce jugement, que plusieurs en sont indi- 
gnés et le disent à très haute voix, entr'autres le Président Comte 
Abbé de Guébriant (1) qui regrette beaucoup de ne s'être pas 
trouvé ce jour-là à la Grand'Chambre et qui est persuadé qu'il 
lui aurait épargné cette infamie ». 

Où le Mémoire de Lin guet fut lu sans doute avec le plus de 
curiosité, c'est à Abbeville. Le 5 juillet, Duval de Soicourt en 
eut un exemplaire entre les mains. Si, en le lisant, son indigna- 
tion lut extrême, il n'éprouva, dit-il, que peu de surprise ; car, 
depuis quelque temps, l'attitude de M. Douville, ses propos, 
laissaient planer sur l'assesseur une menace imprécise. 

Il (2) ne seroit peut être pas difficil de prouver, quil n'est 
parti pour Paris où il est arrivé la veille ou l'avant veille de la dis- 
tribution du mémoire, que dans l'intention de le faire paroitre et 
de le répandre dans les provinces les plus éloignées, et qu'il s'en 
est vanté avant de partir. 

L'honnête M. Hecquet, bien qu'il ne fût nulle part nommé, 
se sentit lui-même visé par les imputations du Mémoire. Au vrai, 
il ne l'avait pas lu encore qu'il protestait déjà, et c'est sans doute 
Duval de Soicourt qui le persuada de re plaindre, afin de donner 
plus de poids à sa propre réclamation. Non que l'assesseur fût 
inquiet au sujet des suites certaines de la publication. Comme à 
tout prendre il n'avait fait qu'obéir aux ordres de ses supérieurs, 
qu'en confirmant sur tous les points la sentence d' Abbeville, le 
Parlement avait décerné aux premiers juges un satisfecit solennel, 
l'idée n'entrait pas dans son esprit que le même Parlement se 
pourrait dispenser de le couvrir contre des attaques, qu'il s'était 
attirées par sa docilité. C'est avec une confiance parfaite 



1 1 1 II s'agit sans doute de M. Lelay, comte de Guébriant, ci-devant Pré- 
sident de la Première des Requêtes, qui avait séance à la Grand* Chambre en 

qualité de président honoraire. 11 était ministre plénipotentiaire en Allemagne. 
(a) Dossier Joly de FleurVi f° 132. Lettre de Duval au Procureur Général. 



221 CHAPITRE Xl 

dans la décision de la Cour, avec une indignation vertueuse, 
fruit d'une bonne conscience, que l'estimable magistrat expri- 
mait, ce 5 juillet, ses doléances justifiées au Procureur Général : 

Je ne mattendois pas, dit-il, (i) qu'après avoir travaillé avec exac- 
titude près de n mois à l'instruction de cette affaire et après avoir 
mérité les sufrages de mes supérieurs, je me serois vu ainsi attaqué 
dans la partie qui m'est la plus sensible. Dans ces circonstances 
j'implore votre protection, Monseigneur, je me flatte que vous 
vouderes bien me l'accorder, et me permettre de déposer au greffe 
de la Cour un exemplaire de ce mémoire pour servir de dénoncia- 
tion. J'ai de justes motifs de croire, Monseigneur, que M e Linguet 
avocat en est l'auteur, puisqu'il est le dernier qui a signé la consul- 
tation ; j'ai lieu de croire aussi que les instructions lui auront été 
fournies par le S" Douville, père du S' Douville de Maillefeu accusé ; 
l'amitié qui les lie depuis quelques années et que les éloges quillui 
prodigue annoncent, autorise ma présomption, ainsi que les 
discours que ledit S r Douville a tenu hautement contre moi en 
cette ville.... 

DLVAL DE SOICOURT, 

lieutenant particulier assesseur criminel 
en la Sénéchaussée de Ponthieu. 

Toute la nuit, l'infortuné M. Duval, se tournant sur sa 
couche, rumina les phrases désobligeantes du libelle, dont l'or- 
donnance perfide, sans cesse présente devant ses yeux, en chas- 
sait le sommeil et le repos. Le lendemain, il ne se put retenir 
d'envoyer au Procureur Général une réponse point par point à 
l'affligeant Mémoire. Tout ce que Linguet avance au sujet du 
mariage Becquin, il le réfute et je crois bien qu'il a raison. 

Je défie, s'écrie-t-il (2) avec assez d'emphase, de citer une occasion 
où j'en ai marqué [du ressentiment], soit par des faits, soit par des 
paroles. Je peux au contraire prouver des sentimens bien difïérens, 
par une lettre de M. le duc deChoiseul (3) et par une lettre de M. 
le maréchal prince de Soubise (4); de plus je vis dans la grande 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 132. 

(2) Ibid., f" s 134 et 155 

(3) V. supra, p. 52. 

(4) V. supra, p. 132. 



I.' ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 22 3 

amitié avec cette ancienne pupille et son maris... [Il est au surplus] 
incapable de démarches mystérieuses et obscures : quand on se 
conduit avec intégrité et probité, quand on va droit enfin, comme 
[il a] toujours été, l'on ne craint pas la lumière; mais le mensonge 
doit craindre le flambeau de la vérité. 



L'excellent M. Duval était de ces esprits tourmentés, tatil- 
lons, qui, dans leurs entreprises, s'évertuent à poursuivre une 
perfection inaccessible, qui veulent trop prévoir et toujours trop 
prouver, qui, pour ne rien laisser au hasard, s'enferrent, à force 
de prétendre établir à quel point ils ont raison. Des trois accusés 
qui restaient, le principal, le plus compromis était le petit Mois- 
nel, le seul aussi détenu. C'est surtout comme défenseur de 
Moisnel que Linguet avait distribué dans le public son Mémoire. 
L'orgueilleux Duval eut l'inconcevable idée d'aller solliciter cet 
enfant impressionnable afin qu'il désavouât les allégations de son 
avocat. Se fit-il insinuant et bénin près du pauvre petit ou bien 
l'intimida-t-il encore par ses grands mots sévères de justicier ? 
L'enfant, tout seul dans son cachot, une fois de plus perdit la 
tête, et, docilement, il accepta de signer ou recopia la formule 
soigneusement élaborée par son juge (i). 

J'ai lhonneur d'à tester a monseigneur le procureur général et à 
tous quil appartiendra que je nai aucune part au mémoire imprimé 
ni a la consultation signée Linguet et autres avocats, dattée du 
20 juin i7oT> pourquoi je désavoue les faits que contient ledit mémoire 
contre lhonneur des juges n'ayant donnés pouvoire a personne de 
publier de tel faits et je demende en grâce detre jugé sans avoire 
égard au plen de requête civille et remission présentés par le mé- 
moire et la consultation que je desavoue, à abbevillele 8 juillet 1766. 

MOISNEÏ . 

Si pressants qu'ils fussent, les messages d'Abbeville trouvè- 
rent M. Joly de Fleury fort déterminé à n'en tenir aucun 
compte. Le Parlement avait pris contre le Mémoire toutes les 
mesures possibles sans trop d'éclat, et malheureusement il fallait 
reconnaître que l'effet n'avait en aucune façon répondu à l'at- 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 131. 



124 CHAPITRE XÎ 

tente. Sévir dans ce milieu de juillet contre les avocats signatai- 
res, on n'y pouvait plus songer, et tout ce qu'on osait espérer, 
c'est qu'en se tenant très tranquille l'oubli se ferait vite sur la 
malencontreuse condamnation de La Barre, qu'une autre affaire 
surviendrait, scandaleuse ou bouffonne, qui chasserait des esprits 
légers le souvenir ensanglanté de celle-ci. Mais comment dire 
aux magistrats d 'Abbeville qu'on avait, dans les directions qu'on 
leur donnait, exclusivement poursuivi un but de politique géné- 
rale, lequel de toute évidence était manqué ? M. Joly de Fleury 
cacha son embarras sous des politesses. C'est quand il voulait 
opposer un refus qu'il savait entourer le quémandeur des grâces 
les plus raffinées d'une exquise urbanité. Nous avons de sa main 
le brouillon des lettres (i) qui furent envoyées à Abbeville, un 
brouillon très raturé où l'écriture de Boullenois voisine avec 
celle de son chef. Car c'était le n juillet une affaire de consé- 
quence de décourager les sollicitations importunes des magistrats 
du Présidial, sans pourtant les froisser, et la réponse qui fut 
jugée parfaite est le fruit laborieux d'une collaboration : 

J'ay reçu, Monsieur, vôtre lettre du 5 du présent mois : votre 
conduite dans l'instruction et le jugement définitif de votre siège 
du 28 février 1766 est suffisamment justifiée par l'arrêt que ce 
Parlement a rendu le 4 juin dernier. D'ailleurs ceux qui ont signéce 
Mémoire se sont expliqués de manière à satisfaire le Parlement et à 
devoir vous tranquiliser sur l'impression que vous parroissés appré- 
hender que ce mémoire n'ait fait dans le public... 

Cependant qu'à Paris les plus hauts magistrats du Parquet 
s'attardent à doser savamment les mots de ce désolant billet, à 
Abbeville l'infortuné M. Duval s'étonne que sa touchante requête 
demeure si longtemps sans réponse. Comment ce Procureur Géné- 
ral ne devine-t-il pas son inquiétude, son juste tourment, alors 
que dans Abbeville maintenant on commence à chuchoter quand 
il passe, à se taire quand il approche ? M. Douville de Belleval, 
le père du conseiller, commente les accusations "du Mémoire 

(1) Dossier Joly de Fleury, f us 121, 122, 126. 127, 130. — Il fallut que 
les malheureux expéditionnaires refissent plusieurs fois les lettres avant de 
donner satisfaction au procureur général. 



^ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPÉS 22) 

jusque dans les salles du Présidial. Mais un qui se déchaîne 
maintenant sans contrainte,, c'est l'autre Belleval, l'élu, père de 
l'inculpé Saveuse. Et justement Broutelle, le marchand de porcs 
gradué à Reims, s'est venu comme un sot jeter à sa merci. Ce 
benêt, depuis qu'il a fait tomber une tête, se prend pour un 
magistrat, et, se croyant donner de l'importance auprès de ses 
concitoyens, il vient d'acheter la Présidence de l'Election depuis 
si longtemps à vendre. Belleval se devra-t-il contenter d'être le 
lieutenant déférant du Président deBroutelle ? Mais, sa quittance 
en poche, M. le Président déchante. Et d'abord ses futurs subor- 
donnés, que Belleval endoctrine, lui font assavoir qu'ils le 
refusent pour leur chef, attendu qu'ils le tiennent pour inca- 
pable et indigne de posséder aucune charge du royaume, en 
conséquence ils s'opposent à sa réception devant la Cour des 
Aides. 

L'affaire s'allait plaider. On juge si les diatribes du Mémoire 
contre leur Président prétendu furent accueillies avec complai- 
sance par MM. les élus. Et Belleval, qui savait tout, déchirait à 
belles dents le misérable, dont la vie privée était scabreuse 
comme l'état équivoque. Contre ce Broutelle et contre Duval 
aussi, que de « discours indécents » et de « menaces », proférés 
devant les membres de l'élection et jusque « chez le directeur, 
des Aides! » 

Duval, qui se sentait visé par les coups portés à son digne 
acolyte, s'évertuait à le défendre. Il était, disait-il, « bien dou- 
loureux » pour cet avocat, après avoir donné son temps gratuite- 
ment, d'essuyer des déclarations aussi vives, « lui qui juge 
journellement avec nous et dont le nom se trouve sur diverses 
sentences à côté de ceux de MM. de Boëncourt et Douville. Quel 
est le gradué qui voudra rendre cet office volontaire de sa part 
et s'exposer par là à pareille avanie ? » L'assesseur se sentait une 
miséricorde infinie pour ce pauvre gradué, « si injustement 
injurié ». Dans ces jours d'enervement, d'inquiétude, les plai- 
doyers coulaient de source de sa plume féconde; chaque heure 
qui passait lui montrait dans le Mémoire des faussetés nouvelles, 
lui suggérait des arguments inédits, plus convaincants, plus 
pathétiques, pour décider la Cour à supprimer enfin ce libelle 
exécrable. Sans cesse il avait la plume en main, et quand on lit 



16 



226 CHAPITRE XI 

dans le dossier Joly de Fleury ces interminables lettres, savam- 
ment, fiévreusement composées, dont il harcèle presque chaque 
jour le parti pris du Procureur Général, on ne se peut, si prévenu 
qu'on soit contre l'homme, défendre d'éprouver quelque pitié 
pour ce vieillard désemparé, dont la souffrance est visible. 
Et d'ailleurs ceci le rend un peu sympathique, qu'il ait Belleval 
pour adversaire. 

D'abord il attend avec sécurité l'arrêt vengeur qui le lavera 
des accusations téméraires. Puis il s'étonne du retard qu'on 
apporte à lui répondre; puis il s'en irrite peut-être. Enfin quand 
la décevante réponse lui parvient, il sent malgré lui chavirer sa 
conscience, et, bien qu'il ne veuille pas se l'avouer, une idée 
nouvelle se fait jour dans son étroit esprit. Est-ce que par im- 
possible il n'aurait pas fait son devoir ? De toute sa force il 
repousse cette étrange imagination qui l'obsède, il se répète qu'il 
ne pouvait juger autrement, qu'on lui .avait ordonné de pronon- 
cer cette condamnation, qu'il devait obéir, qu'il n'avait pas le 
choix, que Dieu et le Parlement exigeaient la mort de La Barre, 
et que, si c'était à refaire, il le condamnerait encore. Il fait 
appel à toute son éloquence, à sa plus pressante rhétorique, pour 
se persuader lui-même... et pour persuader aussi le Procureur 
Général. Il évoque son long, honorable passé d'une vie profes- 
sionnelle laborieuse, exacte et probe ; il insiste, trop à notre gré, 
sur son désintéressement, la gratuité de sa charge; il nous révèle 
ainsi qu'il aime l'argent, et ce trait complète sa figure de petit 
bourgeois moyen, fonctionnaire honnête, projeté par hasard 
dans un drame qui le dépasse et dont l'ampleur historique l'écrase. 
Il n'est pas un assassin, comme on l'insinue, ce robin médiocre, 
aux petites lumières, aux passions chétives, et même c'est un 
homme consciencieux ; mais sa conscience d'assez mince aloi 
l'a mal guidé; il n'a pas su discerner, lui juge, où était son 
devoir; il s'est trompé, mais de bonne foi; et maintenant, dans 
le désarroi total de ses idées, de ce qu'il appelle encore ses 
principes, il cherche avec acharnement par de petits moyens à 
sortir de l'impasse où il se sent fourvoyé; il se jette, tête baissée, 
sans réfléchir, vers n'importe quelle issue de cette « malheu- 
reuse affaire », pourvu qu'elle paraisse à peu près sauvegarder 
aux yeux du monde son honneur et celui de son fils. . 



^ACQUITTEMENT DuS DERNIERS INCULPES 227 

A Douville et Belleval qui le pressent, pour en finir, de 
rendre son jugement, il demande, parait-il, de désavouer le 
Mémoire, moyennant quoi il promet de juger doucement. Mais 
c'est au Procureur Général, au Parlement que son espoir surtout 
s'accroche. Comment ses chefs oseraient-ils maintenant l'aban- 
donner? 

... Quel est le juge de province (i), s'il n'étoit protégé par la 
Cour, [qui], lors ce que comme dans l'espèce on essaie dejetterdes 
nuages sur sa conduite d'après quatre faits hazardês et un peut 
être (2), quoi que sa procédure et son jugement ayent été ap- 
prouvés par ses supérieurs, seroit asses ferme pour remplir son 
devoir, lors que les accusés seroient d'un certain rang, et oser 
se mettre à dos les familles et les amis de ces accusés, presque 
toujours injustes, et remplir par là sa vie d'amertume? Qui vou- 
deroit se revêtir de charges où l'on travaille presque toujours pro 
deo (3), où l'on coure des risques que des procédures soyent 
recommencées à vos dépens, quoique vous n'en ayés rien retiré? 
Charges qui ne vous mènent à rien quant bieh même vous en sériés 
revêtus pendant vingt générations, où enfin se trouvent beaucoup 
de travaux et point de récompenses? 

Ici l'austère Du val cite d'Aguesseau. Si les auteurs de l'in- 
jurieux Mémoire avaient lu les conclusions qu'il a données lors 
de l'arrêt du 7 juin 1699, 

... Ils auroient vus quel a Cour protectrice des juges inférieurs 
dont l'honneur est remis entre ses mains, a deffendu pareille entre- 
prise, sous peine de punition exemplaire ; c'est, conclut-il, cette 
protection que je réclame aujourd'hui dans une occasion où j'ai 
donné les plus grandes preuves de mon intégrité et de ma fermeté, 
vu la qualité des accusés et ce que me dictoit mon cœur de favorable 
pour eux. que le devoir seul a pu faire taire. 

(i) Dossier Joly de Fleury. f ,s 136 et suiv. Lettre an Procureur Général 
du 1 1 juillet. 

(2) Duval ramène à ces cinq articles toutes les accusations portées con- 
tre lui par le Mémoire. 

(3) D'après M. Ledieu (Abbeville et le Tonthien) les gages de la charge 
d'assesseur étaient nuls et les émoluments de 50 livres. Cette charge avait é'é 
payée en 1709 14.360 livres. 



228 CHAPITTE XI 

Le 13 juillet, Duval relève gravement cette inexactitude dans 
le Mémoire : il est écrit que Moisnel était cousin germain du 
rivai préféré, alors qu'il se trouve son parent à un degré fort 
éloigné (1) : ♦ 

L'on s'est permis celte licence, pour rendre le tableau plus 
frapant, et jetler plus de noir sur le juge; in nno mendax prœ- 
samitar mendax in omnibus... [Duval de Soicourt ajoute :] Je ne 
dois pas vous laisser ignorer Monseigneur, les sollicitations 
vives que les païens des S" Moisnel, Saveuse et Maillefeu font 
auprès de moi depuis quelques jours pour m'cngager à procéder à 
leur jugement : quelle conduite contradictoire et inconséquente! 
Yci on me presse déjuger, à Paris on allègue des moyens de récu- 
sation contre moi et l'on dit que l'on va suivre l'appel des décrets (2) ; 
que signifie tout cela? Je crois le pénétrer, on craingnoit l'effet de 
la question, Ion vouloit tacher de se tirer des mains d'un juge que 
l'on connoissoit pour être intègre et inflexible, en disant du mal de 
de lui, ou vouloit l'engager à se déporter.... 

Je vous demande pardon, Monseigneur, de vous importuner si 
souvent, je me (latte que vous excuseres un juge dont la délicatesse 
des sentimensest blessée, il ne peut voir sans agitation que l'on ait 
voulu répandre des nuages sur une réputation de probité quil a 
exactement soutenue depuis 27 ans (3), qu'il est en charge? 
comment pouroit-il n'en être point affecté, tandis que tous ses 
concitoyens sont indignés de la fausseté des imputations répandues 
dans le mémoire, il ne sera rendu à la tranquilité, que lorsque la 
Cour par un arrest aura dissipée tous ces nnages. 

M. Douville restait à Paris, multipliant les démarches, les 
sollicitations. Lui aussi s'énervait, battant le pavé, frappant 
vainement aux portes, attendant pour son fils une solution tou- 
jours reculée. Le 12 juillet, il écrivit à la Marquise d'Albert (4) : 

Madame, l'intcrest que vous avez bien voulu prendre a la triste 
affaire ou je suis si malheureusement compromis, m'engage a re- 

(i) Moisnel a été élevé par son tuteur, beau-père de Marguerire Becquin, 
M. de Bellcval, qu'il appelait son oncle. 

(2) L'appel interje:é en décembre du décret de jonction. 

(3) Duval avait pris ses provisions le 24 juillet 1739. 

(4) Pièce mal classée au dossier Joly de Flcury, f° 84. 



l'acquittement des derniers inculpés 229 

courir encore a vous pour en accélérer la fin, s'il est possible. Vous 
savez avec quelle légèreté de la part du premier juge, mon fils a 
été impliqué dans le procès d'Abbeville... Yoilàdouze jours écoulés, 
depuis l'exécution du chevalier de La Barre et l'assesseur criminel 
d'Abbeville ne juge point. Je ne crois pas qu'il y ait rien de plus 
criant que ce délai; j'ose vous prier de vouloir bien le représenter à 
M. le procureur général. La consultation contre laquelle on a tant 
crié, nous autorisoit à demander une revision de l'a rr es t. Je n'ai 
point saisi cette voye, parce qu'il a paru que le parlement en étoit 
choqué : mais c'est donc au parlement, j'ose le dire, à me tenir 
compte de ma soumission. Je ne veux pas d'autre juge que luy : 
enfin il faut bien qu'on me juge, il seroit affreux qu'on permit à un 
magistrat partial, inique tel que celuy d'Abbeville, et dont l'em- 
barras vient de ce qu'il sent qu'on a de quoi mettre au jour sa par- 
tialité, il seroit affreux, dis je qu'on souffrit, que ponr s'épargner 
la honte d'en être convaincu, il mit un obstacle invincible a la 
justification de deux innocens qu'il a voulu perdre. 

Je ne demande, Madame, ni grâce, ni indulgence, je sollicite 
simplcmeut un jugement quelconque qui puisse me mettre a portée 
de faire connoitre aux magistrats supérieurs, combien on leur en 
a imposé, au moins dans la partie du procès qui me concerne... 

M ; e d'Albert transmit la lettre qui, sans doute, n'était point 
destinée à être placée sous les yeux du magistrat. Elle y joignit 
ses commentaires, en style encore plus vif, dont il faut respecter 
l'orthographe et admirer sans réserve la généreuse ardeur (1). 



Je vous supplie Monsieur de jetter votre œil de justice, et de 
bonté sur la lettre cy jointes, que mecris Monsieur dou ville..., et 
de maccorder la grâce quil vous demande par ma voyes, de le 
faire porteur d'une lettre pour votre substitut d'Abeville, pour 
en joindre de faire juger dans le délay; je ne vous fais passer sa 
lettre, non comme a Monsieur le procureur général, mais comme a 
mon parent et amy, parce quelle nest écriltes que pour moy, et 
quil me semble quelle vous peindrai mieux laffreuse ci tua ti on de 
ce perc ailligé de voire son fils impliqué dans une si horrible 
affaire, et vous déterminerai mieux que je ne pourrois le faire moy 
même a luy accorder la lettre qui] désire. Sil ctoit plus aisé de 

<i) Dossier Joly de Fleury, f« 83. 



230 CHAPITRE XI 

vous voire, je vous demanderois la permission de vous le mener ce 
qui le combleroit de satisfaction, et soit que vous m!. en indiquiés 
lheure et le moment, soit que vous manvoye la lettre que jay 
lhoneur de vous demander pour quil puisse partir promptement et 
un peu consollé par cette bonté que jespere de vous, je joindray 
cette nouvelle reconnoissance a tant d'autres dont mon cœur est 
pénétré, et qui vous assure l'attachement le plus vray, et le plus 
inviolable avec lequel jay lhoneur detre Monsieur.... 

Joly de Fleury ne se souciait nullement de recevoir la Mar- 
quise, ni Douville; le parti qu'on lui suggérait lui déplaisait fort, 
car le Parlement n'était aucunement désireux de statuer sur 
l'affaire une seconde fois. Indulgent, il eût paru se déjuger, et 
d'ailleurs une condamnation semblait impossible. Pris dans ce 
dilemme, il est visible que le Procureur n'a qu'une pensée, c'est 
d'assoupir le débat, afin qu'on n'en parle plus. 

Mais cette solution paresseuse n'était point du goût des 
parties qui, chacune pour soi, proteste. Et d'abord le bon 
M. Duval, las de voir son éloquence perdue et tant de papier en 
vain noirci, dépêche aux magistrats son fils, dans l'espoir que 
l'ardeur du mousquetaire et ses belles relations réussiront où la 
plus savante rhétorique a failli. Le jeune homme, bien reçu, se 
recommande d'un de ses amis, qu'il a connu aux Mousquetaires, 
M. d'Estampes (1), un neveu par alliance de Joly de Fleury. 
Puis, au cours de la conversation, il tire discrètement un papier 
de sa poche. C'est un « Mémoire pour Nicolas Pierre Duval, 
sieur de Soicourt, lieutenant particulier criminel au . Présidial 
d'Abbeville (2) ». Etrange factum en cette heure critique où, de 
son propre aveu, l'honneur de Duval est mis en question : c'est 
l'instant que le bonhomme choisit pour solliciter d'être anobli. 

A l'appui de son étonnante requête, il allègue que, déjà 
en 1646, le Père Ignace (3), historien d'Abbeville, a écrit que 

(1) Il s'agit sans doute de Louis, Marquis d'Estampes, ci-devant colonel 
aux grenadiers de France, remarié le 17 mai 1762 à Françoise Bonne Gene- 
viève Joly de Fleury, fille d'Orner, premier avocat général, la bête noire des 
philosophes. 

(2) Dossier Joly de Fleury, f<> 143. Le mémoire paraît de l'écriture du 
fils Duval. 

(3) Cf. Histoire ecclésiastique (VAbbeville par le R. P. Ignace Joseph de 
Jésus Maria, chapitre 64, art. 2, p. 271. 



L ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 23 I 

la famille du Val était une des meilleures de la ville d'extraction 
et d'alliance. 

Le sieur Duval de Soicourt jouit d'une fortune honnête; il n'a 
aucuns parents dans le commerce, tous sont annoblis... La mère du 
dit sieur Duval de Soicourt était noble, étant fille de M. de 
Dourlens (i), écuyer, seigneur de St-Allier. De plus il tient par 
alliance à plusieurs familles nobles de la ville, telles que celles de 
Vincent d'IIautecourt (2), Beauvarlet de Bomicourt (3), Pappin 
de Cauniesnil (4), Vaillant de Villers (5), et Briet de Rain- 
villers (6). Deux branches établies, l'une en Normandie, l'autre en 
Champagne, out été annoblies. 

Son bisaïeul maternel, Pierre de Dourlens (y), maïeur 
d'Abbeville en 1658, a presque sauvé la vie de Louis XIV en 
conduisant le sieur du Sausoi près de lui, qui était abandonné de 
ses médecins ordinaires à Calais (8). « Les auteurs du sieur 
Duval de Soicourt ont faits ieurs efforts pour se rendre utils à 
la patrie en exerçant des charges de ce présidial ». Lui-même à leur 
exemple y siège depuis 1739; le Parlement l'a honoré de plu- 
sieurs commissions très épineuses. (Faut-il dans le nombre 

(1) Antoine de Dourlens, conseiller au Présidial et maïeur d'Abbeville, 
mort en 1714. Condamnécomme {\u\ noble en 1698, fut anobli en août 1700, 
moyennant le versement de 7.200 livres. Sa cinquième rille, Marguerite Fran- 
çoise, épousa le 23 janvier 1704 Nicolas Duval, Conseiller au Présidial. 

(2) La famille Vincent a été maintenue dans sa noblesse par Bernage, in- 
tendant de Picardie, le 6 novembre 17 17, sur preuves remontant à l'innée 

1599. 

<}) L'origine de cette famille parait remonter au XIV e ' siècle. 

(4) Philippe Pappin, seign;ur de Machv, Lieutenant général en la séné- 
chaussée de Ponthieu, obtint des lettres de relief de noblesse le 20 octo- 
bre 1667. 

(>) Famille maintenue dans sa noblesse par jugements de Bignon et de 
Bernage, intendants de Picardie, en 1700 et 17 17. 

(6) Famille anoblie en août 1701. 

(7) Pierre de Dourlens, écuyer. seigneur de St-Elier. Conseiller et maître 
d'hôtel ordinaire du roi, conseiller d'Etat par brevet du 16 juin 1659. 

(8) « Quelques courtisans crurent si bien qu'il n'en reviendroit pas, qu'ils 
annoncèrent sa mort au duc d'Anjou... lien revint néanmoins par le secours 
d'un médecin d'Abbeville (Dusaulsoy) qui lui donna de l'émétique, remède 
alors peu connu ». (Mezeray). 



232 CHAPITRE XI 

ranger le procès de La Barre?). « Il espère s'être acquitté de ses 
fonctions avec quelques distinctions et il ose se flatter que, s'il 
en étoit besoin, Messeigneurs l'éveque d'Amiens, le duc de 
Chaulnes, Gouverneur de la province, et d'Invau (1), Intendant 
de Picardie, voudraient bien l'attester ». Enfin, il a été nommé 
Maïeur en 1763 et 1764, « suivant les désirs de ses concitoyens 
qui ont parus contents de son administration, ainsi que ses 
supérieurs ». 

Dans ces circonstances ledit sieur Duval de Soicourtne pouroit- 
il pas se flatter sans témérité que Sa Majesté voudra bien verser 
sur lui une partie des grâces qu'elle a répandue sur plusieurs 
officiers de justice qui ont témoignés du zèle et de l'affection a son 
service, et lui accorder des lettres de noblesse pour lui et sa 
postérité... (2) Le bien de l'état demande que l'on en accorde 
pour l'exemple et pour exciter l'émulation, ce qui est d'autant plus 
nécessaire dans le tems présent que la jeunesse témoigne une 
espèce de répugnance pour les charges de robbe dans les présidiaux 
qui pour la plupart ne sont point remplies et principalement dans 
ce siège ou il en a neuf ou dix au moins de vacantes. 

M. Joly de Fleury, qui était soigneux, classa l'outrecuidant 
mémoire dans le dossier d'Abbeville ; mais il répéta au fils 
Duval ce qu'il avait écrit au père : a savoir que l'honneur de la 
famille était suffisamment justifié, voire en forme authentique, 
par l'arrêt qui avait confirmé la sentence du Présidial. 

♦ 

Mais, Monseigneur, rétorque l'assesseur déçu (3), permettés- 
moi de vous représenter que le mémoire ayant paru postérieurement 



(1) Etienne Maynon, seigneur d'Invault, né le 18 février 1721, maître des 
requêtes le 4 mars 1747, Président au Grand Conseille 2 janvier 175 1, inten- 
dant de Picardie en août 1754, Conseiller d'Etat en octobre 1766, Contrôleur 
général des Finances le 27 septembre 1768. 

(2) Le Marquis de Belleval écrit dans le Nobiliaire de Vonthicu à l'arti- 
cle Du Val : « Cette famille qui acquit la noblesse pendant le XVII le siècle 
par des charges de magistrature». Nous n'avons trouvé aucune trace de son 
anoblissement postérieurement à 1766, mais seulement des lettres de vété- 
rance accordées au fils Duval après 25 ans de service. 

(3) Dossier Joly de Fleury. Lettre du 18 juillet, f° 141. 



l'acquittement des derniers inculpés 233 

à l'arrest, l'arrest ne sçauroit me justifier aux veux du public des 
calomnies dont il est remplis; tant que le mémoire ne sera pas 
supprimé comme calomnieux, et que l'arrest de suppression ne 
sera pas imprimé et affiché, le public sera autorisé à penser que 
les faits qui y sont contenus sont vrais, et il sera une tache inef- 
façable et éternelle pour moi et les miens; que les intéressés disent 
qu'ils sont fâchés d'avoir distribué ce mémoire, cela ne répare pas 
leurs torts qui ont été rendus publiques, ce discour leur coûte peu 
à tenir à présent qu'ils ont assouvis leur rage et pleinement remplis 
leur Vengeance, qu'ils méditoient depuis longtems. Si dans le 
moment ils pouvoient encore m'écraser ils le feroient. La lettre 
anonime (1) que mon fils vous remetlera, Monseigneur, ainsi que 
les discours indécents et les menaces que le S r Dumaisncl de 
Belleval père a proferré contre moi... le prouvent sufisament. et 
prouvent en même tems la nécessité que la Cour leur en impose 
pour le présent et pour l'avenir; je croirois me manquer à moi- 
même, et manquer à ma famille, à ma compagnie et à la magistra- 
ture en général, si je ne demandois une réparation publique, de 
la diffamation publique et imprimée qui m'a été faite, je réclame 
votre protection, Monseigneur, pour me la faire donner. Si vous 
me la refusiés, je me regarderois comme indigne de porter la robe 
que je porte avec honneur depuis 27 ans, et mourerois de chagrin 
de voir que les fausses imputations que l'on m'a faites dans ce 
mémoire... pouront rejaillir sur mon fils, et le rendre la victime 
non des fautes de son père, mais de l'abandon de ses supérieurs. 
Vous vienderés à notre secour, Monseigneur, vous nous consolerés, 
vous éconterés les senlimens de votre cœur et nous ferés rendre 
la justice qui nous est due. je vous en conjure. 

L'inflexible Procureur Général resta sourd à ces accents pathé- 
tiques. Il avait sa résolution prise, immuable : éviter à tout 
prix que le Parlement n'eût dans cette scabreuse affaire à rendre 
un arrêt nouveau. Puis, il en faut convenir, les Duval, père et 
fils, l'intéressaient médiocrement. Sans doute, malgré la prière 
de ses proches, il n'avait pas voulu prendre le parti de La Barre, 
quand des raisons politiques, des ménagements de personnes le 
dissuadaient d'entrer ouvertement dans le camp du chevalier. 
Mais nul parmi les grands du royaume ne se souciait du misé- 
rable Duval, comparse chétif, perdu dans sa province et fort 

(1) Malheureusement Joly de Heury ne l'a pas conservée. 



234 CHAPITRE XI 

compromettant. Le Procureur gardait encore dans l'oreille tout 
ce que son beau-frère La Grange, la marquise d'Albert, son 
amie, lui avaient dit, écrit de fâcheux sur le personnage depuis 
des semaines. Mais comme, en définitive, Duval s'était borné 
à exécuter ses ordres, il reçut très poliment l'importun visiteur 
quand le vieillard, n'obtenant pas de réponse à ses supplications, 
se décida enfin à faire le voyage de Paris pour plaider lui-même 
sa cause. 

Duval, au Palais de Justice, allait affairé, suppliant, lar- 
moyant, de la première présidence au Parquet. Il mettait sous 
les yeux le désaveu arraché au petit Moisnel, qui lui semblait un 
document décisif. Puis quand il avait bien exposé son infortune 
en longues phrases onctueuses, attendries, il exhibait un projet 
de requête afin de suppression du Mémoire. Joly de Fleury 
chercha d'abord à reconduire ; l'assesseur se tourna vers M. de 
Maupeou. Le Président, pour se débarrasser, sans doute, du 
fâcheux, lui désigna un rapporteur, l'un des juges du 4 juin, 
le Conseiller Titon; et c'est avec un soupçon d'impertinence 
voilée que Duval, le 7 Août, annonce au Procureur Général ce 
succès encourageant (1) : 

Monseigneur, je me suis présenté en votre hôtel, dans l'espé- 
rance que j'aurois pu trouver le moment d'une audience pour avoir 
l'honneur de vous présenter le projet de requête que j'espère, sous 
votre bon plaisir, pouvoir donner à la Cour, au sujet des faits 
calomnieux et des insinuations malignes et injurieuses qui se 
trouvent répandus contre moi dans le mémoire à consulter... 
N'ayant pas eu le bonheur d'obtenir cette audience, je prend la 
liberté de vous informer que j'ai présenté aujourdhui ce même 
projet à Monseigneur le premier président, qui la gardé et m'a dit 
de venir demain recevoir sa réponce; il m'a fait, aussi la grâce de 
me dire, qu'il avoit nommé Monsieur Titon pour raporteur. 

Déjà le fils Duval, comprenant que Joly de Fleury opposait 
aux démarches, aux sollicitations, une inertie calculée, avait de 
son côté cherché du secours dans l'entourage du magistrat, il 
s'adressa le 26 juillet (2) à « son cher » d'Estampes, afin que 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 210. 

(2) Ibid.. f° 147. 



L ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 235 

celui-ci eût « la bonté d'écrire le plutôt possible à M. le Procu- 
reur général, et de lui marquer ce qu'il pensoit sur le compte de 
son père». M. Cruppi (1) dénonce avec sévérité cette lettre, 
dont l'orthographe lui parait extraordinaire et le style insolent. 
L'un et l'autre sont d'un officier, fort naturels sous cette plume. 
Duval conclut ainsi : 

Le deshonneur de mon père, si l'on ne le réparoit pas. rejailli- 
roi t sur moi et entraineroit immanquablement la perte de mes 
services. Vous avés porte la subreveste (2) et seurcmcnt \ous 
n'ignorez pas que l'on est, avec juste raison, délicat dans nos corps. 
Outre cela j'aurai encore le désagrément de me trouver obligé 
d'olinder (sic) presque tous les jours, parce que je vous avoue que 
je ne me sens pas le courage d'entendre tranquillement parler de 
mon père comme d'un coquin. 

... Je vous serai donc obligé de lui marquer (au Procureur 
général) avec force votre façon de penser sur le compte de mon 
père. Si vous en pensez du bien dites le. si vous en pensez du mal, 
dites le de même. En un mot dites tout ce que vous voudrez 

M. d'Estampes transmit la lettre au Procureur Général, mais 
il semble qu'il n'y joignit aucune apostille, nulle demande per- 
sonnelle en faveur de son « cher ami ». M. Joly de Fleury se 
laissa-t-il ébranler ^ ou bien est-ce Boullenois tout ^eul qui fut 
sensible aux importunités du magistrat d'Abbeville ? Le substitut 
de sa main dressa la minute suivante (3) : 

Je n'empêche pour le roi estre donné acte au suppliant du 
désaveu signifié extra judiciairement le 28 Juillet de la présente 
année à la requête du S r Moinct du Mémoire fait sous son nom :.... 
ordonne que ledit mémoire sera et demeurera supprimé comme inju- 
rieuc et calomnieux et avoue tel par ledit Moinct;... en conséquence 
ordonné qu'il sera passé outre au jugement de surcis ordonné par 
la sentence d'abbeville ... 



(i) Cruppi, Lingiiet, p 141, note 2. 

(21 La subreveste, vêtement caractéristique des mousquetaires, était un 
surtout sans manches, en drap bleu, doublé de rouge, orné sur la poitrine et 
sur le dos d'une croix de velours blanc, dont les branches se terminaient par 
des Meurs de lis d'argent. 

(3) Dossier Joly de Fleury, f°> 201 et 202. 



23e CHAPITRE XI 

Une expédition de ces conclusions est au dossier ensuite de 
la minute, ce qui prouve qu'elle n'a pas été délivrée; il faut 
pourtant convenir que Duval a touché le triomphe du doigt. 
Déjà la désignation d'un rapporteur, arrachée a M. de Maupeou, 
était une menace sérieuse pour le clan des Douville. Mais de ce 
côté aussi l'on sut agir et, dans le péril pressant, on eut recours 
une fois de plus à l'inépuisable bienveillance de la Marquise 
d'Albert. Elle alla en personne rue St-Guillaume porter un nou- 
veau mémoire à Joly de Fleury et, comme elle ne le trouva pas, 
elle laissa ce billet (1) : 

Madame la marquise Dalbcrt est venus pour avoir lhoneur de 
voire Monsieur le procureur général, et luy remettre lécrit cy joint 
qui regardes lafTaire ou Monsieur Douville est si fort intéressé, et 
pour qui elle a déjà eu lhoneur de luy demander ces bonté particu- 
liaircs et sa bonne justice, qu'il a eu celle de luy promettre, en 
faisant tennincr promptement cette cruelle affaire, qui n'est pas 
plus avensc que le premiers jours, et dans laquelle le juges sur qui 
elle rousles, continue a se montrer leurs ennemis, ce qui doit exiler 
monsieur le procureur général à veiller sur laconduitte de ce juges 
et protéger linnocence. 

La note (2) était de Lingue t, d'un style ferme, sans décla- 
mation ; elle ne contenait pas de ces tirades pathétiques où se 
complaisait le génie larmoyant du bon xM. Duval; mais, sous sa 
forme modérée, elle portait contre le juge des accusations terri- 
bles. 

... Le testament du mort est reçu. Le reste du procès est en 
état : il est bien étonnant que la seule obstination du juge a ne pas 
juger, expose un jeune homme de 18 ans a pourrir dans les prisons, 
ou il languit depuis un an. 

Ce n'est pas même tout. Une circonstance plus odieuse que 
tout le procès doit rendre le juge suspect, et l'exposer à son tour à 
l'aniinadvcrsion des Magistrats supérieurs. Aussitôt après l'exécu-, 
lion (de La Barre), les parens des accusés l'ont sollicité de rendre la 
sentence définitive, il n'a pas eu honte de répondre que si l'on vou- 

(1) Dossier Joly de Fleury, f" 146. 

(2) lbid.. f" 149. 



L'ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 237 

loit passer un arrêt qui supprimât le mémoire à consulter, il juge- 
roit aussitôt, et jugeroit doucement. C'est ce qu'on sera en état de 
prouver par enquête,.. Ainsi il ne rougissoit pas de mettre un prix 
à son jugement. Mais il y a plus encore. Yoiant qu'il ne réussiroit 
point par cette voie à détruire le mémoire dont la vérité l'incom- 
modoit, il a eu recours à une autre maneuvre encore plus révoltante... 
Celui des accusés qui est en prison, est un enfant faible, ^sans juge- 
ment, comme il y a paru au procès, et qui n'est coupable que d'avoir 
perpétuellement varié, sans rien dire de fixe, et de positif. On a 
trouvé moien de l'cfraier, d'obtenir de lui une rétractation en forme 
de ce que ses défenseurs ont dit pour lui d'après ses propres aveux, 
d'après ses sollicitations, et celles de toute sa famille. Le juge, 
muni de celte pièce, s'est hâté de se rendre à Paris, où il est, et ou 
sans doute il va solliciter auprès des magistrats la supression du 
mémoire, et peut-être quelque chose de plus, d'après l'exposé de 
cetto rétractation infidelle. qui dcvroit le couvrir de honte, et qui 
fait seule une prenve contre lui... Les pères des deux autres accusés 
sont bien loin de se rétracter; ils se préparent au contraire à agir 
plus fortement que jamais pour mettre au jour l'innocence de leurs 
enfans; mais il faut bien avant tout qu'on les juge sur les lieux de 
façon, ou d'autre. C'est ce qu'ils ne scauroient obtenir. Le juge en 
se rendant à Paris, se llate d'avoir enchainé tout le siège. On 
demande s'il a raison, et si les juges qui restent, ou à leur défaut, 
parce qu'ils sont païens, des avocats de cette ville, ne peuvent pas 
exercer les fonctions que l'assesseur criminel paraît abandonner, 
pour ne s'occupper que de son intérêt et sa vengeance. 

Il semble que pendant un temps le débat resta sur ce réquisi- 
toire. On était au mois d'août, un peu chaud a Paris. Peut-être 
que M. Joly de Fleury fut soucieux d<* prendre loin du Palais, 
sous des ombrages, un repos gagné par son zèle méritoire, ou 
bien des affaires plus pressanres le dissuadèrent-elles d'écouter les 
deux cloches qui sonnaient import unément à ses oreilles lassées ? 
Trois semaines se passèrent pendant lesquelles on ne voit pas 
qu'il ait été fait auprès du Procureur Général de démarches nou- 
velles. C'est peut-être alors qu'en ['absence de son chef Boulle- 
nois prépara les conclusions afin de suppression du Mémoire 
que nous avons rapportées. Mais le 27 août Linguet revint à la 
charge et fonça sur l'ennemi (i) : 

(1) Dossier Joly de Flan y. f" 205. 



2$$ CHAPITRE XI 

Monsieur, écrit-il à Joly de Fleury, j'ai apris très tard les 
démarches que l'on fait auprès de vous pour vous engager à 
demander la supression du mémoire à consulter qui a été publié 
en faveur du sieur Moisnel. Ceux de mes confrères qui l'ont signé 
n'ont pas pu répondre autrement^ qu'ils l'ont fait, à la déférence 
que vous leur avez marquée à ce sujet. Si le mémoire contient des 
faits faux lit calomnieux, il mérite certainement, comme ils l'ont 
reconnu, d'être flétri : mais aussi s'il ne contient rien qui ne soit 
conforme à la plus exacte vérité, c'est celui qui en sollicite la 
supression, qui mérite d'être traHé lui-même comme calomniateur. 
La justesse ou la fausseté des faits est donc avant tout le point 
qu'il est nécessaire d'aprofondir. 

... S'il se croit insulté, [M. Duval], s'il veut obtenir une justifica- 
tion éclatante, les voies régulières lui sont ouvertes, il peut rendre sa 
plainte: il peut intimer celle des parties qui a signé le mémoire : 
il peut courir, s'il l'ose, les risques d'une discussion judi- 
ciaire. Nous l'attendons de pied ferme; nous sommes prêts à 
prouver avec la plus éclattante autenticité tout ce que nous avons 
avancé : mais s'en tenir, comme il le fait, à une dénonciation 
clandestine, chercher à surprendre un arrêt sur requête, dont il 
se flatte de tirer dans l'esprit du public, autant de fruit que d'un 
arrêt contradictoire, c'est agraver encore les torts dont on le charge. 

... Vous en avez été instruit, Monsieur, par M Je la Marquise 
d'Albert. Vous scavez qu'en remplissant ici les fonctions de partie, 
il n'a pas renoncé à jouer à Abbeville le rôle de juge. Il a pris 
même des précautions pour qu'on ne put lui oter le droit do 
prononcer sur le sort des trois infortunés qu'il tient depuis un 
an dans les fers et dans l'exil. En partant, il a retiré du greffe, et 
serré dans son cabinet toutes les pièces du procès ;... soustraction 
singulière dans tous les qas, et révoltante dans les circonstances 
actuelles... 

M. de Soicourt se prévaut, je le scais, auprès de vous d3 la 
rétractation du mémoire qu'on a arrachée au malheureux petit 
Moisnel. Mais on ne vous a pas apris sans doute que cette rétrac- 
tation est nulle et illusoire. Ce Moisnel est mineur : c'est par son 
curateur que j'ai été chargé de prendre sa défense, et j'en ai les 
lettres : c'étoit de lui qu'il falloit obtenir le désaveu si l'on vouloit 
qu'il fit quelque impression, et non du petit innocent dont la tête 
est tournée... 

J'ai, Monsieur, mille choses plus intéressantes les unes que les 
autres à vous communiquer relativement à cette horrible affaire; 
je me rendrai demain au parquet, et j'aurai, si vous le permettez, 



l'acquittement des derniers inculpés 239 

l'honneur de vous y parler. J'ose vous prier de vouloir bien sus- 
pendre jusque là la présentation de votre réquisitoire. Vous auriez 
le plus grand regret d'avoir sollicité un arrêt de supression après 
lequel on pourroit vous démontrer que c'est la vérité qu'on a 
supprimée,.. 

Nous touchons maintenant au dénouement de cette lutte 
acharnée d'influences, dont il se faut rappeler que le sort des in- 
culpés d'Abbeville est l'enjeu véritable, car il est très sûr que 
Duval, s'il eût pu rester leur juge, aurait mis son honneur à les 
condamner durement. C'est pourquoi nous nous sommes permis 
ces très longues citations. Il nous a paru que c'était une fortune 
rare de pouvoir, à l'aide précieuse du dossier Joly de Fleurv, 
surprendre le secret de tant de démarches accomplies sans 
témoin, et suivre pièces en mains les péripéties de l'intrigue, où 
la réputation du vieux M. Duval se trouvait en balance avec la 
destinée de trois enfants peu coupables. 

Le matin du 28, l'assesseur rencontra Linguet dans les salles 
du Palais, et Linguet le désigna sous ce titre : le capitoul 
d'Abbeville, qui associait à l'affaire nouvelle le sanglant souvenir, 
présent à chaque esprit, du procès des Calas. L'avocat sentait 
qu'auprès de ses confrères il avait gagné son procès. De sa voix la 
mieux aiguisée, « flûtée pour le sarcasme », où passaient des 
acecents de triomphe, le terrible petit homme, gesticulant, tour- 
mentait Duval. Il évoquait l'irritant souvenir du mariage Becquin 
et ces vieux procès que l'assesseur naguère avait fait perdre au 
Conseiller Douville. Le vieillard ergota. Alors ce fut le tour du 
bâtonnier de s'informer si Duval n'avait pas été curateur du jeune 
Becquin : il est admirable comme cette famille peu connue oc- 
cupait en l'an 1766 les esprits de MM. les avocats au barreau de 
Paris. Enveloppé d'une curiosité qu'il sentait hostile, M. Duval, 
objet de tous les propos, perdit contenance. Ce n'était pas impu- 
nément qu'il avait depuis des semaines les nerfs tendus, l'esprit 
tourné vers une pensée unique. Il sentit s'effondrer d'un coup 
autour de lui, sous l'œil amusé d'une galerie malveillante, tout 
l'édifice patiemment bâti de ses belles tirades. 

Alors, mù d'un suprême espoir, il s'adressa une dernière fois 
au Procureur Général, mais de quel ton pitoyable, humilié! 
Ah, certes ! il ne s'agit plus de faire valoir ses services, de pré- 



240 CHAPITRE XI 

senter ses titres à une récompense, de postuler des lettres de 
noblesse; maintenant le vieillard démonté ne trouve pas d'expres- 
sion assez humble pour solliciter encore une fois la suppression 
du mémoire odieux. 

Je me suis flatté, Monseigneur (i), que vous ne trouveriés pas 
mauvais que je prenne la liberté de vous adresser ces éclaircis- 
semens, pour vous mettre en état de me donner une décision : 
j'ai tant de confiance en vos boutées et en celles de M. le premier 
président que j'espère qu'elle me sera favorable et que vous ne me 
renverrés pas sans une satisfaction qui me tranquilise; il seroit 
bien humiliant pour moi de m'en retourner sans rien obtenir. S'il 
y avoit à craindre qu'en ordonnant la supression du mémoire en 
faisant mention de la requête dont j'ai eu l'honneur de vous pré- 
senter le projet, je ne puisse demeurer juge, ne seroit-il pas possible 
que cette suppression soit ordonnée sur votre réquisitoire, sans 
requête de ma part, en observant que Moisnel a donné son désaveu 
et que vous êtes instruit que par délicatesse j'hésite à juger jus- 
qu'à ce que la Cour se soit expliquée à cet égard ; que pour faire 
cesser ces retards et calmer mon inquiétude, vous requérés... 

Je vous demande pardon, Monseigneur, de la liberté que je 
prend de vous faire celte observation ; je vouderois trouver un 
moyen, pour me retirer avec honneur du pas que j'ai fait, et pour 
que celte malheureuse affaire ne soit point remuée davantage, 
à Paris ce 28 août [766. 

M. Duval plaidait une cause perdue. L'opinion s'était pro- 
noncée contre lui sans appel; elle se déchaînait de jour en jour 
avec une violence accrue, telle qu'il ne dépendait plus du Procu- 
reur Général ni de personne de laisser, comme il dit, Duval de 
Soicourt juge du procès. Il quitta Paris la tête basse, ayant reçu 
l'ordre formel de rentrer au plus vite à Abbeville afin de se 
désister. L'âme à jamais ulcérée, il rédigea, se débattant encore, 
cette ultime déclaration (2) : 

Déclarons, dit-il, nous déporter dujugement desurcis, ordonné 
par notre sentence du 28 février dernier, confirmé par arrest du 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 205. 

(2) Jbid., f° 175. 



^ACQUITTEMENT DES DERNIERS INCULPES 24 1 

A juin suivant, contre les sieurs Dumaisniel de Saveuse et Dou ville 
de Maillefeu, accusés contumax, même de celui ordonné contre le 
sieur Moisnel, accusé présent, quoiqu'à son égard nous nayons 
aucun moyen de déport à articuler, ayant désavoué le mémoire 
dont sera parlé cy-après... ; mais c'est attendu que l'on ne doit pas 
disjoindre son jugement d'avec celui des deux autres accusés. 

Déclarons que les motifs de notre déport sont r pareeque tout 
en dernier lieu à Paris, nous avons présenté un projet de requête, 
à M. le premier président et à M. le procureur général touchant un 
mémoire à consulter, rempli de faits faux et malignement tournés, 
desquels on est parti pour se permettre des insinuations injurieu- 
ses contre nous, et qu'il étoit inséré dans ledit projet que nous 
dénoncerions ce mémoire en tant que besoin seroit, d'où l'on pou- 
voit inférer, quayant proposé de nous rendre dénonciateur de ce 
mémoire, nous ne pouvions plus conserver la qualité de juge, 
2 parce que notre intention est de nous conserver par ce déport, 
dans le droit de nous pourvoir de la manière et ainsi que nous avi- 
serons bon être, tant à raison dudit mémoire, qu'à raison des 
propos indécens et injurieux tenus contre nous a diverses personnes 
par quelqu'un des plus près païens des susdits accusés et tous autres, 
fait à Abbeville ce 3 septembre 1766. 

Ces mêmes jours (i) la Cour des Aide? avait à statuer sur 
l'appel interjeté par Broutelle contre la décision qui le repoussait 
de la présidence de l'Election. Ce fut un bel arrêt. Le petit 
neveu de Voltaire, M. d'Hornoy (2), s'était chargé d'édifier la 
Cour sur les mérites du personnage. Au rapport du conseiller 
Goudin, « ce maraud de Broutelle » fut débouté tout d'une voix. 
« Il broutera désormais ses chardons et voilà du moins cet âne 
rouge incapable de posséder jamais aucune charge (3) ». Quelle 
chute pour le misérable après des espoirs si riants! 

La nouvelle de ce désastre, qui fut connu à Abbeville le 
11 septembre, amena l'infortuné Duval à reprendre encore une 

(i) Xous n'avons pu retrouver la date exacte de l'arrêt; On sait que les 
archives de la Cour des Aides ont été brûlées. 

(2) Cf. Lettre de VoLTAIREà d'Alembert ^\u 16 septembre 1766. 

(3) Par arrêt du Conseil du 28 avril 1769, Broutelle fut autorisé à reven- 
dre sa charge. Il mourut peu après, de désespoir peut-être, et la présidence 
tut vendue par sa sœur le 25 août 1770 à M. Hermant de Norville (Archives 
delà Somme, C. 1909. 1" 149 ) 



242 CHAPITRE XI 

fois la plume : « Je n'ai, dit-il, (1), jamais frayé ni été lié avec 
le sieur Broutelle... Tant que je l'ai vu sur le tableau des avo- 
cats, j'ai eu lieu de présumer qu'il méritoit d'être de leur corps et 
qu'il avoit les qualités requises pour cela; je l'ai vu leur bâton- 
nier, assister à leurs cérémonies, aux repas de réception, recevoir 
des jettons, plaider quelquefois devant nous, juger avec nous 
assés souvent ; je devois donc le convoquer». En même temps 
Duval, pour achever de se justifier contre « les fausses imputa- 
tions et les calomnies dont on pourroit chercher à le noircir », 
envoie au Procureur Général un certificat (2) délivré devant 
notaire par la dame Citerne, veuve de Jean François Maupin, 
concierge du Présidial, « laquelle certifie et atteste à tous qu'il 
appartiendra qu'elle a été convoquer et inviter de la part de 
M. Duval de Soicourt en la manière ordinaire et acecoutumée 
M. Crignon et l'avocat Wignier, qui ont déclaré tous deux être 
parents ». 

C'est qu'en effet M. Douville avait trouvé la même difficulté 
qu'autrefois l'assesseur pour composer le tribunal qui connaîtrait 
de l'affaire. Duval et Broutelle tous les deux hors de cause, 
M. Lefebvre de Villers restait seul possible des trois juges qui 
avaient condamné La Barre. Le vieil homme sans doute n'était 
pas tout à fait « un imbécile », comme en style peu chrétien 
écrit Madame Feydeau ; il avait du moins l'esprit borné, la 
volonté vacillante. Voltaire (3) affirme (mais faut-il croire Vol- 
taire ?) qu'il aurait dès l'instruction protesté contre la rigueur 
déployée par Soicourt à Pencontre des inculpés. Il est plus pro- 
bable qu'il subit passivement l'influence de l'autoritaire assesseur. 
Depuis le jugement il était parti pour la campagne, soit afin de 
n'entendre plus parler du procès, ou parce que c'étaient les 
vacances. Etant bon homme, il accepta de revenir tout exprès à 
Abbeville afin de se déjuger. Mais, ce président trouvé, deux 
assesseurs restaient à découvrir. 



(1) Dossier Joîy deFleury, f" 177. 

<2) MM., f° 179. 

(3) Dans le Cri du s&ng innocent : « A cette réponse si ingénue et si 
•vraie, le troisième juge, nommé Vill ts, se récrie: Il ne faut pas tant tour- 
menter ces pauvres innocents ». 



l'acquittement des derniers inculpés 243 

Le lieutenant particulier civil, M. Crignon (1), dont parle 
la concierge, voulut bien alors s'apercevoir qu'il n'était pas parent 
si proche du jeune Moisnel qu'il avait d'abord supposé. « Ayant 
eu l'occasion » de voir une de ses cousines habitant St- Valéry 
du nom de Moisnel « et lui ayant demandé ce qu'elle en pensoit, 
elle répondit que, bien que ce fût le même nom, ce n'était pas la 
même famille (2) ». Enfin, à défaut de magistrats et même 
d'avocats du siège, «on prit pour troisième juge un gradué appelé 
M. de Branlicourt (3) ». 

C'est devant ce tribunal enclin à l'indulgence que comparut 
Moisnel le 10 septembre 1766, «en la chambre du conseil cri- 
minel de la Sénéchaussée de Ponthieu. a Du moins pour le prin- 
cipe l'enfant fut-il « admonesté ». Et telle était contre lui la 
prévention du parquet de Paris que nous trouvons dans le dos- 
sier Joly de Fleury une note (4) de la main même du Procureur 
Général, qui tient à s'informer « si ledit Moisnel a suby la peine 
prononcée contre luy par ce jugement ». 

Plus heureux, Saveuse et Maillefeu n'eurent pas même l'ennui 
de se présenter. La contumace a leur endroit fut déclarée bien 
instruite; mais, « prononçant (5) sur le chef d'accusation formé 
contre eux », le tribunal les en déchargea et les renvoya 
« quittes et absous ». 

Cela ne leur suffît point. Huit jours après les acquittés, qui 
sans doute s'étaient décidés à reparaître, présentèrent requête à 
M. Lefebvre de Villers dans le but d'être autorisés à publier la 
sentence d'absolution (6). « L'affaire malheureuse dans laquelle 
ils ont été enveloppés a acquis dans le royaume et même dans 
les pays étrangers la plus grande publicité. Elle a fait l'objet de 
tous les entretiens et des papiers publics pendant un long temps; 



(1) Paul-Henri Crignon/ Lieutenant particulier du Sénéchal de Ponthieu 
et conseiller au Présidial en 1748 

(2) M. Duval obtint du fait un certificat qu'il adressa au procureur géné- 
ral. (Bossier Joly de Fleury, f" 176). 

(3) M. Lefebvre de Branlicourt, Conseiller de ville. 

(4) P l&S- 

()) Devfrité, Recueil intéressant, p. 95. 
(6) Ibii., p. 94. 



, , , CHAPITRE XI 

244 



on en a nommé tons les accusés, on leut a impute des cm 
horribles H est de la dernière importance pour les suppliants 
Se r le impressions sinistres que le public a prises sur leur 
compte » Le jour même, M. de Villers fit droit à la demande 
ainsi qu'il en était requis. 



CHAPITRE XII 
Le recours en grâce de Gaillard d'Etallonde 



Deux condamnés restaient, d'Etallonde et Voltaire. 

Après avoir séjourné six semaines à l'abbaye du Lieu-Dieu, 
proche la mer, en l'attente des événements, d'Etallonde, léger 
d'argent, était passé dans la Gueldre, sur les confins de Hollande 
et d'Allemagne. Quand sa bourse fut épuisée, il s'engagea, comme 
tant d'autres, dans l'armée prussienne, sous le nom de Morival (r). 
Il servait en qualité de cadet dans un régiment à Wesel lorsque, 
au début de 1767, l'idée lui vint d'écrire à Voltaire* 

Le grand homme maintenant se reprenait à la confiance. 
Mais en ces mois tragiques de l'été 1766, la peur, une peur incoer- 
cible, s'était emparée de son esprit, assiégé d'images changeantes 
et toujours trop vives. D'abord sa nièce Florian Pavait mis au 
courant des faits d'Abbeville, qui n'est qu'à cinq lieues de son 
château d'Hornov. — Elle-même entretenait des relations assez 
suivies avec M ,ue Feydeau. — Plus tard, ses correspondants 
ordinaires, d'Alembert, Damilaville, lui mandèrent ce qu'ils 
surent du procès au Parlement. Quand il connut la diatribe 
lurieuse de Pasquier contre les philosophes, il lui parut qu'il n'y 
avait plus de sûreté pour lui dans sa retraite plaisante de Ferney. 
Faudrait-il à son âge quitter ses domaines ornés à plaisir, les 
villages dont il était seigneur, tant d'établissements qu'il avait 
créés et ses bâtiments nombreux, pour quoi il avait tant dé- 
pensé (2) ? Sans doute il les détestait d'une haine forcenée, ces 

(1) Morival était le nom d'une terre de la famille Gaillard. 

(2) V. 110 1 anime m lettres a d'Alembert du 16 juillet 1766, à Damilaville du 
7 juillet, au même du 21 juillet : <r Je me laisse si peu abattre que je pi en- 



246 CHAPITRE XII 

robins sinistres, ces « Busiris », « cannib'ales » dont la barbarie 
« ferait frémir des sauvages ivres... L'Inquisition, écrit-il à des 
correspondants sûrs, est fade en comparaison de vos jansénistes 
de Grand'Chambre et de Tournelle ». Après les Calas, Lally; 
et maintenant c'est La Barre qui meurt dévoré par le minotaure 
parlementaire. Mais aussi quelle fureur a pris ces « insensés » 
de jouer les Polyeuctes en plein dix-huitième siècle (1)? Le 
voyait-on, lui, Voltaire, renverser les crucifix dans les temples? 
Au contraire, il avait construit une chapelle dans son château. Et 
n'a-t-il pas toujours « tâché d'inspirer le plus profond respect pour 
les lois reçues? » Qui l'attaque est ennemi « de la raison, de la 
vertu et de la religion ». Ce « jeune fou » de La Barre avait bien 
besoin en vérité de posséder dans sa chambre le Dictionnaire 
philosophique et de répondre surtout aux magistrats « qu'il a 
puisé son aversion pour nos saints mystères dans les livres des 
Encyclopédistes et de plusieurs philosophes de nos jours » ! C'est 
« l'imposture (2) la plus absurde et la plus ridicule. Deux jeunes 
étourdis que la démence et la débauche ont entraînés jusqu'à des 
profanations publiques ne sont pas gens à lire des livres de philo- 
sophie. S'ils en avaient lus, ils ne seraient pas tombés dans de 
pareils excès (3). Ils auraient appris à respecter les lois et la reli- 
gion de notre patrie ». — «Tâchez, dit-il àd'Alembert (4), d'ap- 
profondir un bruit si odieux et si dangereux ». 

' Pour lui, il va prendre les eaux de Rolle en Suisse. « Sûre- 
ment elles lui feront mal. On ne digère rien après de pareilles 
aventures (5). Trop près encore de France, il ne se sent pas en 
sécurité ; son imagination s'exalte. Il presse — mais en vain — 
tous les philosophes de se réfugier avec lui à Clèves, où il avait 
demandé à Frédéric un asile. Tronchin, qui le vit en ces jours de 
défaillance, avait beau lui représenter « l'absurdité de sa crainte 

drai probablement le parti d'aller finir mes jours dans un pays où je puisse 
faire du bien (à Clèves) ». 

(1) Lettres à d'Alembert et à Damilaville du i<*r juillet 1766. 

(2) Lettre au Marquis d'Argence du i cr juillet 1766. 

(3) Il est piquant de rapprocher les termes dont se sert ici Voltaire des 
éloges qu'il adressera par la suite au Chevalier de la Barre, quand le danger 
sera passé. 

(4) Lettre du i cr juillet 1766. 

(5) Lettre à d'Argental du I er juillet 1766. 



LE RECOURS EN GRACE DE GAILLARD D ETALLOXDE 247 

que la France ne vint, pour une imprudence, saisir un vieillard 
sur un territoire étranger pour l'envoyer à la Bastille », nulle 
considération ne le pouvait rassurer; et le médecin finit par 
s'étonner « qu'une tête organisée comme la sienne se dérangeât 
au point où [il] la voyait ». En se couvrant les yeux de ses 
poings et en fondant en larmes : « Eh bien, oui, mon ami, je 
suis fou >>, fut sa seule réponse (i). « J'avoue, écrit-il à Riche- 
lieu (2) que la tempête qui a fait périr ce jeune fou de chevalier 
de la Barre m'a fait plier la tête... » — « Le mal est que ces impu- 
tations parviennent au Roi... Les sages dans des circonstances si 
funestes doivent se taire et attendre (3) ». 

Mais les jours s'écoulant sans qu'il fût inquiété, on lui fit com- 
prendre qu'il ne pouvait décemment persévérer dans cette exces- 
sive prudence. Il avait pour sa gloire mieux à faire que de désa- 
vouer une fois de plus le Dictionnaire justicié (4). Les autres 
philosophes écrivaient, se démenaient, intriguaient, cependant 
que lui, leur chef, nommément visé par le Parlement, restait coi. 
Or, si fort qu'il protestât, il n'était pas moins devant l'opinion 
solidaire du chevalier, lequel en définitive avait eu la tète tran- 
chée à cause de lui, en haine de lui, Voltaire. Donc pour se 
défendre, il fallait qu'il le défendit. Il rédigea la « Relation (5) 



(1) Cité par Mme de Witt-Guizot (t. V de l'Histoire de France de Guizût, 
p. 259). 

(2) Lettre du 19 août 1766. 

(3) Lettre à l'abbé Morellet du 7 juillet 1766. 

(4) Lettre à Damilaville du 12 juillet 1766. 

(5) Voltaire dans cette,. Relation s'est servi des renseignements transmis 
par la famille de Florian. Il incrimine de la façon la plus nette Belle val. Les 
faits sont ainsi plus exactement rapportés que dans le Cri du sang innocent, 
écrit plus tard sous l'influence de Linguet. 

D'après M. Beuchot, une première édition de cette Relation (de 2 \ pages 
in-8) aurait paru en 1766; elle serait datée du 15 juillet. C'est elle que Vol- 
taire aurait adressé le 14 juillet à Damilaville. Mais il 1 n'était pas sûr n de 
tous les faits qu'elle contenait. (Lettre à d'Alembert du 23 juillet). Voltaire 
n'osa pas même envoyer en personne cette Relation à Frédéric (Lettre à 
M. Thiériot du 26 juillet). 

Mais l'existence de cette première édition est formellement contestée par 
M. G. i3kn'GESCO (Voltaire. Bibliographie de ses œuvres, t. II, p. 167 et suiv.). 
Elle reçut en tout cas bi peu de diffusion que les mieux informés parlent de 
l'édition de 1768 (Amsterdam (?) 30 pages, in-8) comme d'une nouveauté : 



248 CHAPITRE Xll 

de la mort du chevalier de la Barre par M. Cassen, avocat au 
Conseil du Roi, à M. le Marquis de Beccaria ». Mais si habiles 
furent les précautions dont il s'entoura que jusqu'en 1768 les 
mieux informés ignorèrent l'opuscule ; et longtemps encore 
il prétendit n'avoit été pour rien dans cet écrit (1). A ce signe 
certain tout le monde connut qu'il en était l'auteur. 

Pourtant, frustré dans son attente, le public attribuait à Vol- 
taire trois lettres manuscrites, datées du 6 juillet, qui couraient 
sous le manteau. « Elles en sont dignes, proclament les Mémoires 
secrets (6 août 1766), par ce cri de l'humanité qu'il fait entendre 
partout, et parce sarcasme fin dont il assaisonne tout ce qu'il 
dit ». Il était dans ces épîtres question d'un jeune prêtre, nommé 
Le Camus, qui communia un cochon et plus tard devint car- 
dinal (2). C'était, -prétend l'auteur, un parent de La Barre. On 
dit que le Parlement « furieux contre ces lettres », en porta 
plainte au Roi. Voltaire, en ce moment, n'aurait eu garde de 
s'aliéner Messieurs... 

Linguet s'entourait de moins de mystère pour évoquer le 
souvenir ensanglanté de La Barre. Sans doute, après l'éclat im- 
puni du Mémoire à consulter, il n'estimait plus courir grand 
risque; mais il aimait mieux encore le risque que l'oubli. Car il 
se morfondait dans la Grand'Salle (3), « sans protecteur, sans 
caution ; une figure inconnue et peu prévenante, un air 
timide que l'on pouvait croire sauvage, ne détruisaient pas les 
impressions que l'on tâchait d'accréditer contre [lui] » Pour for- 
cer l'attention rétive il publia sa «Théorie des loix civiles (4) », 
longtemps méditée, où il a gagné cette gageure de combattre tout 
ensemble les institutions et la philosophie qui les voulait 



M mC du Deffand (lettre à Walpole du 23 août), Mémoires secrets du 10 mars. 
Plus tard Voltaire reproduisit sa Relation en 1769 à la suite de la Canonisa- 
tion de St-Cueufin, et dans le t. I des Choses utiles et agréables, en 1771, au 
mot Justice, dans la 7c partie de ses Questions sur l'Encyclopédie. 

(1) V. notamment sa lettre curieuse à Belleval du 13 décembre 1773. 

(2) Cf. lettre de Voltaire à Damilaville du 25 juillet : « Voici l'extrait 
d'une lettre que je viens de recevoir.. » 

(3) Cf. Cruppi, Linguet, p. 156. 

(4) Théorie des Loix Civiles ou Principes fondamentaux de la Société, Lon- 
dres. 1767. 



LE RECOURS EN GRACE DE GAILLARD D ETALLONDE 249 

réformer, livre étonnant où Lînguet sans exception heurte de 
front tous ses contemporains. 

Cette insolente Théorie s'ouvre par un Discours Préliminaire 
dédié à M. Douville, Conseiller au Présidial d'Abbeville. Linguet 
y prend argument du procès de La Barre pour conclure à la 
nécessité des plus complètes réformes judiciaires. Il en profite 
pour « répéter (i) d'une manière plus enveloppée, mais plus 
méchante et plus maligne, les insinuations injurieuses et calom- 
nieuses qu'il avoit déjà répandues avec plus de détails dans le 
Mémoire à consulter (2) ». 

Le fils Duval s'en vint à Paris tout exprès pour remettre au 
Parquet, avec un « mémoire instructif et justificatif» rédigé par 
son père, un « model de requête » tendant à supprimer du Dis- 
cours préliminaire « les traits les plus affilés de la calomnie ». 
Il vit M. Roullenois ; mais sans doute le Procureur Général ne se 
pressait pas de prendre parti, car le mousquetaire, impatienté, 
demande le 21 juin 1767 s'il lui faudra « rester jusqu'à la im du 
Parlement à manger tout son argent ». Sa lettre (3) est tout 
entière bien amusante. Duval montre Linguet d'abord, 

... Cet homme remuant, ambitieux, et à ce que j'ai oui dire peu 
délicat et peu fait par conséquent pour être cru. Il avoit formé le 
beau projet de saisir l'occasion de celte affaire pour se faire con- 
noitre et se faire une réputation comme celle qu'Elie de Beaumont 
s'éloit acquise dans l'affaire des Galas. En conséquence il a fait le 
mémoire et on l'a envoyé dans je ne sçais combien de villes, et à je 
ne scais combien de personnes . .. Ensuitle on a voulu engager Vol- 
taire a prendre fait et cause [qui d'ailleurs refusa son concours. Mais], 
quand une fois Nos Seigneurs de par'cmcnt auront bien voulu 
mettre la probité de mon pero au grand jour, alors que le s' Linguet 
dise et fasse tout ce qu'il voudra, cela sera bien égal à mon père 



(1) Requête de Duval de Soicourt, Dossier Joly de Fleurv. t" 192 

(2) Ce passage surtout excitait la colère de Duval : « Il y a eu. comme on 
voit, treize mois d'intervalle entre l'oppression de l'innocence et sa téhabilita- 
tion (entre les deux jugements d'Abbeville). Ce n'était pas la difficulté de la 
connoitre qui en a fait si longtemps retarder l'aveu. Il y aurait à ce sujet de 
terribles choses a dire. Je me contenterai d'observer que les juges qui ont 
décrété ce jeune homme n'étaient point du nombre de ceux qui l'ont absous.l 

(3) Au procureur général, Dossier joly de Fleurv, f" 188, 



250 CHAPITRE XII 

qui se contentera d'avoir pour cet homme le plus parfait mépris; 
et je suis bien sur qu'alors et M r de Bslleval et M r Douville seront 
sots et ne souffleront plus le mot, et nous vivrons tranquils comme 
nous avons toujours vécus; au lieu qu'aujourdhui ct?s gens-là on 
un air comme si ils nousavoient écrasés par leur puissance et leur 
crédit. 

Nos Seigneurs du Parlement n'avaient nul motif de spéciale 
bienveillance pour un auteur, lequel osait imprimer par exemple 
que « le métier de juge est un des plus dégoûtants, peut-être 
même un des plus propres à occasionner le remords ». Et d'ail- 
leurs ils avaient une revanche cà prendre contre cet impudent 
Linguet qui s'était, dans l'affaire du Mémoire, joué du Premier 
Président en personne. Sans doute aussi éprouvaient-ils quelque 
gêne d'avoir si délibérément devant l'opinion publique aban- 
donné Soicourt et Hecquet, leurs complices en somme, coupables 
d'obéissance. La requête de M. Duval se présenta fort à point 
pour donner sans trop d'éclat une leçon à l'encombrant avocat, 
une satisfaction au vieux juge. Après des correspondances, où les 
termes de la réparation furent pesés par points et virgules, le 
Parlement, suivant arrêt du 14 juillet 1767, ordonna (1) que 
les passages incriminés « et généralement tout ce qui, dans le 
Discours Préliminaire, tendroit à diffamer ledit Duval de Soi- 
court, servaient] et demeurerfaLnt] supprimés,, comme étant un 
libelle diffamatoire contre P honneur, la réputation et la conduite intacts 
dudit Duval de Soicourt, qui a instruit, à la requête du substitut de 
notre Procureur Général en la Sénéchaussée* de Ponthieu à 
Àbbeville, le procès criminel mentionné au Discours Prélimi- 
naire ». Comme c'était à Abbeville, « sa patrie », que Duval 
tenait surtout à ce « qu'il n'y eût pas le moindre louche sur sa 
probité », la Cour lui permit encore « de faire imprimer et 
afficher » son arrêt en ladite ville et partout où il appartiendrait. 

« M. le Sénéchal et M, le premier président lieutenant 
général » eurent ainsi motif authentique de rendre à Duval de 
Soicourt leur estime un instant ébranlée, mais, en dépit de cette 
satisfaction ultime d'amour-propre, le souvenir du sang versé par 
son ordre ne se pouvait effacer de la mémoire du vieux juge. On 

(1) Dossier Joly de Fleury, f° 192. 



LE RECOURS EN GRACE DE GAILLARD D ETALLOXDE 251 

l'avait connu catholique assez tiède, « livré (1) presque entière- 
ment à lasociété de MM. V(an) R(obais), protestants privilégiés ». 
Non sans surprise, on le vit « donner tout d'un coup, après la 
mort du chevalier de la Barre, dans une dévotion qui ne lui était 
pas ordinaire, fréquenter toutes les églises, assister à tous les 
petits exercices de piété de chaque semaine et de chaque paroisse. 
Il parut même tomber dans une mélancolie profonde, dont le 
public à Abbeville indiquait volontiers la cause et qui. selon lui, 
le mena par degrés à la mort ». 

Il mourut au mois de mars 1771 d'une « hydropisie de poi- 
trine ». Il avait reçu les sacrements « et attendait avec la tran- 
quillité d'une bonne conscience son heure dernière » (2), lors- 
que M. Abraham Van Robais le vint trouver et lui déclara que le 
chevalier de Boëncourt, oncle d'Etallonde et son ancien ami, 
« s'informait souvent de sa santé, et qu'il le désirait voir, s'il le 
trouvait bon ». C'était, semble-t-il, un pieux mensonge, car 
Van Robais de son côté aurait affirmé au chevalier que Duval 
souhaitait vivement de lui parler une dernière fois. « Eh ! Mon- 
sieur, répondit le mourant, dites-lui que je le verrai avec plaisir, 
que j'ai toujours été son ami et le suis encore, qu'il est bien 
douloureux pour moi d'avoir été obligé de condamner son 
neveu. Je vais mourir et paraître devant Dieu; j'atteste que s'il 
me fallait encore tout à l'heure prononcer sur cette affaire, je la 
jugerais de même. Peut-être me tromperais-je, mais il ne fau- 
drait s'en prendre qu'à mon défaut de lumières. » L'oncle vint, 
les deux amis s'embrassèrent. Us eurent l'un et l'autre la discré- 
tion de ne pas parler du neveu condamné. L'oncle enfin se 
retira et M. de Soicourt mourut. Il v a des témoins irréprocha- 
bles et du discours du juge expirant et de la scène attendrissante 
qu'on vient de raconter, laquelle fait au moins autant d'hon - 
neur à l'oncle de M. d'Etallonde qu'à M. de Soicourt ». 

C'est, il est vrai, au fils Duval que nous empruntons ces 
lignes. Mais par ses commentaires Devérité confirme qu'elles 
relatent exactement la suprême rencontre des deux vieillards au 
seuil de la mort. Ne dirait-on pas, dans son cadre Louis XVI, un 

(1) Devérité, Recueil, p. 170, note. 

(2) Lettre écrite par le fils Duval après la publication du Cri du saug inno- 
cent dans le Courrier du Bas-Rhin, Devérité, op. cit., p. 170. 






252 CHAPITRE XII 

tableau édifiant tracé par le pinceau moral de Greuze ? Il nous a 
paru qu'avec sa couleur du temps, la « sensibilité » désuète dont 
elle est imprégnée, cette «scène attendrissante » constituait la 
meilleure oraison funèbre et peut-être la meilleure défense de 
l'assesseur d'Abbeville. S'il eut dans le drame une part person- 
nelle que nous n'avons point celée, il n'est pas juste en vérité 
qu'on continue de faire peser sur ses épaules frêles la responsabi- 
lité totale d'une manœuvre politique, conçue et consommée 
par de plus grands que lui. 

Le Marquis de Monchy, sénéchal de Ponthieu, étant mort le 
6 septembre 1768, sa charge fut achetée par le jeune M. de 
Framicourt. Il venait déjà d'être élu maïeur ; ce qui prouve que 
les habitants d'Abbeville ne tenaient nulle rigueur à la famille 
Gaillard de la condamnation d'Etallonde. Moins indulgente, l'ad- 
ministration estima que cette charge, la plus honorable de la 
province, ne pouvait être remplie par le frère d'un condamné à 
mort. Framicourt se vit refuser ses provisions. Il en fut, 
dit-on, fort piqué. Et le bruit public lui prêta l'intention (dont 
s'émut le procureur Hecquet) (1) de « faire imprimer le procès 
fait contre d'Etallonde, son frère, et le sieur Lefèvre de la Barre, 
défiguré, altéré et commenté par le sieur de Voltaire ». 

La menace émut Joly de Fleury qui s'en ouvrit au neveu du 
philosophe, mais un neveu parlementaire, M. d'Hornoy. Celui- 
ci d'abord défendit Framicourt d'une si sombre imputation. 
« C'est vraisemblablement une noirceur de gens qui ont persécuté 
si cruellement sa famille, on ne pardonne guères à ceux à qui on 
a fait autant de mal... (2) » Mais il affirme en outre que son 
oncle ne songe plus à l'affaire de La Barre, dont il est vrai 
«qu'il a été vivement affecté dans le temps... M r de Volt (aire) 
saisit les choses qui l'afligent avec une grande vivacité, quand il 
se livre en un objet et qu'il est contredit, ou qu'on veut 
l'effrayer, la contradiction Pechaufk et le porte à des démarches, 
qui font la plus grande peine et la plus grande terreur à tous 



(1) Lettre du Procureur du Roi du 18 avril 1769 (Dossier Joly de Fleury, 
f° 209). 

(2) Dossier Joly de Fleury, f° 207. — Alexandre Marie François de PauU 
de Dompierre d'Hornoy, né a Abbeville le 23 juillet 1742, Conseiller au Par- 
lement en 1763, président en 1780. 



LE RECOURS EX GRACE DE GAILLARD D'ETALLONDE 2)} 

ceux qui s'intéressent à lui. Sa famille l'éprouve tous les jours... 
Mais sur la malheureuse affaire d'abbeville, personne ne Ta 
contredit, elle n'a eu aucune suite qui eut pu entretenir la cha- 
leur avec laquelle il l'avait sentie dans le temps... » 

Je ne sais si M. d'Hornoy était sincère ; en tout cas, il se 
trompait. A défaut de Voltaire, l'avocat Cassen avait déjà 
publié la relation que sans doute Framicourt se proposait de 
répandre. Et peu de temps après, c'est en faveur du condamné, 
d'Etallonde lui-même, que Voltaire entre en campagne à visage 
cette fois presque découvert. Sollicité par le fugitif, il l'avait 
aussitôt recommandé à Frédéric. Le Roi de Prusse était, no- 
nobstant son goût pour la philosophie, assez mal prévenu (i) à 
l'égard des sacrilèges d'Abbeville. Il accorda cependant à Mori- 
val le brevet d'officier demandé. Puis, M m< ' de Boëncourt étant 
morte, le Président se fît attribuer la part de son fils dans la 
succession maternelle, confisquée en vertu de l'arrêt de condam- 
nation. Voltaire accable à ce propos d'invectives le père 
dénaturé. Il semble que, pour garder l'héritage à sa famille nom- 
breuse, M. de Boëncourt n'avait pas d'autre parti à prendre. Il 
est vrai qu'en outre Voltaire (2) lui reproche d'avoir laissé l'exilé 
sans aucun secours d'argent. Et de tait il n'apparaît pas que le 
Président, après avoir favorisé l'évasion d'Etallonde, ait tenté en 
sa faveur aucune sorte de démarche. Mais peut-être, en abandon- 
nant le fils coupable à sa fortune, le vieux magistrat chrétien 
obéissait-il à des scrupules de conscience. L'activité intelligente 
qu'il a déployée et sans doute aussi les dépenses qu'on l'a vu 
prodiguer au profit de La Barre, montrent qu'il n'était pas « le 



(1) Cf. lettres de Frédéric des 7 et 13 août 1766 : « La scène qui s'est 
passée à Abbeville est tragique : mais n'y a-t-il pas de la faute de ceux qui 
ont été punis ? Faut-il heurter de front des préjugés que le temps a consacrés 
dans l'esprit des peuples ? Et si Ton veut jouir de la liberté de penser, faut-il 
insulter à la croyance établie 9 ... La discrétion, la décence, surtout le respect 
que tout citoyen doit aux lois obligent de ne point insulter au culte reçu et 
d'éviter le scandale et l'insolence... Socrate n'adorait pas les Dèos majores et 
minores Gentium ; toutefois il assistait aux sacrifices publics. Gassendi allait a 
la messe et Newton au prône ». 

(2) Lettres du 14 août 1774 au Chancelier Maupeou, du 28 septembre 1774 
à d'Alembert : « 11 garde ce bien et n'a jamais assisté son fils. Il y a de belles 
âm^s ! » 



254 CHAPITRE XII 

plus avare sot d'Abbeville (i) ». Il convient donc de chercher à 
son abstention des motifs plus nobles que n'a soupçonné 
Voltaire. 

Vers la fin de 1773,. Morival était lieutenant dans le régi- 
ment d'Eichmann, àWesel. Il s'avisa que son père étant âgé (2), 
il serait bon qu'il se rendît capable de recueillir sa succession ; il 
suffisait, pour cela qu'il obtînt des lettres de grâce : c'est à quoi 
s'est, jusqu'à la fin, bornée son ambition. Mais pour l'entérine- 
ment de ces lettres, il se devait présenter en personne. Il fit donc 
demander par son protecteur Voltaire au roi de Prusse un congé 
d'un an, qu'il passerait chez le philosophe. Frédéric accorda le 
congé sans aucune bonne grâce, se disant d'ailleurs persuadé que 
Voltaire n'obtiendrait rien (3) : « Il est contre la dignité du Roi 
de France qu'après que l'un a été justicié publiquement, il puisse 
pardonner a l'autre sans paraître en contradiction avec lui- 
même ». 

Au mois d'avril 1774, Morival est à Ferney (4). Voltaire, qui 
l'avait un peu légèrement recommandé sans le connaître, cons- 
tate avec stupeur son ignorance totale. « Son éducation {5) 
avait été très négligée par son père, sot et dur président de pro- 
vince, qui destinait son fils à être prêtre : il ne savait pas seu- 
lement l'arithmétique quand il est venu chez moi. » Voltaire se 
propose de faire un ingénieur de cet ignorant ; il lui donne des 
maîtres et, à la fin de l'année, l'élève a réalisé des progrès si 
surprenants qu'il est « consommé dans la géométrie pratique et 
dans les fortifications. » Pour que Frédéric ne garde aucun doute 
sur les talents de son officie*', on lui envoie une grande boîte en 
fer-blanc qui contient, levé par d'Etallonde, le plan de tout le 
pays entre les Alpes et le Jura le long du lac de Genève. 



(1) Lettre de Voltaire à Frédéric du 8 décembre 1772. — L'opinion à 
Abbeville paraît avoir été très frappée par la rigueur du Président envers son 
fils. M. Louandre écrit encore (Histoire, t. II, p. 154) : « Au premier bruit 
de l'enquête d'Etallonde s'était réfugié près de l'abbé du Lieu-Dieu, car il 
redoutait la sévérité de son père... qui devait siéger parmi ses juges. » 

(2) Le Président de Boèncourt était né en 1709. 

(3) Lettre de Frédéric du 10 février 1774. 

(4) Lettre de Voltaire à Frédéric du 26 avril 1774. 

(5) Lettre de Voltaire à Frédéric du 7 décembre 1774. 



LE RECOURS EX GRACE DE GAILLARD D*F/IALLONDE 25) 

Cependant Voltaire à Paris nouait force intrigues ; mais une 
malechance obstinée dérangeait tous ses plans. Sa première 
pensée fut de s'adresser à Louis XV, cette fois par l'entremise de 
M me du Barry. Le vieux courtisan entretenait avec la favorite 
un commerce de coquetteries. Et d'ailleurs que de changements 
en France depuis L'arrêt de 17(6 ! Le Parlement qui avait con- 
damné La Barre se morfondait en exil. Il est vrai que M. de 
Maupeou, si acharné contre le chevalier, était devenu Chance- 
lier. Mais le Chancelier de Maupeou se souciait fort peu des 
arrêts rendus par le Premier Président. Dans sa lutte enragée 
contre ses anciens collègues, il avait trop à faire de se concilier 
l'opinion rebelle pour refuser rien a Voltaire... Seulement «le 
roi (1) mourut au mois de mai et M me du Barry alla à Pont 
aux Dames». Alors le philosophe de s'adresser «au commence- 
ment du mois d'Auguste (que les barbares nomment Août) à 
M. le chancelier de Maupeou, qui [lui | promit la grâce, qui arran- 
gea tout pour favoriser pleinement d'Etallonde, et aussitôt il est 
parti pour Roncherolles... Comme je vais partir bientôt pour 
l'autre monde, je vous lègue d'Etallonde, écrit-il à d'Alembert, 
mais sous le plus grand secret, parce que si vous parlez on me 
"déterrera pour me brûler avec lui ». 

Sous le règne pieux de Louis XVI le grand souci de Voltaire 
est d'intervenir de sa personne aussi peu que possible. « xMes 
services secrets sont nécessaires, mais mon nom est à craindre », 
écrit-il à d'Argental (2) ; et à Condorcet (3) : « Pour moi, je 
n'ai jamais eu dessein de gâter cette affaire en y paraissant, puis- 
que je l'ai léguée à vous, à M. d'Alembert, à M. d'Argental et 
à mon neveu d'Hornoy, très capable de vous servir avec un zèle 
infatigable dans le labyrinthe parlementaire... C'est à moi de me 
taire, de me cacher et à vous d'agir suivant la L>onne pensée qui 
vous est venue... Enfin Raton qui n'a plus de patte met tout 
entre les mains des Bertrands ». Madame du Detfand, la duchesse 
d'Enville (4) promettent leur concours. 



(1) Lettre de Voltaire à d'Alembert du 28 septembre 1774. 

(2) Lettre .du 24 novembre 1774. 
(5) Lettre du 23 novembre 1774. 

(4) Louite Elisabeth delà Rochefoucauld, née en 1716, mariée en 1732 à 



2$6 CHAPITRE XII 

A ce moment l'ancien Parlement est rappelé (12 novembre 
1774). A mesure que croissent les difficultés, Voltaire se pas- 
sionne pour son entreprise et devient plus exigeant. D'Etallonde, 
afin d'obtenir sa grâce et de toucher « sa légitime de cadet », 
était venu en France, tout prêt à s'agenouiller selon l'usage de- 
vant MM. du Parlement ; mais, à la pensée qu'un officier prus- 
sien, portant l'uniforme des vainqueurs de Rosbach, serait vu en 
posture humiliée devant des magistrats français, Voltaire s'in- 
digne (1) : « Cet uniforme ne doit servir qu'à faire mettre à 
genoux les Welches (2) ». Il est d'avis que d'Etallonde « se pré- 
sente hardiment comme on va à l'assaut et ne s'avilisse point à 
demander une grâce qui suppose et qui constate un crime » Mais 
encore où se présenter avec le plus de chances de succès ? Con- 
dorcet suggère de s'adresser au Ccnseil du Roi. 

Ce que vous proposez, mon digne et respectable sage, est un 
trait de lumière admirable. Faire revoir hardiment au Conseil le 
procès de La Barre, comme on y a revu celui des Calas, serait une 
chose digne du beau siècle où nous entrons ; et il faudrait que 
M. d'Ormesson, M. de Marville et les autres parents du chevalier 
de la Barre se chargeassent courageusement d'effacer l'opprobre de 
leur famille, du Parlement et de la France» 

Les Parisiens qui ne connaissent que Paris, ne savent pas que 
depuis Àrchangel, Jassy, Belgrade et Rome, on nous reproche La 
Barre comme Rosbach, et qu'il est triste pour nos jolis Français 
de n'être plus regardes dans toute l'Europe que comme des assas- 
sins poltrons » . 

Malheureusement le Conseil du Roi n'a point de goût pour 
« remuer ce cloaque». Ni M. d'Ormesson, ni M. de Marville 
ne bougent. Ils estiment n'avoir rien à gagner à réveiller le sou- 
venir qui s'assoupit de cette lamentable affaire. Mais Voltaire 
s'obstine. Il décide de poursuivre lui seul la révision du procès. 
Tout de même avant de se lancer et d'Etallonde avec lui dans 

Jean-Baptiste-Louis-Frédéric de Roie de la Rochefoucauld, créé duc d'Enville 
en considération de ce mariage. 

(1) Il est vrai que ce passage est tiré d'une lettre à Frédéric (mai 1775). 
Est-ce une excuse ou une aggravation ? 

<2) Lettre à Condorcet du 23 novembre 1774. 



LE RECOURS EN* GRACE DE GAILLARD D ETALLONDE 257 

cette procédure chanceuse (car c'est en définitive au Parlement 
qu'il faudra demander de se déjuger) Voltaire sagement prend 
deux précautions. 

D'abord, par l'intermédiaire de Marin (1). il s'adresse à 
Linguet pour connaître son avis sur cette reprise d'instance qu'il 
médite, et surtout il se procure enfin une copie compote de 
l'information, dont il n'avait possédé jusqu'alors qu'un extrait 
tronqué, remis par M me Feydeau. 

C'est dans le courant de décembre que lui parvient la pro- 
cédure intégrale. Et tout de suite l'inculpation lui paraît plus 
solidement établie qu'il n'avait jusque là pensé. 

Je crois, constate-t-il (2), qu'il y a eu quelques profanations prou- 
vées contre le Chevalier de la Barre. Ainsi tout ce qu'en pourrait ob- 
tenir serait une condamnation à une moindre peine ; à moins qu'on 
ne portât l'affaire à un tribunal tout à fait philosophe, ce qui n'arri- 
vera pas de sitôt. 

Toute notre ressource est donc de purger la contumace de 
d'Etallonde. Le succès me paraît sûr et fera le même effet que si 
l'on cassait le jugement rendu contre La Barre. Car le public croira 
avec raison que La Barre était aussi innocent que son camarade, et 
en justifiant l'un, nous les justifions tous deux. 

Pour parvenir à cette justification, nous écarterons un ou deux 
témoins des Hottentots d'Abbeville. Personne ne paraissant plus 
pour l'accuser, il sera en ce cas absous infailliblement, et il pourra 
même obtenir la permission de procéder contre ses accusateurs. 
Voilà où nous en sommes. 

Plus explicite encore est la lettre à^Condorcet du 23 décembre : 

Nous n'avons qu'un seul obstacle, mais il est grand. Un enfant 
de i4 ou i5 ans, imbécile et timide, a chargé cruellement celui 
pour qui nous nous intéressons. Il faut écarter ce pauvre garçon, 
qui serait très dangereux, et c'est à quoi je travaille quoique je 
sois ta i5o lieues de lui. Il serait incapable de répondre crime 
manière satisfaisante s'il fallait qu'il comparût encore et toute 
notre peine serait perdue. 



(1) Lettre du 30 novembre 1774. 

(2) Lettre du 11 décembre 1774. 



258 CHAPITRE X!I 

Il est impossible et il serait très dangereux de commencer par 
celui qui est mort. Sa famille n'entreprendra certainement pas une 
telle aflaire. Il faut commencer par purger la contumace du vivant 
au Parlement même. Il n r a contre lui que les aveux du mort et les 
accusations de l'imbécile. Si nous pouvons parvenir à éclipser ce 
pauvre misérable accusateur, l'accusé n'a plus à craindre que l'ar- 
chevêque de Paris ou l'abbé de Ste Geneviève, son affaire devient la 
plus simple et la plus aisée comme la plus juste. 

Cette dernière épkhète semblera étrange, si Ton veut bien 
considérer que la manoeuvre exposée assez ingénument par Vol- 
taire consiste à supprimer de l'information tout ce qui s'y trouve 
d'opposé à la thèse qu'il soutient ; après quoi on alléguerait 
effrontément que rien dans le dossier ne confirme l'accusation... 
En vérité quelle clameur eût poussé tout le clan philosophique 
si les juges se fussent avisés, en subornant le témoin gênant, 
d' « éclipser » une déposition favorable aux accusés ! Mais nulle 
pression humaine ne pouvait faire désormais revenir le malheu- 
reux La Barre sur ses déclarations consignées dans la procédure. 
Quant à Moisnel, c'était sa destinée que tout le monde lui repro- 
chât ses variations, les démentis multiples qu'il s'infligeait à soi- 
même, et que tout le monde à tour de rôle l'exhortât de se dé- 
mentir encore. Mais sur ce Moisnel aussi les années avaient 
passé. Il n'était plus l'enfant débile que de folles alarmes jetaient 
pantelant aux pieds du sévère Duval. L'âge et sans doute les 
épreuves l'avaient mûri. Son caractère s'étant affermi, c'est très 
fermement qu'il refusa cette fois net de céder aux suggestions 
de Voltaire. Et tout ce qu'on put de lui tirer, à force d'ins- 
tances, est le certificat suivant (1), qui démontre surtout son 
désir de n'être plus importuné : 

Je voudrais, Monsieur, avoir perdu entièrement la mémoire de 
l'horrible aventure qui ensanglanta Abbeville il y a plusieurs années, 
et qui révolta toute l'Europe. Pour ce qui me regarde, la seule 
chose dont je puisse me souvenir, c'est que j'avais environ quinze 
ans, qu'on me mit aux fers, que le sieur Saucourt (2) me fit les 



(1) Publié par Voltaire dans le Cri du sang innocent. 

(2) Voltaire a cru devoir modifier l'orthographe du nom de Soic-ourt. 



LE RECOURS EN GRACE DE GAILLARD d'eTALLOXDE 259 

menaces les plus affreuses, que je fus hors de moi-même, que je 
me jetai à genoux, et que je dis oui toutes les fois que ce Saucourt 
m'ordonna de dire oui, sans savoir un seul mot de ce qu'on me 
demandait. Ces horreurs m'ont mis dans un état qui a altéré ma 
santé pour le reste de ma vie. 

L'avocat Linguet fut plus formel encore (i). Malgré l'avan- 
tage personnel qu'il pouvait espérer d'une reprise de l'affaire, 
« avec son courage et son éloquence ordinaires, il répondit au 
consultant qu'il ne lui conseillait pas de recommencer le procès ». 

Si entêté qu'il fût dans ses résolutions, Voltaire n'osa passer 
outre à ces déconvenues. Encore le 23 décembre, il mandait à 
d'Argental, à Condorcet : « Je ne veux point de grâce, je veux 
absolument justice, une justice complète ». Mais il a beau cribler 
de ses traits, qui ne sont pas des plus fins, Moisnel, « ce sot 
témoin, seul obstacle qui Pembarasse », ou « les assassins juri- 
diques du chevalier de la Barre », dont il voudrait, dit-il, « manger 
le cœur »; il a dès le ié janvier (2) compris l'impossibilité de 
faire reviser dans les formes le procès d'Etallonde, parce que sa 
culpabilité est judiciairement prouvée, qu'une revison aboutirait 
seulement à faire apparaître cette culpabilité là même où les pre- 
miers juges ont eu la complaisance de la passer sous silence, 
dans l'affaire de la mutilation du crucifix. Et c'est la chance 
d'obtenir la grâce à la faveur de cette bienveillante omission qui 
se trouverait par là compromise, la grâce, seul objet que d'Etal- 
londe, mieux avisé, se soit jamais pour sa part proposé. 

Il semble ici qu'ensuite de ce mécompte, Voltaire ait perdu 
quelque peu la direction de l'intrigue. Tandis qu'en sa qualité de 
prince reconnu des lettres il se détermine à porter la cause 
d'Etallonde devant l'opinion publique, tribunal complaisant 
qui ne sait que ce qu'on lui dit, où n'ont pas déposé des témoins 
indiscrets, le condamné pour son compte fait des démarches en 
vue d'obtenir simplement de la bonté du Roi cette grâce qu'il 



(1) Cf. Lettre de Voltaire à Marin du 26 novembre 1775. 

(2) Lettres à d'Argental : « J'ai senti tous les inconvénients de purger sa 
contumace. » Ht à Marin : a Les intéresses comptent prendre d'autres me- 
sures ». 



26o CHAPITRE XII 

est venu chercher de Wesel. En vain Voltaire s'indigne : « A 
Tégard de votre protégé, écrit-il à Frédéric (i), je ne comprends 
pas la rage qu'il a de s'avilir par une grâce. Ce mot infâme de 
grâce n'est fait que pour les criminels. Le bien dont il peut héri- 
ter sera peu de chose... Ce mot de grâce (2) déchire l'oreille et 
le cœur ». Du moins, pour obtenir cette grâce avilissante, l'opi- 
nion travaillée fera pression sur le garde des Sceaux. Ainsi les 
efforts de Voltaire ne seront pas inutiles. Dès la mi-janvier il 
demande à Vergennes un sauf-conduit nouveau d'un an pour 
d'Etallonde, afin de se donner le temps de présenter une requête 
au Roi, « qui pourra couvrir les juges et les témoins d'un 
opprobre éternel, si cette requête est assez intéressante et assez 
bien faite pour aller à la postérité et pour effrayer les fanatiques à 
venir (3) ». 

Nous possédons cette Requête rédigée par Voltaire. C'est le 
« Cri du sang innocent (4) ». Intéressante et bien faite, elle est 
allée à la postérité. Mais il faut dire qu'au point de vue de l'his- 
toire, ennemie de tout mensonge, il eût mieux valu qu'elle ne fût 
pas écrite. Car les faits y sont à ce point volontairement tra- 
vestis que Devérité, en la reproduisant (5), ne se peut empêcher 
de la réfuter à chaque page. 

Tandis que la lettre de l'avocat Cassen, incomplète mais véri- 
dique, ne prononçait pas même le nom de Soicourt, c'est Belle- 
val cette fois à qui Voltaire donne un certificat public et 
mensonger d'innocence ; une note a mission de tromper le lec- 
teur sur ce point initial. Ainsi portait ses fruits l'alliance tardive 
de relu fatal avec M. Douville, et n'étaient pas perdues les dé- 
marches si pressantes multipliées par toute la famille du Mais- 



(1) Lettre du 11 février 1775. 

(2) Lettre à Condorcet du 24 avril 1775. 

(3) Lettre à d'Argental du 16 jamier 1775. 

(4) Le Cri du sang innocent au Roi très chrétien en son conseil, daté du 
30 juin, et la Procédure d'oïbbevilk, qui le suit, parurent au commencement 
de juillet 1775. 

(5) Dans le Recueil intéressant. Il réfute également toutes les additions et 
corrections apportées successivement par Voltaire au texte primitif de la 
'Relation Ces réfutations donnent au Recueil un caractère d'impartialité très 
remarquable. 



LE RECCURS EX GRACE DE GAILLARD d'lTALLONDE 26 1 

niel (fcimille honorable d'ailleurs) auprès de M. de Florian (i) 
Par cette réparation en forme, le sinistre Belleval, ce traître du 
drame, fut payé du « papier signé de lui (2) », qu'il osa faire 
parvenir à Voltaire, si impudent pour qui se souvient de son rôle. 

Nous déclarons, écrit le déplaisant vieillard, que non seulement 
nous avons le jugement du chevalier de la Barre en horreur ; mais 
frémissons encore au nom du juge qui a instruit cet exécrable pro- 
cès : en foi de quoi nous avons signé ce certificat et y avons apposé 
le sceau de nos armes (3). A Abbeville 9 novembre 1773. 

de Belleval (4). 

Soicourt, qui n'en peut mais, se trouve dorénavant chargé 
par Voltaire de tout ce que L'avocat Cassen avait imputé juste- 
ment à Belleval : c'est Soicourt qui ameuta contre le malheureux 
La Barre l'opinion d'Abbeville ; « il écrivit lettres sur lettres à 
Pévêque d'Amiens, il porta l'alarme dans toutes les familles ». 
Son inimitié pour M me Feydeau était « publique ». 

Mais plus encore c'est sur l'« âne rouge ». l'infortuné M. de 
Broutelle, que tombent les coups en assommante volée. « Etre 
traîné à un supplice affreux, périr par Tordre d'un Broutel ! 
Quel état ! et qui peut s'en consoler! » — En somme qu'avait 
perpétré de si dégradant cet indigne, que Duval « osa associer 
au ministère de juge? Cela est aussi absurde que les hosties per- 
cées à coups de couteau et versant du sang : qui, dis-je, fut le 
troisième juge avec Duval ? un marchand de vin, de bœufs et de 
cochons! » Voilà le crime inexpiable que le misérable a commis, 

(i) Cf. Lettre de Voltaire au Marquis de Florian du 26 février 1774: 
a Toute la famille d'Etallonde'est certaine que BeHeva est la première cause 
de l'affreuse catastrophe du Chevalier de la Barre ; mais elle dit qu'il s'est 
brouillé depuis avec le procureur du Roi et qu'alors il a changé d'avis. On 
ajoute que ses enfants sont avantageusement mariés, et qu'ils ont de la con- 
sidération dans leur province. Ce sera donc pour eux que l'on rétablira la 
réputation du père dans la nouvelle édition qui est presque achevée'». Les 
lettres écrites par MM. du Maisnicl se trouvent à la Bibliothèque de Pétrograd. 

(2) Lettre de Voltaire à Belleval du i^déc:mbre 1773. 

(5) M de Belleval portait : d'argent a deux fasces de gueules, chargées 
chacune de trois besants d'or. 

(4) Reproduit par Voltaire, lettre a Frédéric du 7 décembre 1774. — 
L'original est à Pétrograd. 



262 CHAPITRE XII 

le seul que lui impute Voltaire à grand renfort d'invectives. — 
Je ne crois pas, n'en déplaise ?u philosophe, que ce fait unique 
d'avoir vendu des porcs et des bœufs soit, aux yeux du lecteur 
moderne, suffisant pour déshonorer un homme. On peut avoir 
le malheur de ne pas vivre noblement sans être un scélérat. 

Mais ces injures ne suffisent pas à Voltaire, qui, pour prou- 
ver l'impossible, tire argument, comme un homme d'affaires 
retors, d'inexactitudes matérielles. Sachant qu'en définitive l'at- 
tentat du Crucifix est la grande imputation qui charge son 
client, il déclare l'accusation sur ce chef, non seulement fausse, 
mais impossible. « Le Crucifix qui était alors sur le Pont-Neuf 
était élevé, comme tout Abbeville le sait, sur un gros piédestal 
de huit pieds de haut, et par conséquent il n'était pas possible 
d'escrimer contre cette figure ». Tout Abbeville au contraire 
savait le Crucifix fort à portée de la main, et les femmes pieuses 
n'avaient pas besoin de se hausser beaucoup pour lui baiser les 
pieds. 

Quant au pauvre La Barre, qui savait bien juste lire, il devient 
sous la plume prestigieuse de son défenseur posthume, un jeune 
officier du plus grand avenir, occupé, ô Portier des Chartreux ! à 
rédiger des notes sur les campagnes du Roi de Prusse et du Maré- 
chal de Saxe (i). 

Lorsqu'on connut à Abbeville cette Requête, où la vérité 
apparaît trop fardée, plus d'un lecteur sans doute haussa les 
épaules. Ailleurs nous ignorons l'effet qu'elle produisit ; mais il 
résulte de la correspondance dé Voltaire qu'après avoir formelle- 
ment demandé sa grâce (2), l'avoir longtemps espérée, d'Etal- 
londe à la fin se la vit refuser. « Le parti le plus sûr sera d'y re- 
noncer (3)... » Et finalement « Divus Etallundus, martyr de 



(1) a Cette manière de le peindre est propre sans doute à le rendre intéres- 
sant ; mais ce qu'il y a de vrai, c'est que La Barre était regardé comme un 
jeune homme doux, simple, modeste, dont l'éducation avait été très négligée 
et qui par ses études était en train de réparer ce que la ruine de ses parents 
avait été forcée de refuser à sa jeunesse. » Note de Devérité (Recueil intéres- 
sant), qui trouve que Voltaire passe la mesure. 

(2) Lettre à Condorcet du 24 avril 1775. « Il est bien triste qu'on ait déjà 
pris le parti de demander des lettres de grâce à M. le garde des sceaux. » 

(3) Lettre à Frédéric du 10 mai 1775. 



LE RECOURS EN GRACE DE GAILLARD d'ÉTALLOXDE 263 

la philosophie (1) >, revint en Prusse incapable d'hériter, comme 
il en était parti. Il est vrai que pour le consoler Frédéric l'appela 
à Potsdam, lui donna une pension, le fit capitaine et le nomma 
son ingénieur (2). 

Les années s'écoulèrent. Voltaire mourut, puis Frédéric. Las 
de vivre en exil, débarrassé d'une protection impérieuse et 
brouillonne qui l'avait tant desservi, libre enfin de prendre pour 
présenter sa requête le ton qui lui convenait, d'Etallonde résolut 
de tenter à nouveau la chance d'obtenir sa grâce, maintenant 
qu'il n'avait plus à redouter l'effet fâcheux des rodomontades 
philosophiques. Et voici dans quels termes le chef des esprits 
forts d'Abbe ville, le penseur du billard Racine accepta d'implorer 
la clémence du Roi de France (3) : 

Oh! qu'il sérail éclatant, l'exemple que je donnerais à mes jeunes 
concitoyens si, rappelé dans ma patrie, je servais le reste de mes 
jours aussi fidèlement Dieu et mon Roi que j'ai servi durant vingt 
ans l'auguste prédécesseur du bienfesant monarque qui daigne 
joindre ses sollicitations aux miennes pour que des lettres d'aboli- 
tion me soient accordées. 

Tel est le vœu de mon cœur. Si, malgré le désir ardent que j'ai 
de l'accomplir, la sentence continuait à m'écarler de la France, ce 
ne serait plus un coupable, mais un innocent qu'elle punirait. 

Le nouveau roi de Prusse, Frédéric-Guillaume, avait bien 
voulu faire le pas auquel son oncle s'était constamment refusé. 
Il écrivit le 10 avril 1787 au comte de Goltz, son ministre k 
Paris, cette lettre officielle. 



Mon intention immédiate est en eonséquenec et je vous recom- 
mande très particulièrement cette affaire dont le succès me tient 
à cœur, que vous réprésentiez ministériel lement de ma part au 
ministère de Versailles que S. M. T. C. me donnerait, comme je 
l'en prie, une marque très agréable de son amitié, si elle voulait 
bien en déférant ainsi à la première demande de ce genre que je lui 



(1) Lettre a Frédéric du 27 avril 1773. 

(2) Lettre à Condorcet du 7 juillet 1775. 

(}) Mémoire de Gaillard d'Etallonde, publié par M. F. Pouv 



264 CHAPITRE XIÏ 

adresse depuis mon avènement au trône, accorder au sieur de 
Morival comme à un officier de mérite et dont les services me sont 
agréables, les lettres d'abolition qu'il sollicite et pour l'obtention 
desquelles il a tant de titres de faveur pour lui. 

Il faut croire qu'en ce temps, le gouvernement de Louis XVI 
avait sujet de faire une politesse au Roi de Prusse. Il accorda la 
grâce (1) mendiée par le requérant en un style d'un si complet 
loyalisme. D'Etallonde rentra en France et se fixa à Amiens, où 
sts amis, la Révolution survenue, prenaient plaisir à le faire 
parler sur ses deux protecteurs, Voltaire et Frédéric. « Il avait, 
dit M. Louandre (2), beaucoup d'aménité, de l'instruction et 
de l'esprit ». 

Ses anciens camarades, auxquels il apprenait la St-Cyr, de- 
vinrent, étant officiers, chevaliers de Saint-Louis. Puis,, réformés 
après le licenciement de la Maison du Roi en 1775, ils rentrèrent 
à Abbeville. dont ils furent maïeurs à tour de rôle, comme 
l'avaient été leurs pères, le fils Duvai de 1777 à 1781, le fils 
Douville de 1786 à 1789. 

Il paraît (3) que ce premier- des comtes de Maillefeu vit 
dans la Révolution une occasion propice pour vider la querelle 
ancienne qu'il pensait avoir avec la Couronne et prendre sa re- 
vanche des transes subies dans son enfance. Ami de Danton, il se 
serait démené dans les couloirs de la Convention, pressant les 
députés de voter la mort du « tyran », qui l'avait décoré. Du 
moins M. Cruppi l'affirme et nous confessons qu'il possédait sur 
ce point des lumières qui nous manquent. Puis il mourut en 
1 814 «à la nouvelle maudite du retour des Bourbons ». 

M me Feydeau, après s'être ennuyée de trop longues années 



(1) Les lettres d'abolition et d'extinction, données à Versailles en octo- 
bre 1788, « scellées du grand sceau de cire verte en lacs de soie rouge et 
verte » furent entérinées parla Grand'Chambre assemblée le 2 décembre 178S. 
Ce jour, après son écrou volontaire è:-prisons de la Conciergerie, d'Etallonde 
parut à genoux devant Messieurs... Le conseiller Dionis du Séjour lui avait 
fait subir un interrogatoire de forme. 

(2) biographie cT Abbeville, article d'Etallonde. 

(3) Nous nous permettons de renvoyer ici le lecteur au livre de M. Cruppi, 
qui reproduit les déclarations de M. le Comte de DouviUe-Maillefeu, député 
de la Somme, 



LE RECOURS EN G H ACE DEGULLARD d'ÉTALLONDE 265 

dans une retraite forcée (i), reçut enfin permission de retourner 
à Willancourt le 13 juillet 1769, « pour y continuer sa dignité 
d'Abbesse (2) ». Mais pas un instant elle ne songea qu'elle avait 
par sa légèreté provoqué une catastrophe; et, sans y rien changer, 
elle reprit son existence élégante et mondaine, où les dévotions 
de sa charge tenaient la moindre place. Elle s'était liée davantage 
avec ses voisins Florian par suite du procès de son cousin, ce qui 
donna occasion au neveu du marquis d'interpréter en personne 
ses comédies à Willancourt. Puis, chassée par la Révolution, 
M me Feydeau, s'alla réfugier dans une maison de la chaussée 
Marcadé, où elle mourut en 1797, sans rien avoir jamais com- 
pris aux drames sanglants qui successivement dérangèrent sa vie 
futile de grande dame, déplacée au couvent. 

La réhabilitation de La Barre, demandée dans ses cahiers par 
la noblesse de Paris, fut prononcée par décret de la Convention. 
L'avantage de s'être trouvé impliqué dans son procès se transmit 
comme un patrimoine aux descendants des inculpés, dont il y 
eut qui l'exploitèrent pour asseoir leur fortune politique après 
plusieurs générations. A Abbeville comme à Paris, on alla jus- 
qu'à dresser au pauvre chevalier des statues, en qualité de vic- 
time du clergé, qui seul des corps de l'Etat l'avait protégé. Dès 
1789, son procès trop fameux e.^t entré pour n'en plus sortir 
dans la polémique ignorante des partis. Nous ne l'y suivrons pas. 

Nous 4ious sommes proposé de tirer de l'oubli les documents 
par quoi sont éclairées presque toutes les péripéties de ce drame 
judiciaire; nous avons tâché, à leur lumière, de mesurer la res- 
ponsabilité de chacun de.; acteurs : celle du Parlement nous a 
semblé très lourde. Mais où les documents sont muets, nous 
avons confessé avec franchise notre ignorance des mobiles 
inavoués; où les documents font défaut, nous avons reconnu 
notre ignorance des faits. La rigueur surprend, qu'ont déployée 
les parlementaires à l'égard d'un accusé, lequel « appartenait à ce 
qu'il y a de plus grand dans la robe ». Et, pour l'expliquer, nous 



(1) A l'abbaye de Beaupré sur la Lys, diocèse de Saim-Omer. C'est au 
cours de ses démêlés avec M. de la Motte que Mme Feydeau crut devoir 
s'adresser à Voltaire, à qui elle envoya, manuscrite et imprimée, V Histoire di- 
ses malheurs. 

(2) Ms. SlFFAIT. 



266 CHAPITRE XIÏ 

nous sommes trouvé, comme Voltaire, réduit aux conjectures; 
aussi bien les conseillers dont les votes emportèrent la majorité 
obéirent-ils sans doute à des motifs divers. Nous nous excusons 
d'avoir si mal fait connaître les débats au Parlement. Mais ils 
devaient, de par le serment même des magistrats, rester en- 
veloppés de mystère. Enfin nous espérons très sincèrement qu'en 
des archives familiales, encore inexplorées, subsistent des docu- 
ments précis, qui. joints à ceux que nous avons cités, achèveront 
de faire connaître les démarches tentées pour obtenir la grâce 
du condamné, le rôle — soupçonné par son peuple — du bien- 
faisant évêque d'Amiens, dont la lumineuse et sainte figure 
console un peu de tant d'égoïsme et de vilenie rencontrés sur le 
chemin. 



BIBLIOGRAPHIE 



Sources manuscrites. 

^Archives Nationales. — Parlement Criminel X- B 1 392-1 393. — 
Ces deux cartons contiennent la copie grossoyée de la pro- 
cédure d'Abbevillé (52 pièces et 2.673 rôles) envoyée au 
Parlement ensuite de l'appel interjeté par La Barre et 
Moisnel. L'original a disparu dans l'incendie du Présidial 
d'Abbevillé. 

X- B 1035. — Minute de l'arrêt rendu par la Grand'Chambre 
du Parlement contre La Barre et Moisnel. 

X" 2 A 1129. — Registre tenu par le Greffier contenant les notes 
d'audience. 

X 2 A 832. — Registre où sont recopiés les arrêts. 

X' 2 B 1084. — Minute de l'arrêt entérinant les lettres d'abolition 
obtenues par d'Etallonde. 

G 8 606. — Procès-verbal de l'Assemblée du clergé tenue à Paris 
pendant les années 1765-1766. 

Tlibliolbèqite Nationale. — Manuscrits français, tonds Joly de 
Fleury, volume 418, dossier 4.817 (f os 19 à 210) : Instruc- 
tion criminelle suivie en la Sénéchaussée d'Abbevillé en 
Ponthieu, et au Parlement contre les nommés Lefèvre de la 
Barre, Moisnel, Gaillard d'Estalonde, Douville de Maillefei, 
De Maisniel de Saveuse, accusés de blasphèmes contre la 
Religion, impiétés, sacrilèges et profanations de crucifix et 
d'images. 

Ce dossier contient, outre de nombreux extraits de la procédure 
d'Abbevillé envoyés au Parquet : i° la correspondance échan- 
gée entre le Parquet Général et le Procureur du Roi d'Abbe- 



268 BIBLIOGRAPHIE 

ville jusqu'au jugement des prévenus ; 2° la correspondance 
échangée entre le Procureur Général Joly de Fleury et les 
divers protecteurs du Chevalier de la Barre jusqu'à son exécu- 
tion ; 3 les mémoires remis au Parquet par les défenseurs 
des inculpés et par M. Duval de Soicourt à la suite de la pu- 
blication du Mémoire à Consulter rédigé par l'avocat Linguet. 

Ministère de la Guerre. — Archives administratives. — Registres 
de la Maison du Roi. — Dossiers des pensions. — Ancien 
régime. — Régiment provincial de Paris. 

Archives du Département de la Somme. — Documents de l'Election 
de Ponthieu, C. 1909. 

Bibliothèque d y Abbeville. — Manuscrits Sifrait, ainsi appelés du 
nom de leur ancien propriétaire, M. Siffait de Moncourt : 
Œuvre de Jean-François Boitel, qui les dressa d'après les 
mémoires laissés par Pierre Amourette, marchand fripier, 
Nicolas Amourette, horloger, son fils, François Dannel, mar- 
chand linger, Jean Quehen, maître tellier, Abraham Blan- 
cart, contrôleur des guerres, et Laurent Cocu, marchand 
mercier, et capitaine de milice. — Journal de ce qui s'est 
passé à Abbeville de 1657 à 1780. — Le procès du Chevalier 
de la Barre est relaté au tome IV : Evénements les plus remar- 
quables arrivés à Abbeville et aux environs depuis Tannée 
1764 jusques y compris l'année 1773. 

Bibliothèque Impériale de Pétrograd. — Les manuscrits de Voltaire 
ont été achetés à M me Denis par l'intermédiaire de Grimm, 
en septembre 1778, moyennant 30.000 roubles^ Us sont 
reliés en treize volumes in-4 , classés par Wagnières. Le 
tome VI contient les pièces des procès de la Barre et de Lilly 
(cf. Inventaire dressé par M. Fernand Caussy, Nouvelles 
archives des Missions scientifiques et littéraires, année 19 13, 
fascicule 7). Les quarante pièces du « Procès du Chevalier de 
la Barre, Moisnel, d'Etallonde » forment les f os 67 à 125 
inclus. 

Imprimés. 

Auteurs anciens. 

KÂlmanach royal, année 1766. 

Jilmanach historique et géographique de la 'Picardie, année 1765, 
à Amiens, chez la Vve Godart, in- 18. 



BIBLIOGRAPHIE 2^9 

Ahnanach du Pontbieu, année 1783, à Abbeville, chez Devé- 
rité, in-18. 

Bachaumont (L. Petit de). — Mémoires secrets pour servir à 
F histoire de la République des Lettres en France, depuis 1762 
jnsqiCà nos jours, Londres 1777- 1789, 31 volumes in-12. 

Barbier (Edmond-Jean-François). Journal ou Chronique de la 
Ttjgence et du règne de Louis XV (17 18- 1763) Paris, Char- 
pentier, 1858, 8 vol. in-16. 

Bernis (Cardinal de). — Mémoires et Lettres, Paris 1878, deux 
volumes in- 8. 

DEVÉRiTÉ (Louis-Alexandre). — %ecueil intéressant sur l'affaire 
de la mutilation du crucifix d' Abbeville arrivée le 9 août 176) et 
sur la mort du Chevalier de la Barre pour servir de supplément 
aux causes célèbres. — Londres (Abbeville), 1776, in-12. 

Notice pour servir à F histoire de la vie et des écrits de S. N. H. Lin- 
guet, Liège, 1781, in-8. 

Du Deffand (Marquise). — Lettres à Horace IFalpole, de ij6o 
à ijSo, Londres, 18 10, 4 volumes in-12. 

Grimm (Baron Frédéric-Melchior de). — Correspondance littéraire, 
philosophique et critique adressée à un Souverain d'Allemagne, 
depuis 1 y jj jusqu'à 1769. Paris 1813, 16 vol. in-8. 

De la Chesnaye-Desbois et Badier. — Dictionnaire de la No- 
blesse, Paris 1763-1777, 19 vol. in-4. 

La Harpe (Jean-François de), Correspondance littéraire adressée à 
S. A. 1. le Grand Duc de Russie, Paris 1804, 4 vol. in-8. 

Moreri (Louis). — Le Grand Dictionnaire historique ou le mé- 
lange curieux de V Histoire sacrée et profane, édition de 1759, 
augmentée par M. Drouet, 10 vol. in-folio. 

Mouffle d'Angerville. — Vie privée de Louis XV, Londres, 
1788, 4 vol. in-12. 

Voltaire, Œuvres complètes, édition Garnier, 52 vol. in-8, 1 877- 
1885. 

Histoire générale. 

De Bast (C te Amédée), Mémoires d'un vieil avocat, Paris, 1847, 

3 vol. in-8. 
De Bastard d'Etang (V te Henri), Les ^Parlements de France, 

Paris, 1857, 2 v °l- m "8- 



ÏJO BIBLIOGRAPHIE 

Bengesco (Georges), Foliaire, Bibliographie de ses œuvres, Paris, 

Perrin, 1885, 4 vol. in-8. 
Berryer (Pierre-Nicolas), Souvenirs, 1839, 2 vol. in-8. 
Flammermont (Jules), Le Chancelier Maupeou et les Parlements, 

Paris, Picard, 1883, 1 vol. in-8. 
Glasson (Ernest), Le Parlement de Paris, son rôle politique depuis 

le règne de Charles VII jusqu'à la Révolution. Paris, Hachette, 

1901, 2 vol. in-8. 
Mouillard (Lucien). Les régiments sous Louis XV, Paris, 1882, 

in-folio. 

Géographie. 

Expilly (Abbé Jean-Joseph), Dictionnaire géographique, historique 

et politique des Gaules et de la France, 6 vol. in-folio, 1762- 

1770. 
Joanne (Paul), Dictionnaire géographique et administratif de la 

France et de ses Colonies, Paris, Hachette, 1890-1905, 7 vol. 

gr. in-4. 

Histoire locale. 

D'Argnies (Abbé Louis-Michel), Mémoires en Jorme de lettres 

pour servir à l'Histoire de la vie de feu Mes sire Louis François 

Gabriel d'Orléans de la Motte, évêque d'Amiens. Malines, 1785, 

2 vol. in- 12. 
Belleval (Marquis R. de), Les Sénéchaux de Tonthieu, Paris, 

1868, in-8. 
— Nobiliaire deTonthieîi et de Vimeu, Paris, 1876, in-4. 
Delgove (Abbé), Histoire de M. de la Motte, évêque d'Amiens, 

Paris, 1872, in-8. 
R. P. Ignace Joseph de Jésus-Maria (Jacques San son), religieux 

Carme déchaussé : VHistoire ecclésiastique de la ville d'\Abbe- 

ville et de Varchidiaconé de Tonthieu, Paris, F. Pélican, 1646, 

in-4. 
Ledieu (Aldus), Jlbbeville et le Ponthieu (Mélanges et jragments 

d'histoire : le Trésidial au XVII P siècle), Paris, Picard, 1894, 

in-8. 



BIBLIOGRAPHIE 27 I 

— L' Administration municipale à Abbeviiîe au XVIII* siècle, Abbe- 

ville, 1902, in-16. 
Le Febvre de la Barre, Description de la France équinoctiale, cy- 
dtvant appelée Guyanne et par les Espagnols Eldorado, nouvelle- 
ment remise sous l'obéissance du roy, à Paris, chez Jean Ri bon, 
au Palais, 1666. 

— Relation de ce qui s'est passé dans les isles et terre ferme de l'Amé- 
rique pendant la dernière guerre avec l'Angleterre et depuis en 
exécution du traité de Bréda, pari. C. S. D. V. (Jean Clodoré, 
secrétaire de vaisseau), Paris, 1671, in-16. — En réalité, ce 
livre a été écrit ou inspiré par M de la Barre, ennemi de Clo- 
doré. 

Louaxdre (F. C), 'Biographie d' ^Abbeville et de ses environs. Abbé- 
ville, Devérité, 1829, in-8. 

— Histoire d y Abbevilk et du comté de Ponthieu jusquen i~Sy, 
Abbeville, 1844, 2 vol. in-8. 

Macqueron (Henri), La Picardie historique et monumentale (le 
tome III est consacré à Abbeville), Amiens, 1906, in-folio. 

Pour (F.), Mémoire de M. Gaillard d'Etalonde présenté à S. 5VC. 
Louis XVI, Arras, 1869, in-18. 

Prarond (Ernest), La topographie historique et archéologique a" Abbe- 
ville, Abbeville, 1871-1886, 3 vol. gr. in-8. 

— Les hommes utiles de l'arrondissement d' Abbeville, Amiens, 1858, 
in-8. 

Proyart (Abbé Liévain Bonaventure), Vie de M. d'Orléans de la 
î\Cotte, Paris, 1788, in- 12. 

Revues. 

Mémoires de la Société d'Emulation dAbbrcille, 3 e série, 4 e vol., 
tome XVI, 1884-1886 ; Abbeville en 1709. 

Bulletin de la Société d'Emulation d' Abbeville, années 1900- 1902, 
tome V : Livre de raison d'un bourgeois d' ^Abbeville (Georges 
Mellier, marchand épicier), publié par M. Adrien Tillette 
de Clermont-Toknerre. 

'Bulletin de la Société d'Histoire et d'Archéologie de 'Brie-Comte- 
Robert : Articles de M. Georges Drouix, propriétaire actuel 
du Château de la Barre. 

Année 1900. — Le fief de la 'Barre de 1600 à 1772. ^** l 

àiBUOTHECA 



272 BIBLIOGRAPHIE 

Année 1908. — Notice historique sur le Château de la ISarre à 
Fèrolles. 



Nous croyons inutile d'énumérer les livres, brochures, pla- 
quettes, dont le procès de la Barre a été le sujet ou le prétexte. 
Ouvrages de seconde main, généralement écrits dans un but de 
polémique, ils n'apportent aucun renseignement nouveau. 

Seuls, nous paraissent avoir connu les pièces du procès : 

Desnoireterres (Gustave), Voltaire et la Société Française au 
XVIII e siècle, Paris, Didier, 1867-1876, 8 vol. in-8 : 6 e série, 
Voltaire et ]ean-Jacques Rousseau. 

Cruppi (Jean), Un avocat journaliste au XVIII e siècle, Lingue!, 
Paris, Hachette, 1895, in- 16. — Le chapitre III est consacré 
au procès d'Abbeville. 



TABLE DES MATIERES 



Chapitre premier. — La Mutila «ion du Crucifix i 

Chapitre II. — La famille Lefebvre de la Barre 1 1 

Chapitre III. — Abbeville en 1762 23 

Chapitre IV. — Le chevalier de la Barre au couvent de Wil- 

lancourt 38 

Chapitre V. — Les débuts de Instruction criminelle au 

Prcsidial d' Abbeville ., . . . Co 

Chapitre VI. — L'arrestation du chevalier de la Barre 82 

Chapitre Vil. — L'intervention du Président d'Ormesson. . . J02 

Chapitre VIII. La sentence d'Abbeville iî3 

Chapitre IX. — L'arrêt du Parlement. — Instances de l'Eve- 

que d'Amiens pour obtenir la grâce du chevalier 161 

Chapitre X. -- L'exécution du chevalier de la Barre icji 

Chapitre XI. — L'acquittement des derniers inculpés 210 

Chapitre XII. — Le recours en grâce de Gaillard d'Etallonde. 2^5 



r ouloiue. — Inip. Saiut-Cjprien. — l Vidaillon 



La Bibliothèque 

Université d'Ottawa 

Échéance 



The Library 

University of Ottawa 

Dote due 









a39003 001237758b 



DC 135 #L2C4 1920 

CHASSftIGNE, nfiRC. 

PROCES DU CHEVPLIER 



D E 



CE CC C135 
• L2C4 1S20 
CCC CHASSAIG 
*CC* 1C67889 



PROCES CU Ch